Dans la leçon au nominatif παρασκευή, préparation, ce terme doit probablement être pris dans le sens de vendredi, jour de préparation du sabbat ; comp. la Syriaque de Cureton qui traduit dans le sens de feria sexta. Avec la leçon alex., παρασκευῆς, ce mot pourrait avoir le même sens ; mais il peut aussi indiquer uniquement la qualité du jour ainsi désigné et s'appliquer par conséquent à la veille d'un jour de fête, quelconque, exigeant une préparation. Cette question du sens de παρασκευή est plus importante qu'il ne semble. En effet, si Jésus a été crucifié le jour même de la fête, 15 nisan, παρασκευή ne peut plus désigner que le vendredi, comme préparation ordinaire du samedi, du sabbat hebdomadaire. Mais comment admettre, demanderons-nous avec Caspari (p. 172), que le grand jour de la fête, jour sabbatique lui-même, soit désigné, ainsi que tout vendredi ordinaire, comme préparation du sabbat hebdomadaire ? Remarquons que le terme explicatif de avant-sabbat, qu'ajoute Marc, peut désigner, outre la veille du samedi, celle d'un jour sabbatique quelconque, et que dans le cas actuel les deux sens se réunissaient, puisque, selon notre opinion, le lendemain de la mort de Jésus était à la fois un samedi et le premier grand jour de la fête. Que si l'on persiste à soutenir que le jour de la mort de Jésus, ici nommé παρασκευή, était le 15 nisan lui-même, jour de la fête, mais veille du sabbat, on s'embarrasse dans une contradiction insoluble. Car comment se hâterait-on d'ensevelir le corps parce que le sabbat allait commencer, si le jour même où l'on se trouvait, était sabbatique ? Weiss reconnaît cette contradiction (Marcusevang., p. 505), et il répond simplement « que Marc ne s'en est pas aperçu. » Mais il faut reconnaître que la même contradiction inconsciente existe aussi chez Matthieu ; car Matt.27.62, il dit : « Le lendemain [de la mort de Jésus] qui est après la préparation. » Est-il possible que l'évangéliste ait voulu dire par là : le lendemain, jour qui est après le vendredi ? Cela aurait-il du sens ? Appeler le lendemain de la mort de Jésus le jour qui est après le vendredi ! Rien de plus naturel au contraire que cette expression, si παρασκευή signifie la préparation de la Pâque. Matthieu désigne le grand jour de la fête, le 15, « comme le lendemain du jour de la préparation, » parce que ce dernier, le 14, est devenu à ses yeux le plus important par le fait qu'il a été le jour de la mort de Jésus. C'est dire indirectement ce que raconte Jean : que Jésus est mort le jour de la préparation de la Pâque, le 14 et non le 15. Au reste, dit simplement Weiss (dans Meyer-Weiss, Marc.15.42), « la tradition primitive était conforme au récit de Jean sur le jour de la mort de Jésus. » très bien ! Mais après de tels aveux, il ne serait que juste de réviser l'opinion courante sur le vrai sens du récit synoptique à l'égard du jour de la mort de Jésus (voir l'appendice). - Le terme ἐπέφωσκε, commençait à luire, est tiré ou de ce que le jour civil commençait le soir chez les Juifs, ou de ce que c'était le moment où apparaissaient les étoiles (Keil) ou bien aussi celui où l'on allumait les lumières.
Verset 55. Ces femmes suivirent (κατακολουθήσασαι) ceux qui transportaient le corps de Jésus dans le sépulcre et observèrent le lieu dans l'intention de revenir, après le sabbat, achever l'embaumement qui avait été fait précipitamment. Le καί devant γυναῖκες est sans doute une corruption du αἱ (alex.).
Verset 56. Les aromates sont des herbes odoriférantes. Le mot μύρα désigne des huiles parfumées. - Nous demandons de nouveau ce que signifierait ce repos que les femmes s'imposent durant le sabbat qui va commencer, si le jour où l'on venait de travailler de la sorte avait été le grand jour sabbatique du 15. - Marc dit, un peu différemment (Marc.16.1), qu'elles firent leurs préparatifs lorsque le sabbat fut passé, c'est-à-dire seulement le lendemain au soir. Probablement elles n'avaient fait le soir de la mort de Jésus que commencer les préparatifs, et elles les achevèrent, le lendemain au soir. - On a demandé comment, si Jésus avait prédit sa résurrection, les femmes pouvaient se préparer à embaumer son corps. Mais nous l'avons vu par l'exemple du brigand converti : on s'attendait bien à une réapparition glorieuse de Jésus après sa mort, mais non à la revivification de son cadavre déposé dans la tombe. - La pieuse et humble fidélité de ces femmes israélites à l'égard de la loi ressort fortement dans ces mots de Luc : Puis elles se reposèrent selon le commandement de la loi. On peut dire que ce sabbat était le dernier de l'ancienne alliance, qui prenait fin avec la mort du Christ. Il fut scrupuleusement respecté par tous ceux qui, sans le savoir, allaient inaugurer la nouvelle.
