La relation entre cette sentence et les deux versets précédents ne nous permet pas de douter que Jésus ne se l'applique ici à lui-même. Cette loi fondamentale de la vie humaine, qu'il a si souvent énoncée par rapport à ses disciples (Matthieu 10.39 ; 16.25 ; Marc 8.35 ; Luc 9.24 ; 17.33), il s'y déclare soumis comme eux. Par l'expression sa vie, ψύχή, Jésus désigne le souffle de la vie naturelle, avec toutes les facultés dont cette vie est douée chez l'homme. Cette vie physique et psychique est bonne, en tant que point de départ de l'existence humaine : Jésus la possède aussi. Mais la destination de la vie naturelle n'est point de se maintenir et de se perpétuer telle quelle : elle doit être transformée, par une force supérieure, en vie spirituelle, éternelle ; or, pour cela, elle doit être volontairement livrée, sacrifiée, immolée sous la forme du renoncement. Autrement, après avoir fleuri un moment et s'être plus ou moins pleinement satisfaite, elle dépérit et se fane pour toujours. Cette loi s'applique même à un être pur et à ses goûts légitimes. On peut être appelé à sacrifier un penchant honnête pour répondre à un devoir supérieur ; s'y refuser, c'est garder sa vie. mais pour la perdre. Tout ce qui n'est pas livré à Dieu par un acte libre d'immolation, renferme un germe de mort. Jésus, recherchant sa sûreté, sa vie personnelle, pourrait maintenant, s'il le voulait, échapper à la mort, devenir le Socrate des Grecs, le César des Romains, le Salomon des Juifs ; mais cette manière de conserver sa vie, équivaudrait à la perdre. Ne l'ayant point livrée à Dieu, il ne pourrait la recevoir de lui transformée et glorifiée (v. 23) ; ainsi gardée, elle demeurerait vouée à l'infécondité et à la fragilité terrestre. Pour devenir un Christ, il faut renoncer à être un sage ; il ne faut pas vouloir monter sur le trône de Salomon, si l'on veut prendre place sur celui de Dieu. Lange a fait remarquer avec profondeur que cette parole renferme le jugement de l'hellénisme. Qu'était la civilisation grecque ? L'effort de réaliser un idéal de vie humaine consistant dans la jouissance et éludant la loi du sacrifice. - Il est probable que la vraie leçon est le présent perd (ἀπολλύει) que l'on aura remplacé par le futur perdra (ἀπολέσει), sous l'influence du verbe de la proposition suivante. - L'idée de perdre renchérit sur celle de demeurer seul (v. 24). - Le terme μισεῖν, haïr, exprime le sentiment d'un généreux mépris, provenant de la vue de ce qu'on perdrait en s'attachant à la conservation de cette vie naturelle L'expression : en vie éternelle, opposée, comme elle l'est ici à : dans ce monde-ci, se rapporte non seulement à la nature plus élevée de cette vie (Reuss), mais aussi à l'époque future dans laquelle elle éclatera parfaite. - Cette parole, qui commande que l'homme se donne pour se retrouver, est celle que Jésus a le plus souvent prononcée (voir plus haut) : elle exprime la loi la plus profonde de la vie humaine. - comment cet axiome moral, qui dominait la vie du Maître, ne serait-il pas applicable aussi à celle des disciples ? C'est évidemment en vue de ceux-ci que Jésus l'exprime une dernière fois en ce moment si grave :