Le trait de l'action de grâces prononcée par Jésus s'est conservé dans les quatre récits. Il doit avoir produit sur tous les témoins une impression particulière. Chacun sentit que dans cet acte était renfermé le secret de la prodigieuse puissance déployée à cette heure. Bénir pour peu, c'est le moyen d'obtenir beaucoup. Dans Matthieu et Marc εὐλόγησε, il bénit, est absolu ; l'objet sous-entendu est Dieu. Mais Luc ajoute αὐτούς eux (les aliments) ; le Sinaït. retranche à tort ce mot sous l'influence des deux autres synoptiques C'est une espèce de consécration sacramentale. Jean emploie le mot εὐχαριστεῖν, choisi peut-être pour faire allusion au nom du repas pascal postérieur (eucharistie). - L'imparfait ἐδίδου dans Luc et Marc, fait tableau : « il donnait, donnait toujours. » - Ces restes recueillis sont la preuve du complet rassasiement. Chez Jean, c'est Jésus lui-même qui donne l'ordre de les recueillir, par respect filial pour le don du Père. - Les douze corbeilles sont mentionnées dans les quatre récits. Elles appartenaient au mobilier d'une caravane. C'étaient probablement celles dont les apôtres s'étaient munis en partant. - Le nombre des personnes rassasiées est indiqué ici par Matthieu et Marc. Luc l'avait placé déjà au v. 14, nous avons vu par quelle raison. Jean l'indique un peu plus tard que Luc (v. 10), au moment où les troupes s'asseyaient. Chaque évangéliste suit ainsi sa propre marche.
La critique qui part de la négation du surnaturel est condamnée à effacer ce fait de l'histoire de Jésus. Ce miracle en effet ne peut s'expliquer ni par les « forces cachées de la spontanéité, » ni par le « charme qu'une personne exquise exerce sur des nerfs malades, » ni par aucun expédient psychologique. Il n'est pas possible non plus de supposer ici avec quelques commentateurs une accélération miraculeuse des procédés de production naturels. Car il s'agit de pain fabriqué, non de froment : de poissons rôtis, non d'êtres vivants. M. Renan en revient donc ici à l'interprétation de Paulus : A l'exemple des disciples, chacun tira ses petites provisions ; on les mit en commun, et avec de la frugalité on vécut. Keim essaie de combiner cette explication avec l'explication mythique qu'il applique ici sous ses deux formes : 1o l'imitation de l'A. T. (la manne et le repas d'Elisée, 2Rois.4.42 et suiv.) et 2o l'idée chrétienne de la Parole divine se multipliant pour devenir l'aliment des âmes. - Avec l'explication de Paulus et Renan, on se demande ce qui dans un fait aussi simple aurait pu enthousiasmer le peuple au point de lui faire prendre la résolution de proclamer immédiatement Jésus roi. Quant à l'explication mythique, elle renferme dans ce cas des difficultés toutes particulières : une scène qui doit s'être passée avec une si grande publicité ; une si grande quantité de détails historiques minutieux, positifs (place bien marquée dans la tradition évangélique, immédiatement après les perplexités d'Hérode et le retour des disciples ; lieu positivement indiqué ; les 5 pains et 2 poissons ; les 5000 hommes ; les rangées de 100 et de 50 ; la verte pelouse printanière ; les 12 corbeilles de restes) ; autant de traits qui nous placent dans la pleine réalité terrestre et bien au-dessous des régions vaporeuses du mythe ; absence dans le texte de toute trace de l'idée en vue de laquelle le mythe aurait été inventé ; enfin quatre récits parallèles, sobres, parfaitement prosaïques, indépendants dans les détails et se complétant pour former un ensemble très naturel… Nous ne pensons pas que parmi les miracles de Jésus dont la critique accepte la réalité historique, il y en ait un seul mieux accrédité que celui-ci.
Weiss le reconnaît, et pourtant la difficulté de se représenter le mode d'un tel miracle le porte à revenir en partie à l'explication de Renan et Paulus. Mais si l'on accepte les textes, il suffit des termes de Jean (v. 13) : « Douze paniers des morceaux des cinq pains d'orge qui étaient restés.… » pour exclure l'idée de tout autre aliment que celui que Jésus avait réparti lui-même. - Nous ne comprenons pas le mode du miracle, mais nous constatons pourtant qu'il n'y a pas eu création proprement dite, mais, comme toujours, emploi d'une matière fournie par la nature, ce qui distingue le miraculeux du magique.
Si, comme cela ressort du récit de Jean et de toute la situation extérieure, la multiplication des pains a eu lieu à l'époque de la Pâque, au printemps par conséquent, on se demande s'il s'est écoulé toute une année depuis sabbat second-premier de 6.1, qui se place nécessairement à la même saison de l'année, ou bien si tout ce qui a été raconté dès ce moment-là, s'est accompli en quelques jours seulement. Ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne paraissant possible, il faut admettre que la scène sabbatique de 6.1 se trouve placée là par suite d'une association d'idée avec l'autre scène du même genre qui suit immédiatement, 6.6 et suiv. Le écrire par ordre 1.3 n'était possible à Luc qu'au moyen de ses sources.
