[1]
Dans les synoptiques, l'ordre donné aux disciples n'est pas mentionné. Cet ordre est la réponse triomphante aux méticuleux calculs de Philippe et d'André. On comprend d'ailleurs la relation étroite qui existe dans le sentiment de Jésus entre cette parole : afin que rien ne se perde, et l'action de grâces qui avait produit cette abondance. On ne vilipende pas un bien ainsi obtenu. La critique a demandé d'où venaient les douze corbeilles. Le nombre fait supposer que c'étaient les paniers de voyage des apôtres : car ils n'étaient pas partis à l'improviste comme les troupes : ou bien ils les empruntèrent aux assistants. - L'épithète τῶν κριθίνων, d'orge, est destinée à constater l'identité de ces restes avec la source première, les cinq pains du petit garçon.
Non seulement ce miracle de la multiplication des pains se retrouve dans les quatre évangiles, mais plusieurs détails caractéristiques sont communs aux quatre récits : les foules qui ont suivi Jésus au désert, les cinq pains et les deux poissons, les cinq mille hommes et les douze corbeilles, et surtout le moment solennel de l'action de grâces. Outre cela, quelques traits sont communs à trois ou à deux évangiles, particulièrement à Marc et à Jean (le frais gazon, les deux cents deniers). On voit qu'au fond des quatre récits se trouve un fait dont les traits principaux s'étaient empreints dans le souvenir de tous les témoins d'une manière ineffaçable, mais dont les détails n'avaient point été également bien observés et retenus par tous. Le récit de Jean renferme des traits tout particuliers qui attestent le souvenir d'un témoin ; ainsi le rôle de Philippe, d'André et du petit garçon, et la qualité du pain (d'orge). Mais surtout le récit de Jean est celui qui, comme nous l'avons vu, nous fait pénétrer le plus profondément dans le sentiment de Jésus et dans le vrai esprit de cette scène. La critique moderne prétend que ce récit a été composé au moyen des matériaux fournis par les synoptiques, surtout par Marc (ainsi Baur, Hilgenfeld, et en quelque manière Weizsäcker lui-même, p. 290). Mais quoi ! ces traits si nettement accusés, ces contours si précis du récit de Jean ne seraient que du charlatanisme ! N'est-il pas clair que ce sont les synoptiques qui généralisent en disant les disciples, au lieu de Philippe, d'André, etc., et qu'on reconnaît ici une narration que la reproduction traditionnelle avait dépouillée de ses « vives arêtes » ?
Selon Paulus, il ne faudrait voir rien de miraculeux dans cette scène. Jésus et les disciples tirèrent leurs provisions en firent généreusement part à leurs voisins, qui les imitèrent, et chacun donnant ce qu'il avait, tout le monde eut assez. Renan paraît adopter cette explication du fait, sinon du texte : « Jésus se retira au désert. Beaucoup de monde l'y suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut ; on crut naturellement voir en cela un miracle. » Ce qu'avec tout cela Paulus et Renan n'expliquent pas, c'est qu'un fait aussi simple ait pu exalter la foule, tellement que le soir même elle ait tenté de s'emparer de Jésus, afin de le proclamer roi (v. 14 et 15) ! - Olshausen admet une accélération du procédé naturel qui multiplie le grain de blé dans le sein de la terre ; il fournit ainsi matière au persiflage de Strauss, qui demande si la loi de reproduction naturelle s'applique aussi aux poissons rôtis ? - Lange suppose que ce n'est pas la matière même des aliments, mais la vertu nutritive des molécules, qui a été multipliée ! Et pourtant, à la fin, la matière elle-même se trouve avoir été augmentée ! - Weiss ne voit ici que ce qu'il appelle, comme à Cana, un miracle providentiel. Jésus distribue la provision insuffisante qu'il avait à sa disposition, comptant bien, pour le résultat final, sur le secours divin, et en vertu de la puissance personnelle qu'il exerce, il arrive que tous ceux qui étaient détenteurs de provisions, les mettent à son service et que par là se trouve réunie une abondance telle qu'il y eut de quoi rassasier tout le monde et même davantage (Leben Jesu, II, p. 200)[2]. Mais il est difficile de comprendre ce qui, dans un événement aussi simple, aurait pu fanatiser la foule au point de lui révéler, en sa personne, le Messie et de la pousser à vouloir le proclamer roi. Chacun n'avait-il pas été témoin du cours tout naturel des choses, bien plus, n'y avait-il pas lui-même pris une part active ?
Ou nous nous plaçons par la foi dans le milieu surnaturel, créé ici-bas par la présence de Jésus, ou nous refusons de nous élever dans cette sphère supérieure. Dans ce second cas, le seul parti à prendre est d'expliquer avec Strauss ce récit comme un produit mythique. Mais quelles difficultés ne rencontre pas cette hypothèse dans le caractère parfaitement simple, prosaïque, des quatre narrations, dans la foule de petits détails historiques par lesquels elles coïncident, dans l'authenticité d'un seul des quatre écrits qui contiennent ce récit, enfin dans le fait que le récit, avant de passer dans nos trois synoptiques, avait certainement fait partie de la tradition apostolique dont ils sont des rédactions indépendantes (voir les différences de détail) ? Un fait qui devait avoir été accompli avec une pareille notoriété ne pouvait devenir l'objet d'une narration publique qu'à la condition d'avoir réellement eu lieu.
2. Jésus marchant sur les eaux : versets 14 à 21
Notes
[1] Syrsin ajoute ici : Or les hommes, qui avaient mangé de ces pains, étaient cinq mille (mention omise au v. 10 dans ce document).
[2] Comparez Beyschlag, Leben Jesu, 4e éd., I, p. 329 et suiv. ; II, p. 262 et suiv., qui soutient la même explication.