L'entretien précédent avait eu lieu dans l'intimité du cercle apostolique (v. 18). Les paroles suivantes sont adressées à tous, c'est-à-dire à la foule qui, pendant que Jésus priait avec ses disciples, s'était tenue à distance. D'après Marc, Jésus la fait appeler pour entendre l'enseignement suivant. Holtzmann prétend que ce : à tous, de Luc, a été tiré de l'écrit de Marc. Mais pourquoi le même fait ne serait-il pas reproduit, sous ces deux formes différentes, dans deux récits indépendants ? - Jésus représente ici tous ceux qui s'attachent à lui, sous l'image d'un cortège de crucifiés. L'aoriste ἐλθεῖν du T. R. veut dire : faire, en général, partie de mon cortège ; et le présent ἔρχεσθαι, dans les alex. : s'y ranger en ce moment. - L'image est celle d'un voyage ; elle est peut-être inspirée par la situation extérieure (Marc : ἐν τῇ ὁδῷ, en chemin). - Dans tout voyage, il y a une séparation à consommer, un bagage à emporter, un chemin à parcourir. Il en est de même pour celui qui s'engage au service du Christ. Se renier soi-même, c'est la rupture à consommer : dire adieu à son moi, c'est-à-dire à sa volonté propre, à ses goûts et à ses satisfactions personnelles. Prendre sa croix, c'est là le fardeau à emporter accepter les souffrances intérieures ou extérieures que ne manque pas d'attirer l'attachement fidèle à Christ. Jésus fait ici allusion à l'usage de faire porter aux condamnés leur propre croix jusqu'au lieu du supplice. Ce crucifiement de soi-même s'opère graduellement selon le mode fixé par Dieu pour chacun et pour chaque étape de la vie. C'est ce qu'expriment le ; mots chaque jour et « sa croix. » L'authenticité du καθ’ ἡμέεραν, chaque jour, n'est pas douteuse. Si c'était une glose, pourquoi ne se retrouverait-elle ni dans Matthieu ni dans Marc ? Enfin, me suivre ; voici la marche à accomplir : réaliser d'heure en heure l'œuvre indiquée par Christ lui-même ; mettre en quelque sorte à chaque pas le pied dans l'empreinte du sien. Pas de mortification ou de moyen de sanctification, pas d'œuvre pour le règne de Dieu, d'invention arbitraire. La volonté propre, sacrifiée en apparence, s'y retrouverait en réalité ; mais l'accomplissement humble du devoir journalier marqué par la situation providentielle et la direction de l'Esprit de Christ !
Le terme : qu'il me suive, pourrait exprimer exactement la même idée que celui de venir après moi au commencement du verset. Le sens serait : « Et à ces conditions-là (se renier et accepter la croix), qu'il réalise son dessein, qu'il vienne à ma suite ; » ainsi Hofmann. Mais il me paraît plus naturel de voir, comme nous venons de le faire, dans ces mots me suive une troisième condition : « Et qu'il me suive en m'obéissant de moment en moment ! » La conséquence sera qu'il pourra réaliser son dessein exprimé dans les premiers mots : celui de se ranger au nombre de mes serviteurs, sans risquer de devenir infidèle à cet engagement.
Verset 24. Le car porte sur tout le v. 23 : qu'il ne craigne pas de se ranger parmi les miens en reniant son moi, acceptant sa croix et m'obéissant constamment ; car en agissant ainsi, bien loin de se perdre, il se gagnera lui-même. - Nous retrouvons ici la forme paradoxale qu'aime à revêtir le maschal hébreu. Chacune des deux voies indiquées fait parvenir l'homme précisément à l'antipode du terme auquel elle semblait le conduire. L'adage formulé dans ce verset serait vrai déjà de l'homme innocent ; il l'est doublement, appliqué à l'homme pécheur. - Ψυχή, le souffle de vie, désigne l'âme avec tout son système d'instincts et de facultés naturelles. Cette vie psychique est bonne sans doute, mais uniquement comme point de départ et comme moyen d'acquérir une vie supérieure. Vouloir la sauver, c'est-à-dire la conserver telle quelle, en se bornant à la cultiver et à en satisfaire le plus complètement possible tous les instincts naturels, c'est le moyen de la perdre. Car c'est vouloir rendre stable ce qui, par essence, ne devait être que transitoire ; c'est changer le moyen en but. Même dans la supposition la plus favorable, la vie naturelle n'est qu'une fleur passagère qui, après s'être épanouie, ne peut tarder à se faner. Pour la préserver du dépérissement il n'y a qu'un moyen : consentir à la perdre, en la livrant au souffle à la fois mortifiant