C'est ici le commencement de la crise dont nous allons voir le développement jusqu'à la fin du chapitre. Un triage parmi les adhérents de Jésus devient nécessaire pour purifier son œuvre de tout alliage politique. Jésus avait reçu cette foule les bras ouverts : il lui avait fait une fête. C'était l'emblème de celle qu'il lui apportait dans un domaine supérieur. En donnant ainsi de son pain, il avait figuré ce don de lui-même qu'il venait faire à l'humanité. Mais, au lieu de s'élever à l'espérance et au désir d'un tel banquet spirituel, les Galiléens se préoccupent uniquement du miracle matériel, et, dans leur exaltation, ils y voient déjà l'inauguration d'un royaume messianique tel qu'ils se le figurent. C'est là ce qu'exprime la relation du participe, ayant vu, vu de leurs yeux, avec le verbe ἔλεγον, ils disaient. Cette exaltation, toute charnelle, il est vrai, est la preuve sans réplique de ce qu'il y avait d'absolument extraordinaire dans ce qui venait de se passer tout à l'heure. Le prophète que la multitude croit reconnaître en Jésus avait été présenté, 1.21,25, comme un personnage distinct du Messie. Mais il paraît par nos v. 14 et 15 que beaucoup l'envisageaient comme pouvant être le Messie lui-même. Ils se figuraient probablement qu'une fois acclamé par le peuple, il deviendrait le Messie. - Le complot dont parle le v. 15 suppose chez les troupes le paroxysme de l'enthousiasme. Jean ne dit pas comment Jésus en eut connaissance. Le mot γνούς, connaissant, s'expliquerait, selon Weiss, par des entretiens avec ces gens ; selon Keim, par certains indices dans leur manière d'agir. Assurément tout cela est possible. Mais une aperception immédiate, semblable à celle de 5.6, ne doit pas être niée. - Le participe, ὁ ἐρχόμενος, celui qui vient, est le présent de l'idée ; c'est une allusion à la prophétie sur laquelle reposait l'attente d'un tel personnage, Deutéronome 18.18. - Le terme ἁρπάζειν, enlever, ne permet pas de douter que le projet ne fût de s'emparer de Jésus, même malgré lui, afin d'aller le couronner à Jérusalem. - La tâche de Jésus en ce moment était difficile. S'il repartait immédiatement avec ses disciples, l'émeute, au lieu de se calmer, courait risque de se propager en Galilée. S'il demeurait, avec ses disciples, ceux-ci pouvaient être atteints par la contagion de cet enthousiasme charnel qui ne rencontrait que trop de sympathies dans leur cœur. On se demande même si tel d'entre eux, Judas, par exemple, ne dirigeait pas sous main le complot (v. 70, 71). Il fallait donc se hâter de prendre des mesures. Avant tout, Jésus s'empresse de renvoyer ses disciples de l'autre côté de la mer, afin de rompre toute solidarité entre eux et les troupes. Ainsi s'explique la singulière expression de Matthieu 14.22 et de Marc 6.45 : « Il contraignit aussitôt ses disciples de s'embarquer et de le précéder de l'autre côté, jusqu'à ce qu'il eût congédié la foule. » Ce terme de contraindre, qui n'est motivé par rien dans la narration synoptique, ne s'explique que par le fait que Jean vient de raconter (v. 14 et 15). Peut-être la plupart des apôtres ignorèrent-ils la véritable raison de cette mesure que prit si brusquement Jésus. Après cela Jésus apaise et congédie la multitude qui se disperse dans les campagnes voisines. Matthieu et Marc disent aussi : « Et ayant congédié les troupes, il se retira sur la montagne, à part, pour prier. » Ce moment dans leur récit coïncide évidemment avec la fin de notre v. 15. Il ne resta dès lors sur les lieux qu'une partie des troupes, sans doute la plus exaltée (comparez v. 22). La leçon (φεύγει, s'enfuit, du Sinaïticus, admise par Tischendorf, est absurde, surtout avec πάλιν, de nouveau. Ce dernier mot, retranché par plusieurs Mss. byzantins, doit être maintenu. Il renferme une allusion au ἀνῆλθε, il monta (v. 3), qui n'a pas été comprise par certains copistes. Nous devons conclure de là que Jésus s'était rapproché du rivage pour le repas, ce qui est conforme aux synoptiques (il sortit, il les reçut) ; et maintenant il retourne sur la hauteur où il s'était d'abord rendu avec ses disciples. Le αὐτὸς μόνος, lui tout seul, fait précisément opposition à ces mots du v. 3 : avec ses disciples. Weiss met aussi le πάλιν, de nouveau, en rapport avec v. 3, mais sans admettre que Jésus fût descendu pour la multiplication des pains. Le sens serait : « Il remonta plus haut encore. » Il s'appuie sur le : ils descendirent (v. 16), qui, selon lui, prouve que toute la scène précédente avait eu lieu sur la hauteur. Cette raison est sans valeur (voir v. 16), et monter de nouveau n'équivaut pas à : monter plus haut.