Le cœur naturel croit avoir fait beaucoup en respectant le droit du prochain ; il ne s'élève point jusqu'à l'idée de sacrifier son droit propre. Jésus trace ici le tableau d'une charité qui semble ignorer son droit et ne voit aucune limite au don d'elle-même. Il déploie cet idéal sublime dans les traits les plus concrets et sous les formes les plus paradoxales. Pour expliquer ces paroles difficiles, Olshausen a prétendu qu'elles ne s'appliquaient qu'aux relations des membres du royaume de Dieu entre eux, et non à celles des chrétiens avec le monde. Mais Jésus supposerait-il parmi les siens des batteurs et des voleurs ? Ou bien l'on a dit que ces préceptes n'exprimaient qu'une condamnation énergique de la vengeance (Calvin), que c'étaient des hyperboles (Zwingle), une peinture de la disposition générale que le chrétien doit réaliser dans chaque cas particulier, selon ce que permet l'intérêt de la gloire de Dieu et du salut du prochain (Tholuck) ; ce qui revient à l'idée de saint Augustin, que ces préceptes concernent la præparatio cordis, plutôt que l'opus quod in aperto fit. Sans nier ce qu'il y a de vrai dans ces explications, nous croyons qu'elles n'atteignent pas entièrement l'idée. Voici, je pense, ce que Jésus veut dire : Quant à elle-même, la charité ne doit pas connaître de limites à son abnégation. Quand elle met un terme à ses concessions, ce n'est donc point parce qu'elle est à bout d'elle-même ; elle est sans bornes, comme Dieu, dont elle constitue l'essence. Sa limite, si elle en a une, est semblable à celle que le beau se trace à lui-même ; elle provient, non du dehors, de l'idée de son droit, mais du dedans. C'est par charité que le disciple de Jésus cède, quand il cède ; c'est par charité qu'il résiste, quand il résiste. La charité n'a pas d'autre limite que la charité elle-même. - Jésus nous montre cet abandon absolu du moi réalisé quant à la personne, quant au vêtement, et quant à la propriété. Σιαγών ne signifie pas proprement, comme on traduit d'ordinaire, la joue (παρειά), mais la mâchoire ; dans ce sens, le coup donné n'est pas un soufflet, mais un coup de poing. Il s'agit par conséquent d'un acte de violence, plutôt que de mépris. - Au sacrifice complet de sa personne, le disciple ajoutera naturellement celui du vêtement. Comme ἱμάτιον désigne le vêtement de dessus et χιτῶν celui de dessous, la tunique, qui est immédiatement sur la peau, il paraît bien qu'il s'agit ici d'un acte de violence, d'un vol opéré de vive force ; le voleur arrache d'abord l'habit de dessus. Matthieu présente l'ordre inverse : « Celui qui veut l'ôter la tunique, abandonne-lui aussi l'habit. » C'est qu'il s'agit chez lui d'un procédé juridique (si quelqu'un veut plaider avec toi). Le créancier commence par s'emparer de la tunique, qui est moins précieuse ; puis, s'il n'est pas suffisamment payé, il réclame l'habit de dessus. Cette forme juridique est en rapport, chez Matthieu, avec l'article du code mosaïque que Jésus vient de citer : œil pour œil, dent pour dent. C'est donc Matthieu qui paraît avoir conservé la teneur primitive de ce passage. Mais comment admettre que si Luc avait eu sous les yeux l'écrit de Matthieu ou le document dont s'est servi l'auteur de cet évangile, il eût substitué une intuition toute différente à celle de son devancier ?
Verset 30. Autre forme de la même pensée. Le chrétien, quant à lui, ne refuse rien, ne réclame rien. Si donc il fait l'un ou l'autre de ces actes, c'est encore par charité. Ce sentiment règle ses refus, comme ses dons, le maintien aussi bien que le sacrifice de ses droits. Comp. Jean.23.22-23.
2o Après avoir décrit les applications du principe nouveau, Jésus en donne la formule. v. 31 :