3. Première annonce de la Passion : l'entretien de Césarée de Philippe. (9.18-27)
Jusqu'au récit de la multiplication des pains, il est impossible d'établir un parallélisme continu entre les trois narrations synoptiques, surtout entre celle de Matthieu et les deux autres. Les mêmes récits se retrouvent sans doute par intervalle, mais le plus souvent diversement, placés. La seule série uniforme est le cycle que j'appellerais Gadara (Gersa)-Jaïrus, quoique là même encore des différences se retrouvent entre Matthieu d'un côté, Marc et Luc de l'autre, par l'intercalation chez le premier de deux récits importants, la vocation de Matthieu et la guérison du paralytique. Un coup d'œil sur une synopsis suffit pour montrer la différence générale constante dans l'ordre des récits. C'est comme si l'on tirait d'un sac au hasard et à trois reprises les mêmes numéros. Cependant à mesure qu'on approche du récit de la multiplication des pains, un parallélisme suivi commence à s'établir entre Matthieu et Marc (visite à Nazareth, craintes d'Hérode, meurtre de Jean-Baptiste, multiplication des pains). Le synchronisme continue, en s'accentuant de plus en plus entre ces deux évangiles, jusqu'à l'entretien de Césarée de Philippe (tempête et marche de Jésus sur les eaux ; purification ; femme cananéenne ; guérison ; seconde multiplication ; demande d'un signe céleste ; levain des pharisiens). Chez Luc, toute cette dernière section, à peu près identique chez Marc et Matthieu, manque complètement.
A la suite de cet entretien, qui est l'un des points saillants de la narration évangélique, un synchronisme presque complet s'établit entre les trois narrations jusqu'au retour de Jésus à Capernaüm, qui termine cette excursion au nord de la Palestine, et au départ de Jésus pour Jérusalem (Luc.9.51 ; comp. Marc.10.1 et Matth.19.1) ; les faits communs aux trois récits sont, à la suite de l'entretien de Césarée : la transfiguration, la guérison de l'enfant lunatique, la seconde annonce de la Passion, l'arrivée à Capernaüm et l'enfant proposé en exemple aux disciples à l'occasion de leur dispute (« lequel est le plus grand ? ») pendant le voyage. Nous omettons les quelques traits propres à chacun ou à deux d'entre eux.
Comment nous expliquer ces deux faits : d'un côté la lacune considérable que présente le récit de Luc depuis la première multiplication des pains jusqu'à la scène de Césarée de Philippe, et qui correspond à deux chapitres entiers de Matthieu (Matt.14.22 à Matt.16.12) et de Marc (Marc.6.45 à Marc.8.26) ? de l'autre le parallélisme suivi et à peu près complet qui s'établit dès cette scène entre les trois narrations ?
Quant au premier, il est très embarrassant pour ceux qui font de Luc le copiste de Matthieu ou de Marc ou de tous les deux. Meyer renonce à expliquer l'omission. Reuss pense que l'exemplaire de Marc dont Luc se servait avait ici une lacune accidentelle. Beyschlag suppose que Luc a passé sans s'en douter de la première à la seconde multiplication. Weizsæcker et Weiss ne trouvent vraisemblable aucune de ces explications. Le premier découvre d'une manière très ingénieuse les raisons variées qui peuvent avoir engagé Luc à supprimer chacun des récits dont se compose cette section[1] : la purification, la demande d'un signe, l'avertissement contre le levain des pharisiens, se retrouvent ailleurs (comp. Luc.11.29 et suiv. ; 11.38 et suiv. ; 12.2) ; le récit de la seconde multiplication a paru superflu après celui de la première ; de même du récit de la marche sur les eaux après celui de l'apaisement de la tempête ; enfin le récit de la femme cananéenne, qui restreignait les bienfaits de l'Evangile au peuple d'Israël, ne pouvait convenir à Luc. Weiss explique à peu près de même cette grande lacune. C'est la seule explication vraiment discutable. Et elle-même ne paraît pas soutenable, déjà par la raison que les motifs allégués pour la suppression des divers récits étant, comme on le voit, entièrement différents les uns des autres, il serait bien étrange qu'ils se trouvassent, tous porter accidentellement sur les morceaux d'une même section. D'ailleurs plusieurs de ces motifs sont évidemment cherchés et invraisemblables. Comment le récit précédent de l'apaisement de la tempête pouvait-il rendre superflu celui de la marche sur les eaux ? L'enseignement 12.2 sur le levain des pharisiens n'a rien de commun avec celui de Jésus dans Matthieu et Marc, qu'il doit remplacer. Si la parole : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël…, » dans le récit de la Cananéenne, gênait Luc, il lui suffisait de retrancher ce mot, en gardant le reste du récit qui était tout en faveur de la foi