Luc fait ressortir ce moment comme une époque bien marquée dans le ministère du Seigneur. Il cesse de prendre Capernaüm, son ἰδία πόλις, sa ville (Matth.9.1), pour cenre de son activité ; il adopte un genre de vie complètement ambulant, et, à la lettre, n'a plus un lieu fixe où reposer sa tête. C'est ce changement dans son mode d'existence, accompli à cette époque, qui engage Luc à placer ici ce coup d'œil sur le mode de son entretien matériel. L'aoriste ἐγένετο, il arriva (v. 1), indique un moment bien déterminé. Le καί, devant αὐτός, signe de l'apodose, trahit une source araméenne. L'imparfait διώδευε, il cheminait à travers le pays, indique un mode de voyager lent et continu. La préposition κατά fait ressortir le soin particulier qu'il accordait à chaque localité, soit grande (ville), soit petite (hameau). Il se donnait le temps de s'arrêter partout. A l'idée générale de proclamation, exprimée par le verbe κηρύσσειν, prêcher, le second verbe, évangéliser, annoncer la bonne nouvelle du royaume, ajoute l'idée d'une proclamation de grâce, comme caractère dominant de ses enseignements. - Les Douze l'accompagnaient. Quelle étrange apparition, que celle de cette troupe, parcourant les villes et les campagnes comme un chœur de membres d'un royaume céleste, ne s'occupant qu'à offrir et à célébrer le salut ! La terre vit-elle jamais un semblable phénomène ? - Parmi les femmes qui accompagnaient cette troupe, remplissant l'office d'humbles servantes, Luc fait ressortir en premier lieu Marie, surnommée Madelaine. Ce surnom vient probablement de ce qu'elle était originaire de Magdala, ville située sur la côte occidentale de la mer de Galilée (Matth.15.39) et dont l'emplacement probable est indiqué encore aujourd'hui à 6 km au nord de Tibériade par le hameau nommé El-Megdil (la tour). Les sept démons (Marc.16.9) désignent sans doute le plus haut degré d'un état de possession, résultant d'une série de rechutes dont chacune avait aggravé le mal (Luc.11.24-26). Le surnom : de Madelaine, est destiné à distinguer cette Marie de toutes les autres, de celle de Béthanie en particulier. - Chuza était probablement chargé d'une administration dans la maison d'Hérode Antipas. Ne serait-il point ce βασιλικός, seigneur de la cour, dont Jésus avait guéri le fils (Jean.4.46), et qui avait cru avec toute sa maison ? - Nous ne savons rien de Suzanne et des autres femmes. - Αἵτινες rappelle que c'était en cette qualité de servantes, qu'elles l'accompagnaient. - Διακονεῖν, servir, désigne ici une assistance pécuniaire, comme Rom.15.25, et de plus les soins personnels que réclamait toute cette société ambulante. La leçon αὑτῷ, qui le servaient, du T. R., pourrait bien être une correction d'après Matth.27.55 ; Marc.15.41. Et de plus, le αὐτοῖς pouvait paraître donner trop d'importance à la personne des Douze.
Quel Messie pour l'œil de la chair que cet être vivant de la charité des hommes ! Mais quel Messie, pour l'œil de l'esprit, que ce Fils de Dieu vivant de l'amour de ceux à qui son amour apportait la vie ! Quel échange de bons offices, s'accomplissant autour de la personne de cet être, entre le ciel et la terre !
7. La parabole du semeur. (8.4-18)
Le morceau précédent avait signalé un changement dans le genre de vie extérieur du Seigneur. Le morceau suivant en indique un dans son mode d'enseignement. Une crise est donc arrivée. La suite nous en fera connaître la nature. Jusqu'ici Jésus avait bien prononcé quelques paraboles (5.36-39 ; 6.39,47 et suiv.) ; mais dès ce moment et pour un temps assez long, il emploie habituellement cette forme. La parabole a la double propriété de graver ineffaçablement la vérité dans l'esprit de celui qui sait la saisir sous l'image dont elle est revêtue, et de la voiler aux regards de l'auditeur inattentif ou paresseux dont l'esprit ne cherche pas à percer cette enveloppe. Elle est ainsi très propre à opérer un triage parmi les auditeurs. (Voir à v. 9 et 10.) Le terme de parabole, (de παραβάλλειν, placer à côté) indique un enseignement dans lequel, à côté de la vérité, est placée l'image qui la représente. C'est également le sens de παροιμία, un sentier à côté du grand chemin. La parabole ressemble beaucoup à la fable, mais elle en diffère sous deux rapports, l'un de fond, l'autre de forme. Tandis que la fable se rapporte aux relations des hommes entre eux et aux lois morales ou utilitaires qui président à ces relations, la parabole a pour objet les relations de l'homme avec Dieu et les principes suprêmes qui les régissent. La supériorité du domaine dans lequel se meut la parabole détermine la différence de forme qui la sépare de la fable. La fable tient du jeu ; il est donc permis d'y faire parler les plantes, les animaux. La parabole a un objet trop sérieux pour comporter de pareilles fictions. Rien dans le tableau ne doit ici heurter la vraisemblance. Les animaux, les objets matériels, peuvent jouer un rôle dans la parabole (brebis, levain) ; mais ce rôle ne peut être que conforme à la réelle nature de ces êtres. - La parabole devait être pour Jésus un mode d'enseignement naturel. Vivant incessamment dans la contemplation du monde divin, qui s'ouvrait à son sens interne, se trouvant en même temps en rapport continuel avec le monde extérieur qu'il observait d'un regard intelligent et calme, il devait être conduit à comparer à tout instant ces deux sphères et à saisir les innombrables analogies qui existent entre elles.
La première parabole développée qu'il ait racontée paraît avoir été celle du semeur. Matthieu en fait l'ouverture de sa grande collection des paraboles, ch. 13. Marc lui assigne une place analogue en tête d'une collection plus restreinte, ch. 4. C'est, avec celle des vignerons, qui appartient aux derniers temps, la seule qui ait été conservée également par les trois synoptiques. C'est également au récit de cette parabole que se rattache chez tous trois l'explication générale que Jésus donna, une fois pour toutes, à ses disciples, sur l'usage qu'il trouva bon de faire dès ce moment de cette forme d'enseignement. Il paraît donc bien que ce fut la première similitude complète qu'il leur proposa. Aussi est-ce celle qui paraît avoir le plus frappé les disciples et qui dans la tradition orale était le plus fréquemment racontée ; ainsi s'explique sa reproduction par nos trois évangélistes.
Le morceau suivant contient :
- la parabole (v. 4-8) ;
- les éclaircissements donnés par Jésus sur ce mode d'enseignement (v. 9 et 10) ;
- l'explication de la parabole (v. 11-15) ;
- un avertissement aux apôtres sur la conduite qu'ils ont à tenir à l'égard des vérités que Jésus enseigne de cette manière (v. 16-18).
1o v. 4-8. La parabole :