D'après Luc, ce qui engage Jésus à se retirer à l'écart, c'est le besoin de s'entretenir intimement avec ses apôtres des expériences qu'ils ont faites durant leur mission. Marc raconte, d'une manière un peu différente, que son but était de leur faire prendre du repos à la suite de cette course d'évangélisation, la foule de ceux qui allaient et venaient ne leur laissant aucun loisir. D'après Matthieu, ce serait la nouvelle du meurtre de son précurseur qui aurait engagé Jésus à chercher la solitude avec ses disciples ; ce qui, cependant, ne signifierait nullement, comme le croit M. Renan, qu'il cherchât par là à se mettre à l'abri d'un coup de main de la part d'Hérode. Car comment, dans ce cas, serait-il rentré dès le lendemain dans les Etats de ce souverain (Matth.14.34, comp. avec Marc et Jean) ? Toutes ces données assez différentes prouvent l'indépendance respective des récits synoptiques ; mais elles s'harmonisent sans peine, si l'on admet que la nouvelle du meurtre de Jean fut apportée à Jésus à peu près au moment du retour des apôtres, qu'elle lui fit vivement sentir l'approche de sa propre fin (sur la relation entre ces deux morts, voir Matth.17.12), et que ce fut sous ces impressions qu'il désira procurer à ses disciples un temps de repos afin d'avoir avec eux quelques entretiens intimes et de les préparer à la catastrophe qui s'approchait.
Le texte des derniers mots de ce verset paraît avoir été altéré de très bonne heure. La leçon du T. R. : « dans un lieu désert [dépendant] de la ville appelée Bethsaïda, » est la plus complète et la plus claire. Mais c'est précisément ce qui la rend suspecte. La leçon la plus brève, celle du Sinaïticus et de la Syriaque de Cureton : « dans un lieu désert, » a pour elle sa sobriété même ; mais comment le nom de Bethsaïda se serait-il introduit dans tous les autres textes ? Les autres alex. lisent : « dans une ville nommée Bethsaïda. » Mais quand on cherche une retraite tranquille, afin d'être à part (κατ’ ἰδίαν), va-t-on dans une ville, et surtout dans une ville où l'on est aussi connu que Jésus et ses apôtres l'étaient à Bethsaïda (si du moins il s'agit de la ville de ce nom la plus fréquemment mentionnée dans nos évangiles) ? Et en tout cas on ne comprend pas d'où serait venu dans toutes les autres leçons le terme d'ἔρημος τόπος, un lieu désert. Il me paraît, en conséquence que l'on ne peut hésiter qu'entre la leçon de l'Itala et de la Syriaque de Schaaf : « dans un endroit désert qui est Bethsaïda, » ou celle du T. R. : « dans un endroit désert de la ville appelée Bethsaïda. » Or, on reconnaît au premier coup d'œil dans cette dernière une simple paraphrase explicative de la précédente. Un endroit désert qui est Bethsaïda : cette expression un peu dure a été adoucie dans le T. R. en ces mots : un endroit, désert dans la dépendance ou le voisinage d'une ville appelée… C'est donc la leçon de l'Itala qu'il faut préférer. Elle explique aussi les deux précédentes. Le Sinaït. a supprimé Bethsaïda qui semblait, contredire le terme de lieu désert, et les autres alex. ont fait l'inverse. On voit que la critique ne saurait, s'assujettir au joug des règles externes que l'on voudrait lui imposer.
