C'est ici l'un des plus grands périls qu'ait sans doute courus Jésus durant sa vie ; il est en face d'une force brutale sans contrôle. Mais la vue de son calme parfait, de sa majesté sainte et de la compassion profonde qui s'exprime dans son regard imposent à ce forcené ; le sentiment du contraste réveille même chez lui celui de sa dégradation morale. Il se sent à la fois attiré et repoussé par cet homme qui le tient sous la puissance de son regard souverain. Une crise se déclare ; elle se révèle par un cri ; puis, semblable à la bête féroce en face de son dompteur, il accourt et tombe à genoux, mais tout en protestant au nom de l'esprit qui le possède contre la puissance qui s'exerce sur lui. Quel spectacle pour les assistants ! Luc dit : προσπίπτειν, non προσκυνεῖν, comme le fait Marc. Le premier terme n'implique pas un sentiment religieux. - Sur l'expression : Qu'y a-t-il entre… ? voir à 4.34. Dans l'allocution, le mot Jésus manque chez Matthieu. Ce nom étonne ; comment le malade pouvait-il le connaître ? Faudrait-il penser à une lumière surnaturelle ? Il est plus simple de supposer que l'on pouvait s'entretenir avec le possédé dans ses moments lucides, qu'il avait entendu raconter quelques-uns des miracles de Jésus et qu'il le reconnaissait à l'impression unique qu'il produisait sur lui. Ou bien Jésus aurait-il lui-même prononcé son nom en donnant l'ordre au démon ? « Moi, Jésus, je te commande, » - Gadara était une ville grecque (Josèphe) ; le possédé était-il païen ? On pourrait le conclure du terme ὕψιστος θεός ; (Act.16.17). Mais le v. 39 montre plutôt qu'il était juif.
Verset 29. Dans sa prière le possédé s'identifie avec l'esprit qui le domine. Le tourment qu'il redoute, c'est d'être renvoyé dans l'abîme (v. 31). Matthieu ajoute : « avant le temps. » La faculté d'habiter et d'agir dans ce monde est pour ces êtres séparés de Dieu le seul moyen d'apporter un soulagement au vide et au malaise dont ils sont tourmentés. La privation de cette jouissance est pour eux ce qu'est pour le captif la rentrée dans sa prison. Si on lisait παρήγγειλε (il ordonna), il faudrait prendre cet aoriste dans le sens de plus-que-parfait : « Il lui avait ordonné, » à cause du car. Mais ce car parle plutôt en faveur de l'imparfait παρήγελλεν : « Car il lui ordonnait. » Ce temps indique une action continuée, qui ne produit pas immédiatement son effet et qui par cette raison persiste. Le cri de détresse du démon : Ne me tourmente pas, était précisément motivé par cette pression énergique et continue qu'exerçait sur lui l'ordre de Jésus. De là le car. Cette expression de Luc correspond au ἔλεγε γάρ de Marc. On retrouve dans ces deux formes analogues le type commun de la narration traditionnelle. L'expression : à l'esprit impur, fait antithèse au sujet du verset précédent qui était le possédé s'identifiant toujours avec l'esprit. Jésus oppose ces deux êtres (πνεῦμα et ἄνθρωπος) ; car il va les séparer. - De même que le : il ordonnait, motive la prière du démon, ainsi la description suivante motive l'ordre du Seigneur (car après πολλοῖς). La persistance de l'ordre de Jésus provenait de l'affreux état dont il s'agissait de tirer le malheureux. - Πολοῖς χρόνοις peut signifier depuis longtemps ou à plusieurs reprises. Nous préférons le second sens avec Erasme, Grotius et d'autres. Car d'abord pourquoi répéter la même idée qu'au v. 27 ? Puis le plus-que-parfait : il l'avait saisi, convient bien à l'idée d'une répétition des crises. Et s'il n'y avait eu des intervalles de calme, comment eût-on pu le mettre aux fers et dans les ceps ?
Versets 30-33 : La guérison.