Le jour de la mort de Jésus.
Nous venons de nous convaincre que, d'après les synoptiques aussi bien que d'après Jean, le jour de la mort de Jésus a été, non le premier et grand jour de la fête pascale, le 15 nisan, mais la veille de ce jour, le 14, appelé préparation de la Pâque. Cette année-là, ce jour tombait sur un vendredi, de sorte que le lendemain devait être doublement férié, 1o comme sabbat hebdomadaire, 2o comme premier jour de la semaine pascale. Et c'est ce que fait ressortir Jean dans ces mots (Jean.19.31) : « Car c'était un grand jour que celui de ce sabbat-là. » De là il résulte que le dernier repas de Jésus, où il a institué la Cène, n'a point eu lieu dans la soirée du 14 au 18, où le peuple célébrait le repas pascal, mais le soir précédent, celui du 13 au 14. C'est à ce résultat que conduisent tous les passages examinés : 22.7-9,10-13,66 ; 23.26,53-54,55-56 ; Matth.26.5,18 ; 27,62 ; Marc.14.2 ; 15.42,46 ; de telle sorte que, sur le fond même de la question, nos quatre récits évangéliques ne présentent nullement un désaccord réel. Le fait se passa comme suit : Le 13, vers le soir, Jésus envoya ses deux disciples les plus dignes de sa confiance préparer le repas pascal ; dans l'opinion de tous les autres, c'était en vue du lendemain soir seulement, où devait se célébrer la fête nationale. Mais Jésus savait qu'à ce moment l'heure serait passée pour lui de célébrer cette Pâque, et il donna ses instructions en conséquence aux deux disciples qu'il envoyait. Ce même soir, quelques heures après leur départ, il les suivit à Jérusalem et vint s'asseoir à la table dressée par eux et par le maître de la maison. Il y eut là pour les apôtres restés avec lui une surprise à laquelle répond probablement cette parole de Luc22.15 : « J'ai ardemment désiré de manger cette Pâque avec vous avant que je souffre. » Ce dut être surtout une surprise pour Judas, qui avait résolu de le livrer ce soir même.
Ce résultat exégétique s'accorde avec la tradition juive. Dans Bab. Sanhedr. 43, 1, il est dit expressément (Caspari, p. 150) : « Jésus a été pendu la veille de la Pâque. Un crieur public avait annoncé pendant 70 jours qu'un homme devait être lapidé pour avoir fasciné Israël et l'avoir entraîné au schisme ; que celui qui aurait quelque chose à dire pour sa justification, devait se présenter et témoigner pour lui ; mais il ne s'était trouvé personne pour le justifier. Alors ils l'ont crucifié le soir [la veille] de la Pâque (בערב פסח). » Cette dernière expression ne peut désigner que le soir qui précède la Pâque, comme érev hasschabbath, soir du sabbat, ne désigne jamais que le vendredi soir. - Cette manière de voir paraît avoir été celle qui a régné le plus anciennement dans l'Eglise, comme nous le voyons par Clément d'Alexandrie, qui vivait dans un temps où la tradition primitive n'était pas encore effacée, et qui professe sans hésiter cette explication. - Elle est conforme encore au symbolisme qui caractérise les œuvres de Dieu. Jésus meurt le 14 après-midi ; c'était le moment où l'agneau pascal était immolé dans le temple. Il repose dans le tombeau le 18 nisan ; c'était un double sabbat, comme samedi et comme premier jour de la fête : le jour de repos, qui devait séparer la première création de la seconde. Jésus ressuscite le lendemain, 16 nisan ; c'était le jour où l'on offrait dans le temple le gâteau fait avec la première gerbe recueillie dans l'année, le jour des prémices. N'est-ce point à ce symbolisme que pense saint Paul quand il dit (1Cor.15.23) : « Chacun ressuscite en son propre rang ; Christ, les prémices ; ensuite ceux qui sont à lui, à son avènement ? » Observons ici que si Paul eût envisagé la nuit où Jésus institua la sainte Cène comme celle où tout Israël célébrait la Pâque, il ne l'aurait pas désignée simplement comme celle où le Seigneur fut trahi (1Cor.11.23).
