Après avoir rappelé l'amour que les siens doivent surpasser, celui de l'homme naturellement égoïste, Jésus leur montre quel est celui qu'ils doivent égaler, l'amour divin, source de tout amour gratuit et désintéressé. La promesse d'une récompense ne peut contredire le désintéressement parfait dont Jésus vient de faire le caractère essentiel de l'amour. Et en effet, la récompense annoncée n'est point un salaire étranger au sentiment récompensé, le prix d'un mérite ; c'est ce sentiment lui-même arrivé à sa perfection, la pleine participation à la vie et à la gloire du Dieu qui est amour. - Καί : et en effet. Cet amour désintéressé, par lequel nous devenons semblables à Dieu, nous élève au glorieux état de ses fils et de ses héritiers, semblables à Jésus lui-même. La septième béatitude dans Matthieu : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu, » est peut-être une sentence générale tirée de cette parole. - Si les ingrats et les méchants sont l'objet de l'amour divin, c'est que cet amour est compatissant (οἰκτίρμων, v. 36). Dieu voit dans le méchant le malheureux, tandis que notre dureté naturelle cherche toujours le méchant dans le malheureux. Matth.5.45 rend cette même idée sous une forme entièrement différente : « Parce qu'il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Comment ces deux formes proviendraient-elles du même document ? Si Luc eût connu cette parole admirable de Matthieu, l'eût-il supprimée ? Matthieu termine aussi ce développement par une sentence générale analogue à celle de Luc (v. 36) : « Soyez donc parfaits, comme voire Père dans les deux est parfait. » Les deux formes correspondent exactement à la différence entre les deux corps du discours chez les deux évangélistes. Matthieu a parlé de la justice intérieure, c'est-à-dire de la perfection (à laquelle on parvient par la charité) ; Luc a parlé de la charité (l'élément essentiel de la perfection ; comp. Col.3.14). Ici se termine la première partie du discours, comprenant l'exposé de la disposition qui doit régner dans le cœur de tous les membres du nouvel ordre de choses. Jésus a eu en vue dans cet exposé toute la multitude qui l'entourait. Dès maintenant il paraît s'adresser plus spécialement à ceux qui se sont déjà déclarés ses adhérents, ses nombreux disciples et les apôtres récemment choisis. Car il s'agit de la manière de diriger les autres dans la voie du bien. Comme dans la première partie Jésus avait stigmatisé le caractère ostentatoire de la justice pharisaïque, ainsi il stigmatise ici le caractère hautain de l'enseignement des scribes. Seulement cette relation antithétique ressort, ici encore, chez Luc moins ostensiblement que dans Matthieu.
5o L'amour, principe de toute action morale bienfaisante sur le monde : Versets 37 à 45. - Les disciples de Jésus ne sont pas seulement appelés à pratiquer eux-mêmes le bien ; ils ont mission de le faire triompher sur la terre. Ils sont, comme le dit Jésus dans Matthieu immédiatement après les béatitudes, la lumière du monde, le sel de la terre. Or, cette action salutaire, ils ne peuvent l'exercer que par l'amour, qui se manifeste soit sous la forme de l'abstention (v. 37-42), soit sous celle de l'action (v. 43-45). Avant tout, l'amour s'abstient de juger.