Le terme δευτεροπρώτῳ, second-premier, est omis par les principaux alexandrins. Tischendorf lui-même condamne sans hésiter cette omission. « Il n'y a, dit-il, aucune raison qui puisse expliquer l'addition de ce mot ; celle qui a pu le faire retrancher saute aux yeux. » En effet ce mot ne se retrouve ni dans l'A. T. ni dans le N. T. ; il est également étranger à toute la littérature classique[1], et l'on ne savait trop quel sens lui donner. On a cherché à en expliquer l'interpolation par des moyens plus ou moins étranges. Wilke, Meyer-Weiss, Volkmar supposent qu'un lecteur aura écrit en marge, en vue de l'autre sabbat qui va suivre (v. 6), πρώτῳ, premier, et qu'un autre lecteur, pour rappeler qu'il y avait déjà eu auparavant un sabbat indiqué (4.31), aura substitué le mot δευτέρω, second, pour corriger la première glose. Mais dans ce cas, il aurait, dû biffer la première, au lieu d'y ajouter la seconde. Weizsäcker pense qu'un lecteur aura remarqué dans ce commencement de l'évangile deux paires de sabbats, la première 4.16,33 ; la seconde 6.1,6. L'épithète de second-premier qualifierait notre sabbat comme le premier de la seconde paire. Mais pourquoi entre ces quatre sabbats faire l'honneur d'une épithète distinctive à ce troisième ? Holtzmann croit que Luc a écrit πρώτῳ, premier, pour signaler ce sabbat comme le premier depuis le départ de Jésus de Capernaüm, et qu'un lecteur se souvenant du sabbat qui avait précédé (4.31) aura corrigé πρώτῳ en δευτέρῳ ; puis les deux leçons auraient subsisté l'une à côté de l'autre. Mais pourquoi Luc aurait-il commencé à compter les sabbats qui ont suivi le premier séjour Capernaüm ? Il n'y a pas la moindre trace de la continuation de cette manière de faire dans la suite du récit. D'ailleurs - et cette raison s'applique à toutes ces suppositions - comment l'annotation d'un lecteur à la marge de son manuscrit se serait-elle répandue d'une manière aussi générale ? Nous trouvons le δευτεροπρώτῳ dans tous les documents du texte byzantin, et de plus chez le principal représentant du texte gréco-latin, le Cantabrigiensis, et même chez quelques alexandrins (R X).
Il existe une dizaine d'explications de ce terme singulier qui ne se trouve que dans le récit de Luc. Chrysostome suppose que, lorsque deux jours fériés et sabbatiques se suivaient, le premier recevait le nom de second-premier, le premier de deux. Mais l'article fait penser à un sabbat déterminé. - Wetstein et Storr admettent que l'on appelait premier, second, troisième, le premier sabbat du premier, du second, du troisième mois de l'année ; le sabbat second-premier serait ainsi le premier sabbat du second mois. Ce sens est également peu naturel. - Scaliger pense que, comme l'on comptait sept sabbats depuis le 10 nisan (second jour de la semaine pascale) jusqu'à la Pentecôte, le sabbat second-premier désignait le premier de ces sept sabbats : le premier à compter du second jour de la Pâque. Cette explication, admise par de Wette, Néander et d'autres modernes, convient bien à la saison où doit s'être passée la scène suivante. Mais le terme ne correspond pas naturellement à l'idée. D'après Isidore et Calvin, il s'agit du 15 nisan, le grand sabbat pascal, qui était premier par rapport aux sept sabbats qui devaient suivre jusqu'à la Pentecôte, et second par rapport au 14 nisan considéré aussi comme jour sabbatique. Mais ce dernier fait est inexact. - Wieseler suppose que l'on appelait sabbat premier, second, troisième, le premier sabbat de chacune des sept années qui formaient le cycle sabbatique septennaire ; le sabbat second-premier désignerait ainsi le premier sabbat de la seconde année de ce cycle. Cette explication a été favorablement accueillie par l'exégèse moderne. Elle nous paraît cependant moins vraisemblable que celle qu'a présentée, pour la première fois, Louis Cappel : l'année civile israélite commençant en automne, au mois de tischri (de mi-septembre à mi-octobre environ), et l'année ecclésiastique au mois de nisan (de mi-mars à mi-avril environ), il y avait ainsi chaque année deux premiers sabbats : l'un, inaugurant l'armée civile, l'autre, l'année religieuse, et l'on aurait appelé ce dernier second-premier. La forme du terme grec est favorable à cette explication très simple, second-premier signifiant naturellement un premier doublé. - Mais il y a une autre explication qui me paraît plus probable encore. Proposée par Selden[2], elle a été reproduite récemment par Andreæ dans son excellent article sur le jour de la mort de Jésus[3]. Quand les témoins chargés de constater l'apparition de la nouvelle lune, dont dépendait la fixation du premier jour du mois, ne se présentaient devant la commission du Sanhédrin, assemblée pour recevoir leur déposition, qu'après l'holocauste, ce jour était bien déclaré le premier du mois et par conséquent sabbat mensuel (nouvelle lune) ; mais comme le moment d'offrir le sacrifice de la nouvelle lune était passé, on sanctifiait aussi le jour suivant, second du mois, qui prenait ainsi le nom de second-premier. Ce sens convient bien à l'idée qu'exprime naturellement ce terme (un premier bissé). En tout cas ce terme appartient évidemment aux subtilités du calendrier juif[4].