et du salut des païens. Le fait est que si Luc a eu en mains Marc ou même Matthieu et Marc, l'omission de ce cycle nettement tranché, qui se trouve dans les deux, est absolument incompréhensible. Je crois que dès que l'on voudra s'en rendre compte d'une manière satisfaisante, on se trouvera poussé à l'explication suivante. Dans l'évangélisation orale, les récits particuliers s'étaient groupés en certains cycles plus ou moins fixes, déterminés tantôt par la liaison chronologique naturelle (la vocation de Matthieu, le repas et les entretiens qui suivirent, la tempête, Gadara et Jaïrus), tantôt par l'analogie des sujets (les scènes sabbatiques, 6.1-11)[2]. Ces cycles avaient été mis par écrit, d'une manière libre et assez variée, soit par les narrateurs-évangélistes pour leur propre usage, soit par leurs auditeurs qui désiraient en conserver exactement le souvenir. Les écrits les plus anciens dont parle Luc (1.1), ne furent probablement que des collections plus ou moins complètes de ces groupes de récits (ἀνατάξασθαι διήγησιν). On comprend facilement, dans ce cas, l'omission accidentelle de l'un ou de l'autre de ces cycles dans quelques-uns de ces recueils. Un accident de ce genre explique naturellement la lacune que nous rencontrons ici chez Luc. - Mais comment se fait-il que dès ce moment la suite des faits dans les trois récits se trouve être exactement la même jusqu'à la fin du ministère galiléen (Luc.9.50) ? Ce phénomène s'explique par la double relation chronologique et morale qui unissait ici les faits et qu'il était plus aisé de se rappeler que d'oublier. Ils se rattachent tous, comme ceux du cycle de Gadara (Guersa) à une excursion unique. Plus importante qu'aucune autre, cette excursion septentrionale avait clos le ministère galiléen ; elle avait été marquée d'un sceau ineffaçable pour le souvenir des apôtres par la première communication que Jésus leur avait faite de ses prochaines souffrances. Tout se groupe dès maintenant autour de cette pensée nouvelle : le Christ souffrant. Elle est l'objet de l'entretien de Césarée et le motif de la scène de la transfiguration, à laquelle se lie naturellement la guérison de l'enfant lunatique qui eut lieu au pied de la montagne. La seconde annonce de la Passion suivit de près la première et s'y rattache chronologiquement et moralement ; elle eut lieu dans le voyage de retour de la Haute-Galilée à Capernaüm. Ce fut enfin l'attente d'une crise décisive très prochaine que leur faisait pressentir cette annonce, qui occasionna la dispute entre les apôtres ainsi que la leçon d'humilité que Jésus leur donna à l'arrivée à Capernaüm. A cette dispute, fruit de l'orgueil, se rattache naturellement le récit de quelques manifestations d'intolérance, de la part des apôtres, qui termine cette partie chez Marc et chez Luc.
Ainsi s'était formé dans la tradition orale ce cycle si fermement lié qui clôt dans les trois synoptiques le ministère galiléen. Si ce parallélisme exact des faits dans les trois narrations reposait sur le procédé de copie pourquoi la même cause n'aurait-elle pas produit le même effet dès le commencement ?
L'entretien suivant (comp. Matth.16.13 et suiv. et Marc.8.27 et suiv.) porte sur trois points :
- le Christ (v. 18 à 20) ;
- le Christ souffrant (v. 21 et 22) ;
- les disciples du Christ souffrant (v. 23 à 27).
Jésus ne pouvait tarder à reprendre le projet d'un temps de retraite qui avait deux fois échoué, à Bethsaïda-Julias par l'empressement des foules à le suivre, et dans la contrée de Tyr et de Sidon où, malgré son désir de rester caché (Marc.7.24), sa présence avait été ébruitée à la suite du miracle accordé à la femme cananéenne. Après cela il était revenu au sud, en visitant une seconde fois cette Décapolis qu'il avait dû quitter précédemment presque au moment où il y abordait. Maintenant, il repart pour le nord, mais en se dirigeant cette fois plus à l'est, vers les vallons retirés où le Jourdain jaillit du pied du Hermon. Là se trouvait la ville de Césarée de Philippe, habitée par une population en majeure partie païenne (Josèphe, Vita, § 13). Jésus espère trouver dans cette contrée retirée la solitude qu'il a cherchée en vain dans d'autres parties de la Terre-Sainte. Il ne se rend pas dans la ville même, mais dans ces quartiers-là, comme dit Matthieu, ou plus précisément dans les hameaux qui avoisinent la ville (Marc) ; et là enfin il trouve le lieu et le moment pour s'entretenir intimement avec ses apôtres.
1o Versets 18 à 20. Le Christ :
Notes
[1] Untersuchungen, p. 65-67.
[2] Comp. aussi 9.57-62 - Voir le développement, d'une idée analogue dans le beau travail de Lachmann : Stud. u. Critiken, 1835.