Entouré des douze élus et du cercle de disciples du milieu desquels il les avait choisis, Jésus descend du sommet, de la montagne. Arrivé à un endroit en plaine sur la pente, il s'arrête (ἔστε), pendant que la foule qui l'attendait se rassemble autour de lui. Τόπος πεδινός : non la plaine, mais un endroit plat sur le plan incliné (voir ⇒). Que dire de la découverte de Baur, qui pense que Luc a substitué le mot καταβάς, étant descendu, au ἀνέβη, il monta, de Matthieu, afin de dégrader le sermon sur la montagne[1], et cela en haine du judéo-christianisme ? - On pourrait faire d'ὄχλος, πλῆθος, la foule, la multitude, etc., autant de sujets d'ἔστη : « Il s'arrêta, ainsi que la foule… » Mais il est plus naturel de sous-entendre ici un verbe particulier, comme ἦν ἐχεῖ, il y avait là. En tout cas, même si on retranche, avec les alex., le καί devant ἐθεραπεύοντο, étaient guéris (v. 18), on ne peut songer à faire de ces substantifs des sujets de ce dernier verbe ; car la foule de ses disciples, etc., n'était pas composée de malades. Trois espèces de personnes entouraient donc en ce moment Jésus : les auditeurs occasionnels (la multitude venue de toutes parts), les disciples permanents (la foule des disciples), et les apôtres. Les premiers représentent le peuple en tant qu'appelé au royaume de Dieu ; les seconds, l'assemblée des croyants, l'Eglise ; les troisièmes, le ministère dans l'Eglise. L'expression de foule, pour désigner les seconds, n'est pas trop forte. Jésus n'a-t-il pas peu après tiré du milieu d'eux les 70 disciples (10.1) ? - L'épithète de πολύς, nombreuse, chez les alex. est peut-être authentique. - Si au v. 18 on lisait καί devant ἐθεραπεύοντο avec le T. R., on ne pourrait l'entendre que dans ce sens : « Les possédés, eux aussi (ou même) étaient guéris ; » ce qui est un peu forcé. Il faut donc le retrancher avec les alex. - Avec παραλίου, il faut sous-entendre χώρας ; Τύρου et Σιδῶνος sont compléments. - Le v. 19 décrit le déploiement puissant de vertus miraculeuses qui avait lieu en ce jour-là. C'était un moment analogue à celui qui a été décrit 4.40 et suiv., mais avec un degré d'intensité supérieur encore. Ἰᾶτο dépend de ὅτι et a pour sujet non Ἰησοῦς, mais δύναμις.
B. Versets 20 à 49 : Le discours.
On a compris de bien des manières le but, la pensée dominante et la marche de ce discours. Ce qui complique la solution de ces questions, c'est la différence entre les deux comptes-rendus de Matthieu et de Luc. Quant au but, Weizsæcker envisage le discours sur la montagne comme la grande proclamation du royaume de Dieu, adressée au peuple entier ; et c'est dans la rédaction de Matthieu qu'il retrouve le mieux ce caractère. Seulement, selon lui, la donnée du préambule (Matt.5.1-2) : « il les enseignait [ses disciples], disant… ») n'est pas en rapport avec cette destination, qui ressort du discours lui-même. Luc aurait renchéri encore sur cette première déviation due à Matthieu et aurait modifié tout le discours pour en faire une allocution aux disciples seuls. Ritschl, Holtzmann justifient Luc et pensent que le discours a été adressé réellement aux seuls disciples ; c'est donc Luc qui en a conservé le plus exactement la teneur. Mais il faut reconnaître, ajoute Holtzmann, que la situation décrite v. 17-19 n'est point en harmonie avec cette destination. Keim concilie tout, en distinguant deux discours principaux : l'un, adressé à tout le peuple, vers l'époque de la fête de Pâques, et dont nous aurions des fragments dans Matth.6.19-34 ; 7.7-11,1-5,24-27. Ce discours d'inauguration aurait traité du souci capital de la vie humaine. Le second aurait été adressé aux disciples seuls, un peu plus tard, vers le temps de-la Pentecôte. Matthieu ch. 5 en serait le résumé. Ce serait le souhait de bienvenue adressé par Jésus à la foule des croyants et l'exposé de la nouvelle loi comme accomplissement de l'ancienne. Quant à la critique des vertus pharisaïques, Matth.6.1-18, elle se rattache sans doute de très près, et pour le fond et pour l'époque, à ce discours ; mais elle n'en faisait pas partie.
L'idée dominante, dans Matthieu, est certainement la spiritualité de la justice nouvelle en opposition au caractère extérieur de l'ancienne. Le thème, chez Luc, est la charité, base du nouvel ordre de choses. Plusieurs critiques renoncent à trouver l'accord entre ces deux sujets. D'après Holtzmann le ch. 5 de Matthieu serait un traité particulier que l'auteur du premier évangile aurait introduit dans le discours ; Keim pense que Luc, comme disciple de Paul, a voulu détacher complètement la morale nouvelle de la loi ancienne. L'« anonyme saxon » s'efforce même de prouver que le discours sur la montagne a été transformé par Luc en une mordante satire contre… Pierre !
