On envisage ordinairement ce précepte comme un développement de la loi de la charité, et l'on ne fait commencer la seconde partie du discours qu'avec le v. 39. C'est là une erreur qui a de graves conséquences pour l'intelligence de tout ce qui suit. Il ne s'agit nullement ici du pardon des offenses personnelles, comme manifestation de la charité, mais du jugement miséricordieux sur les péchés d'autrui en général. Jésus a en vue le jugement dur et hautain que les scribes elles pharisiens s'arrogeaient le droit d'exercer en Israël, et qui était plus nuisible qu'utile, comme on pouvait le constater par l'effet produit sur les péagers et autres personnes de ce genre (5.30 ; 15.28-30). Quant au v. 39, voir à ce verset. - Καί indique la transition à un nouveau sujet analogue : Et aussi. Κρίνειν, juger, n'est point l'équivalent de condamner ; c'est, en général, se poser en appréciateur de la valeur morale d'autrui. Mais, comme là où règne cette disposition, le jugement s'exerce ordinairement dans un esprit peu bienveillant, ce mot est certainement employé ici dans un sens défavorable. Il est renforcé par le terme suivant : condamner, condamner impitoyablement et sans tenir compte des motifs d'indulgence. Ἀπολύειν, absoudre, ne se rapporte point au pardon d'une offense personnelle ; c'est l'empressement de l'amour à trouver le prochain innocent plutôt que coupable, à l'excuser plutôt qu'à le condamner. Le Seigneur n'interdit point toute appréciation morale de la conduite du prochain, ce qui contredirait beaucoup d'autres paroles, par ex. 1Cor.5.12 : « N'est-ce pas à vous de juger ceux du dedans ? » Il y a un jugement inspiré par l'amour, c'est le vrai (v. 42b). Ce que Jésus veut bannir de la société de ses disciples, c'est l'esprit de jugement, le jugement pour le malin plaisir de juger. La récompense promise : n'être pas jugé, condamné, être renvoyé absous, peut se rapporter à ce monde ou à l'autre, à la conduite des hommes ou à celle de Dieu. Le second sens est plus naturel, il s'impose de lui-même dans le précepte suivant. - C'est probablement d'ici qu'a été tirée la cinquième béatitude de Matthieu : « Heureux les miséricordieux ; car ils obtiendront miséricorde. »
A la disposition d'absoudre les accusés se rattache naturellement celle de donner, c'est-à-dire de rendre service à tous, même aux plus grands pécheurs. Cette idée n'est introduite ici qu'accessoirement. Il y a de l'émotion dans ces impératifs qui se succèdent, et une remarquable surabondance d'expression dans la promesse. Quelqu'un a dit : « Donnez à Dieu plein votre main, et il vous donnera plein la sienne. » Le sentiment de cette munificence infinie de Dieu s'exprime avec force dans l'accumulation des épithètes. - La mesure, à laquelle Jésus fait allusion, est celle des objets solides (pressée, secouée) ; l'épithète : débordante, n'a rien de contraire à cette image. - L'expression : dans votre sein, se rapporte à la forme du vêtement oriental, qui permet de serrer les objets dans le large pli formé, en guise de poche, au-dessus de la ceinture (Ruth.3.15). - Le sujet pluriel de δώσουσιν, donneront, correspond à notre pronom indéfini on ; il désigne les instruments de la libéralité divine, quels qu'ils soient (12.20,48). - Ce précepte se retrouve, à peu près dans les mêmes termes, Matth.7.1 et suiv., immédiatement après une exhortation à la confiance en la Providence et avant une invitation à la prière, ainsi dans un contexte complètement brisé. Tout se lie au contraire parfaitement chez Luc.