La seule question qui, après cela, puisse encore paraître douteuse, est celle de savoir si les rédacteurs de nos trois narrations synoptiques se sont clairement rendu compte de ce vrai cours des choses. Ils nous ont conservé fidèlement les faits et les paroles qui nous aident à le constater ; mais n'y a-t-il eu aucune confusion dans leur esprit ? Ce dernier repas, où Christ avait institué la Cène, en se rattachant aux rites du repas pascal, ne s'était-il pas identifié dans la tradition avec le repas pascal national de cette année-là ? Et cette confusion n'a-t-elle pas exercé une certaine influence sur l'exposé des synoptiques, en particulier sur le commencement du récit (Luc.22.7 et parall.) ? De là serait résultée l'apparence d'une contradiction, non avec Jean seulement, mais avec eux-mêmes. En réalité, voici à quoi se réduit cette difficulté. Les synoptiques ont raconté sans se préoccuper de la différence entre ce dernier repas de Jésus et le repas pascal israélite ; Jean, qui a vu la confusion qui régnait sur ce point, a fait ressortir expressément la distinction entre l'un et l'autre repas. - Nous avons la satisfaction de nous rencontrer sur cette question avec Krümmel, dans le Literaturblatt de Darmstadt (février 1868), avec Baggesen (Der Apostel Johannes, sein Leben und seine Schriften, 1869), et pour l'essentiel avec Caspari et Beyschlag (Leben Jesu,) 1885, t. I, p. 372) dont nous citons le passage suivant : « L'opinion s'impose ici qu'une confusion a eu lieu, dont nos synoptiques n'ont pas eu conscience. Ils savaient que Jésus avait été crucifié à la fête de Pâques, sans avoir sur le jour une donnée précise. Ils savaient aussi que le soir avant sa mort il avait encore mangé la pâque avec les siens et institué la sainte Cène en combinant certains éléments du repas pascal… Mais la circonstance que, prévoyant sa mort, il avait avancé d'un jour le repas pascal, ou, si l'on préfère, qu'il avait célébré un repas d'adieu sous la forme du repas pascal, cette circonstance n'avait pas été conservée par la tradition orale, peu préoccupée des données chronologiques. » - Weiss (Leben Jesu, t. II, p. 489-498) suppose plutôt qu'en raison de la quantité des agneaux a égorger, l'immolation commençait déjà le 13 dans l'après-midi, d'où il résultait qu'un certain nombre de familles célébraient le repas pascal le soir du 13 au 14. Jésus se serait, dans la prévision de sa mort imminente, rattaché à cet usage. Mais l'histoire ne fournit pas la moindre trace d'une pareille déviation volontaire du statut légal. - La chose s'est bien, selon nous, passée, comme le dit Weiss, mais en vertu de la souveraineté de Jésus sur la loi elle-même, là où les circonstances exigeaient impérieusement le sacrifice de la lettre. Le Fils de l'homme est maître même du sabbat, avait déclaré Jésus ; du sabbat, la plus sacrée des institutions légales. Il l'était donc aussi de la Pâque. Et, n'ayant dans ce cas le choix qu'entre ne pas la célébrer du tout ou la célébrer un jour à l'avance, il a, de son plein droit de fondateur de l'alliance nouvelle, préféré la seconde alternative : car ce repas devait être à la fois l'abolition de la Pâque ancienne et la fondation de la nouvelle.
Sur la relation de cette question du jour de la mort de Jésus avec la dispute pascale du IIe siècle (entre 160-190), voir mon Commentaire sur l'évangile de Jean, t. III, p. 619-625.
Il reste à tirer de cette détermination du jour du mois où Jésus est mort une conclusion sur l'année de cet événement. Nous avons constaté que cette année-là le 14 nisan, préparation de la Pâque et jour de la crucifixion, tombait sur un vendredi, et le jour de la Pâque, 15 nisan, sur un samedi. Or il résulte des calculs de Wurm (Bengel's Archiv., 1816, II) et de Oudemann, professeur d'astronomie à Utrecht Revue de théol., 1863, p. 221), dont les résultats ne diffèrent que de quelques minutes, que dans les années 28 à 36 de notre ère, sur l'une desquelles seules peut être tombée la mort de Jésus, le jour de la Pâque, 15 nisan, ne fut un samedi qu'en 30 et 34 (783 et 787 U. C.)[1]. Si donc Jésus est né (t. I, p. 26) à la fin de 749 ou au commencement de 750 U. C, 3 ou 4 ans avant notre ère ; s'il a été baptisé dans le cours de sa 30e année (Luc.3.23) ; si son ministère a duré environ deux ans et demi (Jean) ; si enfin sa mort a eu lieu, comme l'attestent tous les évangélistes, à la fête de Pâques, cette Pâque a dû être celle de l'an 30 de notre ère (783 U. C). Le résultat du calcul astronomique confirme donc les données évangéliques, spécialement celles de Jean. Et nous pouvons fixer la date de la mort de Christ au vendredi 14 nisan (7 avril) de l'an 30[2].
