Weiss prétend que ces quatre οὐαί, malheur ! ne peuvent appartenir au discours authentique de Jésus, par la raison que ceux à qui ils s'adressent n'étaient pas présents, quand Jésus parlait. Mais Jésus ne pouvait-il pas, aussi bien que les prophètes, user de la figure de la prosopopée ? Comp. Jacq.5.1 et suiv., où l'auteur s'adresse précisément aux mêmes individus que Jésus. Ces adversaires, qui aiguisent déjà contre lui et ses adhérents le glaive de la persécution, Jésus les contemple en pensée : ce sont les classes riches et puissantes de Jérusalem, dont les émissaires le suivent pas à pas en Galilée (v. 11). Peut-être aperçoit-il en ce moment même quelques-uns de ces espions dans les rangs les plus reculés de l'assemblée. Ce ne sont pas assurément les riches comme tels qu'il maudit, pas plus qu'il n'a béatifié les pauvres comme tels. Ce sont les riches qui ne sont que riches, c'est-à-dire qui trouvent leur pleine satisfaction dans leur richesse et se refusent à chercher autre chose. Un Nicodème, un Joseph d'Arimathée, que le sentiment de leurs péchés amènera à lui, trouveront ses bras ouverts, aussi bien que le dernier des Israélites. Jésus fait ici de l'histoire, non de la philosophie morale. Il prend le fait tel qu'il se présente à lui dans le moment présent. La classe des riches et des puissants n'est-elle pas celle qui déjà s'oppose ouvertement à sa mission ? Elle s'exclut ainsi elle-même du règne de Dieu. La ruine de Jérusalem n'a que trop littéralement réalisé ces malédictions sorties de la bouche de Jésus en ce jour solennel. - Le πλήν, excepté, seulement, que nous ne pouvons rendre que par mais (v. 24), fait des personnages ici désignés une exception relativement aux béatitudes précédentes. - Le terme de riches se rapporte à la position sociale ; celui de rassasiés au genre de vie ; l'expression : ceux qui rient, caractérise la disposition personnelle. A ces expressions s'attachent ici les notions d'avarice, de propre justice, de satisfaction orgueilleuse, de légèreté profane, de tous les sentiments qui caractérisaient les hautes classes en Israël dans ce moment-là. - Le mot νῦν, maintenant, que lisent plusieurs Mss. (1re proposition), a peut-être été ajouté d'après la seconde, où il se trouve dans tous les documents. Il est mieux à sa place dans celle-ci ; car la notion de rire renferme quelque chose de plus passager que celle d'être rassasié. - Le terme ἀπεχετε, vous avez reçu, signifie : vous avez entièrement goûté, épuisé (16.25 ; Matth.6.2,5,16). - Les expressions la faim, les pleurs, se sont aussi littéralement réalisées dans la grande catastrophe nationale qui a suivi de près cette malédiction. Mais elles renferment en même temps une allusion aux privations et aux souffrances qui attendent après la mort ces heureux du siècle. - Dans le v. 26, ce sont particulièrement les pharisiens et les scribes que Jésus veut signaler comme les continuateurs de l'œuvre des faux prophètes. - Ces quatre malédictions seraient incompatibles avec le sens spirituel donné par Matthieu aux béatitudes. - Si on les explique par la situation dans laquelle elles ont été prononcées, il n'y a aucune raison de les mettre sur le compte de Luc (Weiss et d'autres) ou de les supposer prononcées en un autre temps (Schanz). Elles sont le pendant normal des quatre béatitudes telles que Luc nous les a conservées. - Après avoir dit quels sont ceux qu'il invite, Jésus déclare à quoi il les invite.
2. - Versets 27 à 45 : Le corps du discours.