Pour la marche du discours, enfin, plusieurs croient y découvrir un plan systématique. Ainsi Beck, Le Camus : 1. la doctrine du bonheur (béatitudes) ; 2. celle de la justice (partie centrale dans Matthieu et Luc) ; 3. celle de la sagesse (conclusion). Oosterzée (d'après Luc) : 1. la salutation de l'amour (Luc v. 20-26) ; 2. le commandement de l'amour (v. 27-38) ; 3. l'impulsion de l'amour (v. 39-49). Gess, en partant de Matthieu : 1. Le bonheur de ceux qui sont aptes à entrer dans le royaume (Matt.5.3-12) ; 2. la sublime mission des disciples (Matth.5.13-16) ; 3. la justice, supérieure à celle des pharisiens, à laquelle doivent, tendre ceux qui veulent entrer dans le royaume (Matt.5.17 à Matt.6.34) ; 4. les écueils auxquels ils courent risque de se heurter (la disposition à juger, le prosélytisme intempérant, la séduction des faux-prophètes) et le secours contre ces périls, avec la conclusion (Matt.7.1 à fin).
La solution de ces questions nous paraît, devoir être cherchée avant tout dans la situation historique d'où est sorti le discours sur la montagne. Pour cela faisons une comparaison. Représentons-nous le chef d'une de ces grandes révolutions sociales qui semblent se préparer de nos jours. A l'heure marquée, entouré de ses principaux adhérents, il se présente sur la place publique ; la foule accourt ; il lui fait part de son plan. Il commence par désigner la classes de personnes à laquelle il s'adresse spécialement : « Vous, pauvres et ouvriers, population souffrante et laborieuse ! » et il étale à leurs yeux les espérances de l'ère qui va s'ouvrir. Après cela, il proclame le principe nouveau qui va régir l'humanité. « Plus d'exploitation de l'homme par l'homme ; justice, charité universelles ! » Enfin, il indique la sanction de cette loi qu'il promulgue, la peine des violateurs et la récompense des fidèles observateurs. Voilà la caricature : elle peut nous servir à mieux comprendre le discours de Jésus. Le sermon sur la montagne renferme réellement trois choses :
- L'invitation adressée à ceux sur qui Jésus compte principalement pour former le peuple nouveau (Luc.6.20-26 ; Matt.5.1-12).
- La proclamation du principe fondamental de la société nouvelle (Luc.6.27-45 ; Matt.513 à Matt.7.12).
- La responsabilité qu'encourent les membres du nouvel ordre de choses (Luc.6.46-49 ; Matth.7.13-27).
En d'autres termes : l'appel, la déclaration de principes, la sanction. Ce plan n'a rien de factice ; ce n'est pas un cadre logique appliqué au discours donné ; il convient à la situation de l'œuvre de Jésus, telle que nous l'avons constatée. Et de plus, on peut, comme nous le verrons, retrouver sans peine cette marche au fond des deux comptes-rendus que nous possédons de ce discours. Par là aussi s'explique d'elle-même la destination du discours : Jésus s'adresse certainement à la masse du peuple présent, comme formant le cercle au sein duquel l'ordre nouveau doit se réaliser, mais en même temps aux disciples et aux apôtres, par le moyen desquels cette révolution doit s'opérer. Quant à l'idée fondamentale du discours, voir à v. 27.
1. - Versets 20 à 26 : L'appel.
Dans ce préambule Jésus caractérise :
- Ceux que leur position rend plus particulièrement propres à devenir membres de l'ordre de choses qu'il inaugure (v. 20-23) ;
- Ceux que leur disposition en exclut naturellement (v. 24-26).
Matthieu commence de la même manière ; mais il y a quatre différences principales entre lui et Luc :
- Celui-ci n'a que quatre béatitudes ; Matthieu en a huit (non sept ou neuf, comme on le dit souvent).
- Aux quatre béatitudes de Luc se rattachent quatre malédictions qui manquent dans Matthieu.
- Dans Luc les béatitudes sont à la seconde du pluriel (vous) ; dans Matthieu, à la troisième (ils).
- Chez Luc les termes de pauvres, de avoir faim, de pleurer, ne sont accompagnés d'aucune détermination qui leur donne un sens spirituel, tandis que Matthieu dit : pauvres spirituellement ; avoir faim et soif de la justice.
La plupart des modernes ne voient dans la forme de Luc qu'un arrangement artificiel. On est bien condamné à juger ainsi, si l'on fait de lui le copiste de Matthieu ou celui d'un Matthieu primitif : il a composé lui-même les quatre malédictions sur le modèle des quatre bénédictions (Weiss) ; on voit percer ici sa tendance ébionite à sauver les pauvres comme tels et à damner les riches comme tels (de Wette) ; « une innocente adjonction, dit Schleiermacher, qui n'est point une falsification. » C'est à savoir. Amplifier ainsi volontairement et à sa guise les paroles du Seigneur pour mettre dans cette bouche infaillible ses idées propres, c'est ce que faisaient précisément les hérétiques, et l'Eglise n'a pas jugé ce procédé si innocent ! Mais nous verrons qu'il ne peut nullement être imputé à Luc.
Notes
[1] Die Evangelien, p. 457.