La relation entre cette parole et les précédentes est si peu claire que Kuinoel et Lücke ont proposé d'envisager ce verset comme une glose tirée de Matthieu 10.40. Meyer, Hengstenberg pensent qu'en face de la trahison de Judas, Jésus voulait encourager ses apôtres en leur rappelant la grandeur de leur mission, Bæumlein dit : « Un fragment d'un plus grand tout, auquel appartenait peut-être l'institution de la sainte Cène. » Luthardt et Keil mettent cette parole en rapport avec l'ablution des pieds : les disciples doivent apprendre de Jésus à rendre le même service à ceux qu'il leur enverra. Mais, comme nous l'avons vu, le sens de l'acte de l'ablution était tout différent, et cette parole est trop séparée de cet acte. Les versets 18-19 sont une simple digression, occasionnée par le contraste entre le sort de Judas et le bonheur des disciples fidèles (v. 17). Le v. 20 se rattache directement à l'idée de ce bonheur annoncé v. 16 et 17. L'envoyé de Jésus qui, humble et fidèle, sert comme lui, porte son Maître avec soi et dans son Maître Dieu même. Jésus venait de dire : « Le serviteur n'est pas plus grand que le maître ; il semble dire maintenant : « Et il n'est pas moins grand que lui. » Le recevoir, c'est, par conséquent, recevoir en lui Jésus, et en Jésus Dieu lui-même ; comparez Matthieu 18.4-5 et parall. Chez Luc 22.29, Jésus, après avoir dit : « Me voici au milieu de vous comme celui qui sert, » ajoute : « Je vous transmets le royaume comme mon Père me l'a transmis. » Transmettre le royaume, dans sa vraie forme spirituelle, n'est-ce pas porter Dieu en soi et le communiquer à celui qui vous reçoit ? Cette parole concorde donc parfaitement pour le sens avec notre v. 20.
Bretschneider et Strauss avaient envisagé ce récit du lavement des pieds comme une création légendaire émanée de la conscience de l'Eglise. Mais, comme l'avait observé Baur au sujet de la résurrection de Lazare, si un tel récit fictif avait été le produit de la conscience chrétienne et eût circulé dans l'Eglise, il n'eût pas manqué de figurer aussi dans nos synoptiques. Baur envisage donc ce trait comme inventé à bon escient par l'évangéliste au service de l'idée morale. Mais on s'explique difficilement sur cette voie la production d'une scène aussi simple, aussi vivante, et surtout la composition de l'inimitable entretien entre Jésus et Pierre. Schweizer lui-même a fait admirablement ressortir le sceau de vérité historique empreint sur tout ce récit. - Keim pense que Jésus n'eût pas ainsi heurté de front ce soir-là le sentiment de ses disciples. Mais il s'agissait de leur inculquer d'une manière ineffaçable l'esprit de son œuvre et de leur future mission ; et c'était le dernier moment pour cela. - On objecte l'omission de ce trait dans les synoptiques. Mais n'est-il pas naturel que l'institution de la sainte Cène, ce fait d'une importance capitale pour l'Eglise, ait pris toute la place dans la tradition orale relative à ce dernier repas ? Hilgenfeld soupçonne que l'évangéliste a voulu remplacer par un récit de son invention celui de l'institution de la Cène qu'il omettait à dessein comme rappelant trop le repas pascal juif (Einl., p. 711). Mais quel résultat pouvait-il atteindre par là, au IIe siècle, où la la sainte Cène était célébrée dans l'Eglise entière, si ce n'est celui de rendre son évangile suspect ? Le discours contre la fausse grandeur ajouté par Luc au récit du repas suppose naturellement un fait dans le genre de celui-ci. Rien n'empêchait l'auteur de juxtaposer les deux récits. Le plus connu aurait confirmé celui qui l'était moins. Il est bien évident que Jean a voulu tirer de l'oubli celui que la tradition avait négligé, et qu'il a omis celui qui était suffisamment connu et qui n'avait aucun rapport particulier avec le but principal de son écrit.
II. L'éloignement de Judas : v. 21 à 30.
C'est encore ici une œuvre de l'amour de Jésus envers les siens. Tant que Judas était présent, son cœur était comprimé et ne pouvait donner essor à tous les sentiments dont il était plein. Le v. 31 exprime avec vivacité le sentiment de délivrance que Jésus lui-même éprouve en voyant s'éloigner le traître ; et c'est à ce moment que commence ce riche épanchement qui remplit les ch. 14 à 17. Ces derniers instants d'intimité étaient indispensables à l'œuvre du Seigneur.
Judas avait représenté, dans le cercle des Douze, l'esprit du messianisme charnel, directement opposé à celui que Jésus venait d'y faire prévaloir par l'acte du lavement des pieds : comparez 6.64,70. S'il ne voulait pas renier cet esprit et s'humilier, il devait partir ; avec lui, c'était l'esprit du faux Messie, du Messie juif, de l'Antéchrist, qui s'éloignait.