SEPTIÈME PARTIE :
La résurrection et l'ascension
Ch. 24
C'est dans cette partie du récit évangélique que les quatre narrations divergent le plus. Comme des amis, qui pendant un certain temps ont cheminé ensemble, se dispersent au terme du voyage pour prendre chacun la voie qui le conduit à son foyer, ainsi, dans cette dernière partie, le but propre de chaque évangéliste qui, comme nous l'avons vu, avait imprimé à chaque narration une empreinte particulière, exerce sur les quatre récits une influence plus marquée encore qu'auparavant. Luc, qui veut décrire dans son ouvrage la croissance graduée de l'œuvre chrétienne, de Nazareth à Jérusalem et de Jérusalem à Rome, prépare, dans ces dernières narrations de l'évangile, le tableau de la prédication apostolique et de la fondation de l'Eglise, qu'il va retracer dans les Actes. Matthieu, qui s'est proposé de donner la preuve de la dignité messianique de Jésus et de montrer en lui le fondateur du royaume de Dieu, couronne cette démonstration par le récit de l'apparition de Jésus où il fit connaître à l'Eglise son élévation à la souveraineté universelle et installa les apôtres dans leur mission de conquérants du monde. Jean, qui raconte l'histoire du développement de la foi chez les fondateurs de l'Evangile, parallèlement à celui de l'incrédulité en Israël, clôt son récit par l'apparition dans laquelle la profession de Thomas consomma dans le cercle apostolique le triomphe de la foi sur l'incrédulité. La fin de l'œuvre de Marc a beau être tronquée, on y retrouve encore le trait caractéristique de toute sa narration : Jésus, l'actif et puissant évangéliste qui du haut du ciel coopère avec ses apôtres à la prédication du salut.
Chaque évangéliste sait donc où il tend et ce qu'il veut, et c'est là la raison pour laquelle les récits divergent davantage en arrivant au terme. Entre les quatre récits, les deux plus divergents sont celui de Matthieu, qui met tout l'accent sur la grande apparition galiléenne, et celui de Luc, qui ne raconte que les apparitions en Judée. Les deux autres sont comme les termes moyens entre ces extrêmes. La narration de Marc dans cette partie (depuis 16,9) semble combiner celle des deux autres. Jean les unit en racontant, comme Luc, les apparitions à Jérusalem, mais en mentionnant aussi, comme Matthieu, une apparition remarquable en Galilée. En effet, si le ch. 21 n'a pas été rédigé de la main de Jean, il provient dans tous les cas d'une tradition émanant de cet apôtre. Le fait d'apparitions ayant eu lieu et en Judée et en Galilée est aussi confirmé indirectement par Paul, comme nous le verrons. Le récit de Luc comprend :
- La visite des femmes et de Pierre au tombeau (v. 1 à 12).
- L'apparition aux deux disciples qui se rendent à Emmaüs (v. 13 à 32).
- L'apparition aux apôtres le soir du jour de la résurrection (v. 33 à 43).
- Les dernières instructions de Jésus (v. 44 à 49).
- L'ascension (v. 50 à 53).
1. La visite des femmes et de Pierre au sépulcre. (24.1-12)
Versets 1 à 3. La venue des femmes :
Notes
[1] On cite parfois le calcul de Wurm dans un sens opposé. Mais il ne faut pas oublier qu'il date les jours, comme nous, depuis minuit, au lieu de les faire commencer, comme les Juifs, au coucher du soleil. Cette circonstance exerce dans ce cas une influence décisive (Caspari, p. 16).
[2] Caspari place, comme nous, le baptême de Jésus en 28 et sa mort en 30 ; Beyschlag, le baptême en 27 et la mort en 29 ; Keim, le commencement du ministère, au printemps 34 ; la mort de Jean-Baptiste, en automne 34 ; la mort de Jésus, Pâques 38 ; Hitzig, la mort de Jésus en 36.