Il était absolument impossible de trouver dans cette localité des aliments suffisants pour une telle foule ; et Jésus se sent en quelque sorte responsable de cette situation. Ce miracle n'est donc pas, comme le prétend Keim, un pur prodige d'ostentation. Mais pour le comprendre tout à fait, il faut se mettre au point de vue de Jean. Chez les synoptiques, ce sont les disciples qui, quand le soir approche, rendent Jésus attentif à la situation, et il leur répond en les invitant à pourvoir eux-mêmes aux besoins des foules. Chez Jean, c'est Jésus qui prend l'initiative, en s'adressant spécialement à Philippe ; puis il s'entretient avec André, qui a réussi à découvrir un jeune garçon muni de quelques provisions. Il n'est pas difficile d'accorder ces deux récits. Les disciples inquiets expriment à Jésus leur préoccupation. Jésus alors leur répond comme il est dit v. 13, mais en adressant spécialement cette réponse à Philippe (comme le raconte Jean) ; c'était lui sans doute qui avait porté la parole. On reconnaît dans la forme synoptique les contours un peu effacés de la tradition ; la forme précise du fait nous a été conservée par Jean. - Les deux cents deniers de pain sont un trait commun à Jean et à Marc. Et pourtant Jean ne dépend pas de Marc, puisque son récit se distingue par tant de détails originaux ; et Marc n'a pas copié Jean ; car il n'eût pas effacé les traits plus nettement accusés dans le récit de ce dernier. Marc dépend de la tradition et de Pierre ; Jean de lui-même seulement. Ces coïncidences entre Marc et Jean, comme il s'en rencontre plusieurs, prouvent combien de Wette, Bleek, Keim, etc., font tort à Marc, en traitant les petits coups de pinceau de cet évangéliste d'amplifications de son invention.
Jésus n'a pas plus tôt appris la trouvaille d'André, la découverte des cinq pains et des deux poissons (Jean), qu'il donne l'ordre de faire asseoir la foule. C'est comme s'il voulait dire : J'ai ce qu'il nous faut ; le repas est prêt ; qu'on prenne place ! Mais il tient à ce que dans ce banquet règne un ordre digne du Dieu qui l'accorde. Tout doit y être calme et solennel ; car c'est une espèce de repas pascal. D'ailleurs nul ne doit être oublié. Par les soins des apôtres, il fait asseoir ses hôtes (Matthieu), par rangées de cinquante (Luc) ou doubles rangées de cinquante (Marc). Cet arrangement fut ce qui permit de compter facilement les convives. Le v. 1-4 justifie (car) l'expression très forte du v. 13 : tout ce peuple-là. Il a été à tort remplacé par δέ dans le Sinaït. Le ὡσε', environ, des alex. devant ἀνά est condamné par Tischendorf lui-même.
Marc décrit d'une manière dramatique le ravissant spectacle que présentaient ces troupes régulières formées chacune de deux lignes égales et échelonnées sur la pente de la colline (συμπόσια συμπόσια, πρασιαὶ, πρασιαὶ Marc.6.39-40). Le terme de κλισία qu'emploie Luc seul désigne proprement le gîte, puis la tente du berger et du soldat, et de là le divan, enfin la ligne des personnes qui y sont assises. La steppe était alors dans toute sa splendeur printanière, et Jean et Marc se rencontrent de nouveau pour faire ressortir la beauté de ce tapis naturel (χόρτος πολύς, Jean ; χλωρὸς χόρτος, Marc ; Matthieu dit : οἱ χόρτοι). Conformément aux usages de l'Orient, d'après lesquels les femmes et les enfants doivent se tenir à l'écart, les hommes seuls (οἱ ἄνδρες, Jean v. 10) paraissent s'être placés dans l'ordre indiqué. Cela explique pourquoi, d'après les synoptiques, ils furent seuls comptés, comme le disent Luc (v. 14), Marc (v. 44) et, plus expressément encore, Matthieu (v. 21 : « sans les femmes et les enfants »).
3o Versets 16 et 17. Le repas :