Marc dit : παραποεύεσθαι, passer à côté, d'où il semble résulter que Jésus passait le long, et non, comme dit Luc, au travers des champs (διαπορεύεσθαι). Mais Marc ajoute : à travers les blés, ce qui montre qu'il se représente deux champs adjacents, séparés par un sentier. Cela revient ainsi au sens de Luc. - L'acte des disciples en lui-même était autorisé par la loi (Deut.23.25). Mais cela se passait le jour du sabbat ; voilà le crime ! Arracher, froisser les épis, c'était moissonner, moudre, travailler ! C'était une infraction aux 39 articles généraux dont se composait le code sabbatique des pharisiens. Ψώχοντες, froissant, est placé à dessein à la fin de la phrase : là est le travail ! - Meyer, pressant la lettre du texte de Marc, ὅδον ποιεῖν, faire le chemin, prétend que les disciples ne pensaient point à manger, mais voulaient se frayer un passage à travers le champ, en arrachant les épis. Selon lui, il eût fallu, dans le sens ordinaire, le moyen ποιεῖσθαι, non l'actif ποιεῖν. Il traduit donc : « frayaient la voie en arrachant (τίλλοντες) les épis » (Marc omet le mot ψώχοντες, les froissant). Il conclut de là que Marc seul a conservé la forme exacte du fait, altérée chez les deux autres sous l'influence de l'exemple suivant qui se rapporte à un aliment. Mais 1. quel voyageur a l'idée de se frayer le passage au travers d'un champ de blé, en arrachant épi après épi ! 2. Si l'on voulait presser l'actif ποιεῖν, comme le fait Meyer, il signifierait que les disciples pratiquaient un chemin pour le public (frayer une voie), et non pour eux-mêmes seulement ; car dans ce cas il faudrait aussi le moyen. 3. Le sens que nous donnons ici à ὁδὸν ποιεῖν, iter facere, se trouve déjà dans les LXX, Jug.17.8. - La forme hébraïsante de la phrase de Luc (ἐγένετο… καὶ… καὶ…) ne se trouve point chez les deux autres et prouve qu'il suit un document particulier. - Les accusateurs sont du nombre de ces espions dont il a été parlé 5.17,21 ; 30-33. - Le mot αὐτοῖς, omis par les alex., a pu aisément être ajouté. - Ce fait prouve que Jésus a passé un printemps en Galilée avant sa Passion. Car la moisson était proche, et elle commençait immédiatement après la Pâque. Encore une coïncidence remarquable avec le récit de Jean.6.4.
Notes
[1] Il ne se trouve que dans la Vie d'Eutyche, par l'archevêque Eustathe (XIIe siècle), où le premier dimanche après Pâques est appelé δευτεροπρώτη κυριακή, mais certainement en imitation de l'expression de Luc.
[2] De anno civili et calendario veteris ecclesiæ judaïcæ.
[3] Dans le journal : Beweis des Glaubens, septembre 1870.
[4] Hofmann entend le second d'entre les deux premiers, par la raison que δευτερέσχατος signifie le second de deux derniers, en comptant depuis la fin. Mais pourquoi ne pas dire dans ce cas tout simplement : le second sabbat de l'année ?