et régénérateur de l'Esprit saint, qui la pénètre d'une sève supérieure et lui communique une vitalité et une beauté impérissables. La garder pour soi, c'est donc la perdre et en même temps perdre la vie supérieure en laquelle elle eût dû se transformer, comme la fleur en son fruit ; la livrer, c'est la gagner d'abord sous la forme de la vie spirituelle en laquelle elle se transforme, et même comme vie naturelle, puisque dans ces nouvelles conditions tous ses instincts légitimes seront un jour complètement satisfaits, mieux qu'ils ne pouvaient l'être ici-bas. - Mais Jésus dit : « à cause de moi ; » dans Marc : « à cause de moi et de l'Evangile. » Ce n'est que sous la forme du don de nous-mêmes à Christ, que nous pouvons réaliser cette loi profonde de l'existence humaine. Nul en effet ne peut consommer le plus grand des sacrifices, se perdre soi-même dans le sens où Jésus l'entend ici, s'il ne trouve un être meilleur que lui, à qui se donner. Le moi ne peut se renier lui-même que dans le but d'affirmer un moi supérieur à lui et dont il proclame l'excellence absolue. - Il n'est pas d'axiome que Jésus ait plus souvent répété que celui-là : c'est comme la base de sa philosophie morale. Luc.17.33, il le prononce en le mettant en rapport avec le moment de la Parousie ; c'est alors en effet qu'il se réalisera pleinement. Jean.12.25, il le proclame comme la loi de sa propre existence ; Matthieu.10.39, il l'applique à l'apostolat.
Les versets 25 et 26 sont la confirmation (car) de ce maschal. Jésus suppose l'acte de sauver sa vie propre réalisé avec le succès le plus éclatant qui se puisse concevoir jusqu'à la prise de possession du monde entier. Et il montre que dans ce cas même la loi subsiste : Au moment où le maître de ce domaine magnifique se prépare à en jouir, le voilà condamné à périr ! Quel gain ! Gagner à la loterie une galerie de tableaux… et en même temps devenir aveugle ! L'expression : ἢ ζημιωθείς, ou endommagé, est difficile. Chez Matthieu et Marc, ce mot est l'équivalent du ἀπολέσας de Luc. Weiss, Schanz, etc., identifient, chez celui-ci aussi, le sens de ζημιωθείς avec celui de ἀπολέσας. Avec un καί, et, ce sens serait possible à la rigueur, quoique bien oiseux ; mais avec ἤ il est impossible. Ce ou ne peut signifier que ou même et indique une gradation. Il n'est pas nécessaire que le châtiment aille jusqu'à la perdition totale ; la plus légère atteinte portée à la personnalité humaine, dans une certaine mesure ou pour un certain temps, se trouvera être un mal plus grand que tous les avantages qu'aurait pu procurer la possession du monde entier.
Verset 26. C'est ici la perte de lui-même que s'attire un tel homme ; car celui qui renie Jésus, sauve sa vie, mais il se prive de la participation à sa gloire. L'expression : avoir honte de Jésus, pourrait être appliquée aux Juifs, que la crainte des chefs empêchait de se déclarer pour lui ; mais, dans le contexte, il est plus naturel de l'appliquer aux disciples, dont la fidélité succombe aux railleries ou à la violence. Le Cantabrigiensis omet le mot λόγους, ce qui conduit au sens : « honte de moi et des miens. » Cette leçon pourrait séduire, si elle était mieux appuyée, et si le mot λόγους ; (mes paroles) n'était confirmé par l'expression parallèle de Marc.8.35 : « à cause de moi et de l'Evangile. » - L'éclat de la venue royale de Jésus sera d'abord celui de sa propre apparition, puis celui de Dieu et des anges : autant de gloires distinctes qui se confondront en une splendeur unique, en ce jour suprême (2Thess.1.7-10). « Ainsi, dit Gess, être digne de cet homme, voilà le nouveau principe qui domine tout. Ce n'est point ici une simple spiritualisation de la loi mosaïque ; c'est une révolution dans l'intuition religieuse et morale de l'humanité. » Cette parole est la première dans notre évangile où Jésus énonce nettement l'idée de son retour glorieux. On a voulu n'y trouver autre chose que la promesse de la résurrection de Jésus, sous une autre forme (v. 22, fin). Cette interprétation serait possible si nous n'avions tant d'autres paroles dont il est impossible de réduire ainsi le sens ; comp. 12.36-38 ; 13.35 ; 17.24 ; 18.8 ; 19.15 ; 21.27.
Les v. 25 et 26 justifiaient la menace v. 24a ; le v. 27 justifie la promesse v. 24b : trouver sa vie en la donnant.