C'est ici la proclamation de la loi nouvelle, de l'esprit qui doit présider à la société religieuse que Jésus inaugure en ce moment. La différence du compte-rendu de Luc et de celui de Matthieu ressort d'une manière plus frappante encore dans cette partie que dans la précédente. Dans le premier évangile, l'idée dominante est l'antithèse entre la justice légale et la justice intérieure que Jésus réclame. Il formule lui-même ce thème de son discours dans cette parole (5.20) : « Si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » La loi semblait au premier coup d'œil n'exiger qu'une observation extérieure. Mais pour tout cœur sincère il était évident que par ces commandements le Dieu de sainteté voulait conduire ses adorateurs à une obéissance spirituelle, sans laquelle l'obéissance extérieure n'était plus qu'un vain formalisme. Le dixième commandement le disait assez clairement, quant au décalogue. L'enseignement Israélite aurait eu pour tâche d'expliquer la loi dans ce sens vraiment moral, et de faire remonter le peuple de la lettre à l'esprit, comme avaient cherché à le faire les prophètes. Au lieu de cela, le pharisaïsme s'était plu à amplifier à l'infini l'observance légale, à la déterminer avec l'exactitude la plus minutieuse, et à renchérir sur la lettre, au point de la mettre parfois en contradiction avec l'esprit. Il avait ainsi étouffé la moralité sous la légalité. Comp. Matth.15.1-20 et Matt.23. En face de cet abus criant, Jésus d'un coup de main hardi creuse jusqu'au fond de la lettre, en dégage l'esprit, et, le déployant dans toute sa beauté, fait tomber à la fois et la lettre, qui n'en était que l'imparfaite enveloppe, et la justice pharisaïque, qui ne reposait que sur l'amplification indéfinie de la lettre. Jésus trouve ainsi le secret de l'abolition de la loi dans le fait même de son réel accomplissement. C'est ce que saint Paul a compris et développé mieux que personne. Qu'avait voulu, en effet, le législateur en formulant la lettre ? Non la lettre, mais l'esprit. La lettre, semblable au calice grossier sous la protection duquel se forme la fleur avec ses organes délicats, n'était qu'un moyen de conserver et de développer le sens intérieur du bien jusqu'au moment où il pourrait s'épanouir librement. Jésus, sur la montagne, donne le signal de cet épanouissement. Et voilà pourquoi cette journée est le pendant de celle du Sinaï. Il oppose la lettre du commandement divin, comprise comme lettre, à l'esprit qui y est renfermé, et développe ce contraste, Matthieu ch. 5, dans une série d'antithèses tellement frappantes qu'il n'est pas possible de douter non seulement que tout ce développement soit authentique, mais encore qu'il ait formé le vrai fond, le sujet dominant, le centre du sermon sur la montagne.
Voici l'enchaînement du discours dans Matthieu :
- Jésus dévoile ce qui manque à la justice pharisaïque, la vérité intérieure (5.13-48).
- Il juge, d'après le même principe, les trois manifestations positives les plus vantées de cette justice : l'aumône, la prière et le jeûne (6.1-18).
- Il attaque deux des péchés les plus caractéristiques du pharisaïsme : la cupidité et l'esprit de jugement (6.19-34 ; 7.1-5).
- Enfin suivent divers préceptes particuliers sur la prière, la conversion, le faux enseignement religieux, etc., entre lesquels il n'est plus possible de discerner une liaison complètement naturelle.
Tel est le corps du discours dans Matthieu : dans le commencement, un enchaînement serré ; puis une liaison qui devient de plus en plus lâche, jusqu'au moment où elle cesse tout à fait, et où le discours se transforme en un pur recueil de sentences détachées. Mais l'idée fondamentale est et reste l'opposition entre le formalisme de l'ancienne justice et la spiritualité de la nouvelle.
Dans Luc, le sujet du discours est aussi la loi parfaite de l'ordre nouveau ; mais cette loi est présentée, non sous le rapport abstrait et polémique de la spiritualité, comme dans Matthieu où Jésus a tout du long en vue le pharisaïsme, mais sous la forme concrète et positive de la charité. Voici la marche de cette partie centrale du discours dans Luc :
- Jésus décrit les manifestations pratiques du principe nouveau (v. 27-30) ;
- puis il formule ce principe (v. 31) ;
- il indique le caractère distinctif de la charité, en opposant cette vertu aux sentiments naturels analogues (v. 32-35a) ;
- il en propose le modèle et la source (v. 35b et 36) ;
- enfin, il montre dans cet amour gratuit, désintéressé, le principe de tout jugement et de tout enseignement religieux salutaire, opposant par là le nouveau ministère qu'il installe sur la terre en la personne de ses disciples, à l'ancien qui disparaît en la personne des pharisiens (v. 37-45).
