Cette quatrième béatitude de Luc est séparée des précédentes chez Matthieu par les trois qui se rapportent aux miséricordieux, aux purs de cœur et aux pacifiques. Ont-elles été ajoutées par Matthieu ou omises par Luc ? En faveur de la seconde alternative on allègue le bel ensemble formé par ces huit béatitudes de Matthieu. Mais cet ensemble peut être l'œuvre non de Jésus, mais du rédacteur de cet écrit ; comp. le bel ensemble formé par les huit paraboles du royaume de Dieu (Matth.13), que personne n'attribuera à Jésus. Ces trois béatitudes ne sont pas homogènes aux précédentes. Celles-ci se rapportent aux dispositions par lesquelles on entre dans le royaume. Celles-là supposent, qu'on en est déjà membre. Celles-ci indiquent un besoin senti, une aspiration ; celles-là une possession. Les unes conviennent à la situation donnée, non les autres. Il est donc probable que nous trouvons ici chez Matthieu le procédé que nous constaterons dans tous ses grands discours : la réunion en un seul tout d'éléments appartenant à différents moments. Voir pour les miséricordieux au v. 37 de notre chapitre ; pour les pacifiques au v. 35 ; pour les purs de cœur Luc.11.34-36. Il n'y a rien de commun entre cet arrangement que nous attribuons à l'auteur de notre Matthieu, et l'invention de paroles non prononcées par Jésus, que plusieurs critiques modernes attribuent aux évangélistes.
La quatrième béatitude est suffisamment motivée, dans le récit de Luc, par les scènes d'hostilité qui avaient précédé. Elle ne l'est pas du tout dans Matthieu, chez lequel le sermon sur la montagne forme l'ouverture du ministère de Jésus. - De plus, chez Matthieu, cette parole a, comme les précédentes, la forme d'une sentence abstraite : « Bienheureux les persécutés, car le royaume des cieux est à eux ; » tandis que Jésus parlait en ce moment comme homme vivant à des hommes vivants. Matthieu lui-même, dans le verset suivant, passe à la forme de l'allocution directe. - L'adjonction explicative : pour la justice, dans Matthieu, est due à la même cause que les déterminations morales analogues ajoutées dans les béatitudes précédentes. - Le présent ἔστε, « vous êtes bienheureux, » transporte les auditeurs dans cet avenir imminent. - Le terme ἀφορίζειν, séparer, se rapporte à l'exclusion de la synagogue, d'où résultait aussi la séparation sociale momentanée. C'est la peine appelée niddour par les rabbins ; comp. Jean.9.22 ; 12.42 ; 16.2. - L'expression étrange : rejeter le nom, signifierait d'après Bleek : le prononcer avec dégoût. Le terme est plus énergique ; il signifie : ne plus le prononcer du tout à force de haine et de mépris. Le nom serait, d'après Weiss et Schanz, non le nom individuel des croyants, mais leur nom collectif d'adhérents de Jésus, celui de Nazaréens, par exemple. Mais les mots suivants : à cause du Fils de l'homme, seraient dans ce cas tautologiques. Il s'agit bien du nom individuel des fidèles que l'on envisage comme πονηρόν, comme un résumé de toute espèce de perversité, et que l'on ne veut plus même prononcer par cette raison. - Au lieu de : pour le Fils de l'homme, Matthieu dit : pour moi. La forme de Luc justifie mieux l'idée de la joie à éprouver. Les souffrances subies pour la cause du représentant normal de l'humanité ne sont que la continuation de celles des prophètes pour le service de Jéhova. Voilà le grand sujet de consolation qu'il leur propose. Ils seront, par leurs souffrances mêmes, élevés au rang des anciens prophètes ; la récompense des Elie et des Esaïe deviendra la leur. - La leçon κατὰ τὰ αὐτά, de la même manière, paraît préférable à la leçon reçue κατὰ ταῦτα, de cette manière. On a probablement réuni en un seul mot τά et αὐτά. L'imparfait ἐποίουν (traitaient) fait ressortir l'habitude. - Le pronom αὐτῶν, leurs pères, part de l'idée que les disciples appartiennent déjà à un autre ordre de choses que les persécuteurs. Ce mot leurs fait la transition aux malédictions suivantes, adressées aux chefs de l'ordre de choses actuel.