La vraie leçon chez Luc indique donc comme but du départ de Jésus un endroit 1o retiré et peu habité, 2o situé dans le voisinage d'une localité nommé Bethsaïda. La ville la plus ordinairement mentionnée sous ce nom dans nos évangiles était située dans le voisinage de Capernaüm sur la côte occidentale du lac (10.13 ; Matth.11.21 ; Marc.6.45 ; Jean.1.45). Mais d'après Marc, Matthieu et Jean, ce n'est certainement pas sur la côte occidentale qu'a eu lieu la multiplication des pains. Car avant le miracle, Jésus et les disciples passent en bateau sur la rive opposée ; et après, Jésus les renvoie sur la rive occidentale (dans la contrée de Génézareth, Matth. v. 34 ; à Bethsaïda, Marc, v. 45 ; à Capernaüm, Jean, v. 49). Si donc Luc n'a pas fait erreur en plaçant le théâtre de la multiplication près d'une ville nommée Bethsaïda, il doit être question ici d'une autre ville de ce nom que celle qui était située sur la rive occidentale. Et c'est à quoi nous conduit forcément l'intention manifestée par Jésus de se retirer dans un endroit solitaire où il put être seul avec ses disciples. Car Bethsaïda (dans le sens ordinaire de ce nom) était située au centre même de son activité et ne se prêtait point à ce but. Or, l'on sait qu'il existait une autre ville du nom de Bethsaïda en Pérée, un peu à l'est de l'embouchure du Jourdain. Josèphe (Antiq. XVIII, 2, 1 ; Bell. jud. III, 10, 7) et Pline (V, 15) mentionnent expressément cette ville, que le tétrarque Philippe avait fait bâtir en cet endroit. Comme Bethsaïda signifie endroit de pêche, il existait sans doute plusieurs hameaux de ce nom sur les bords du lac ; et c'était sur l'emplacement de l'un de ces hameaux qu'avait été construite la ville que Philippe avait surnommée, en l'honneur de la fille d'Auguste, du nom de Julias, et dont Pococke (Morgenl. II, 106[1]) a retrouvé les ruines nommées aujourd'hui Telui (colline de Julia). Luc serait ainsi d'accord avec les autres évangiles. Seulement Weiss et d'autres objectent 1o que Luc ne parle point du passage de Jésus et des disciples sur la rive orientale, et 2o que lui-même emploie le nom de Bethsaïda (10.13) dans le sens que lui donnent constamment les autres évangélistes ; de là ce savant conclut que Luc a placé par erreur la scène de la multiplication des pains à l'ouest du lac. Mais comment dans ce cas serait-il possible que, comme le veut aussi Weiss, il tirât son récit de Matthieu et Marc ? N'est-il pas plus naturel d'admettre que le fait particulier de la traversée n'était point mentionné dans la source de Luc ? Et quant aux deux sens du nom Bethsaïda, rien n'empêche que dans le discours de Jésus rapporté 10.13 et suiv., ce nom ait eu une application différente de celle qu'il a ici dans la narration de Luc, puisque l'existence des deux localités ainsi nommées est incontestable.
Le terme ὑπεχώρησε, il se retira, ne dit rien sur le mode de transport. Luc l'ignorait peut-être. Les autres récits nous apprennent que le voyage se fit par eau. Aussitôt que les troupes se furent aperçues du départ, elles se mirent, à les suivre πεζῇ, à pied (Matthieu et Marc), en faisant le tour de la rive septentrionale du lac, de telle sorte que les plus pressés arrivèrent en même temps que Jésus ou même, d'après la leçon la plus probable de Marc, avant lui. La courbure de la rive septentrionale du lac se rapprochant beaucoup de la ligne droite, le chemin de terre de Capernaüm à Julias pouvait se faire aussi rapidement que la traversée par eau[2].
L'arrivée inattendue du peuple fait donc échouer le plan de Jésus. Mais le Seigneur est profondément ému de l'amour que lui témoigne cette foule semblable à un troupeau sans berger (Marc) ; il la reçoit avec une tendre bienveillance (δεξάμενος Luc) ; et tandis que les troupes arrivent les unes après les autres durant tout le cours de la matinée (Jean.6.5), une pensée mûrit dans son cœur. Jean nous la fait comprendre (6.4). C'était l'époque de la Pâque. Jésus n'avait pu se rendre à Jérusalem avec les siens, tant la haine, dont il était devenu l'objet, était violente. Eh bien ! dans ce rassemblement inattendu, semblable à celui du peuple à Jérusalem, il discerne un signal d'en-haut, et il se décide à célébrer une fête au désert, comme dédommagement de la fête pascale pour ceux qui l'entourent.
2o Versets 12 à 15. Les préparatifs :
Notes
[1] Winer, Realwörterbuch.
[2] Konrad Furrer. ouvr. cité, p. 24, prétend que Jean (pour lui, le pseudo-Jean du IIe siècle) place la multiplication des pains beaucoup plus au sud, en face de Tibériade. La preuve de cette assertion ? Jean.6.23 : « Mais il était arrivé d'autres bateaux, de Tibériade, près du lieu où ils avaient mangé le pain. » Comme si l'on ne pouvait traverser un lac que par le milieu de sa longueur ! Pourquoi donc le lendemain, de bonne heure, des bateaux n'auraient-ils pas pu se rendre de Tibériade à Bethsaïda-Julias, où l'on avait appris qu'une grande foule s'était portée à pied ?