Au premier coup d'œil, rien de commun, ou à peu près, entre ce corps de discours et celui que nous venons de constater chez Matthieu. Aussi comprend-on, jusqu'à un certain point, l'opinion bizarre de Schleiermacher, qui conjecturait que ces deux rédactions émanaient de deux auditeurs, dont l'un avait été placé plus favorablement que l'autre ! Mais pour se rendre compte de la différence apparente des deux thèmes, il suffit de rapprocher le sujet développé chez Luc de celui que Jésus traite dans les deux dernières des six antithèses par lesquelles, Matthieu ch. 5, il caractérise le contraste entre la justice légale et la justice réelle. Dans les v. 38 à 48, Jésus attaque le commentaire pharisaïque de ces deux préceptes de la loi : œil pour œil…, et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce commentaire, en appliquant à la vie privée la loi du talion, qui n'avait été donnée comme règle que pour les juges en Israël, et en déduisant, du mot de prochain cette conséquence : « Donc, tu peux haïr celui qui n'est pas ton prochain, c'est-à-dire l'étranger ou ton ennemi, » avait entièrement faussé sur ces deux points le sens de la loi. A ces travestissements Jésus oppose, dans Matthieu, l'immensité et la gratuité parfaite de la charité, telle que l'homme peut la contempler dans le modèle de son céleste bienfaiteur ; puis il identifie cette charité chez l'homme avec la perfection divine elle-même : « Soyez parfaits [par la charité], comme votre Père qui est dans les cieux est parfait. » Or, c'est précisément à ce moment-là que Luc commence à s'approprier la partie centrale du discours. Ces deux dernières antithèses qui aboutissent, chez Matthieu, à cette pensée suprême (Matt.5.48) : l'homme élevé par l'amour à la perfection divine, fournissent à Luc l'idée dominante du discours, tel qu'il le reproduit, celle de la charité comme loi de la nouvelle vie. Le thème est par là modifié dans la forme, nullement changé dans le fond. Car si, comme le dit saint Paul, Rom.13.10, « la charité est l'accomplissement de la loi, » si la spiritualité parfaite, la ressemblance consommée avec Dieu, c'est la charité, l'accord foncier entre les deux formes du sermon sur la montagne saute aux yeux. Seulement Luc, écrivant pour des païens, a fait abstraction de tout ce qui se rapportait spécialement à l'ancienne loi et aux commentaires pharisaïques, pour ne conserver que ce qui a une portée humaine, universelle, l'opposition entre la charité et l'égoïsme naturel du cœur humain.
De cette relation entre les deux comptes-rendus, il résulte que, quant à l'organisme primitif du discours, en tant que déterminé par le milieu historique, l'opposition au pharisaïsme, Matthieu l'a conservé plus complètement que Luc. Mais cela n'empêche point que, dans le détail, le discours de Matthieu ne renferme beaucoup d'éléments étrangers à cet organisme primitif, auxquels Luc a de plein droit assigné une place toute différente dans d'autres parties de son évangile. Nous retrouvons ici les deux narrateurs tels que nous les connaissons déjà : Matthieu, conservant plus complètement ce qui a trait au milieu juif, et cela dans un but originairement didactique : celui d'exposer l'ensemble de l'enseignement de Jésus sur la justice du royaume, et réunissant dans ce but une foule de paroles prononcées par Jésus sur un même sujet en différents temps ; Luc, écrivant davantage en historien, se renfermant plus strictement que Matthieu dans le cadre des paroles prononcées par Jésus dans la situation donnée, mais omettant, en vue de ses lecteurs païens, ce qui ne lui paraît pas convenir à ce milieu. Chacun possède ainsi un genre de supériorité sur l'autre, tout en s'adaptant plus spécialement à son propre milieu.
Et d'abord 1o v. 27 à 30 : les manifestations de la charité. - Décrire les manifestations de ce principe nouveau qui doit désormais dominer le monde, c'était la manière la plus efficace et la plus populaire d'introduire ce principe dans la conscience des auditeurs. Jésus dépeint d'abord la charité sous sa forme active, la générosité miséricordieuse (v. 27 et 28), puis sous sa forme passive, le support à toute épreuve (v. 29 et 30).