L'expression ἔλεγε δὲ καί (ou quelque autre semblable) se rencontre chez Luc assez fréquemment lorsqu'après avoir traité le sujet particulier dicté par la situation, Jésus veut s'élever à un point de vue plus général qui domine la question ; comp. 4.25 ; 6.5 ; 9.23 ; 16.1 ; 18.1 ; Marc.2.27. On verra que c'est ici le cas. La grande difficulté que cette courte parabole a présentée à l'exégèse vient en partie de ce que cette relation entre ce qui suit, et ce qui précède n'a pas été comprise. L'image ne peut être expliquée naturellement qu'à la condition de ne pas enfermer trop étroitement la pensée de Jésus dans l'horizon de la question précédente.
La leçon alex. : « Il n'y a personne qui déchirant ou ayant déchiré d'un vêtement neuf un morceau…, » implique l'existence d'un habit neuf que l'on entame pour réparer le vieux, et la leçon byz. a au fond le même sens, quoique d'une manière un peu moins accentuée. Mais chez Matthieu et Marc le morceau neuf est emprunté non à un habit tout fait, mais simplement à une pièce de drap. - Dans la seconde proposition le verbe σχίζει, il déchire, ou σχίσει, il déchirera (selon les deux leçons), ne doit pas être pris dans le sens intransitif comme si τὸ καινόν était le sujet : « Le neuf déchire (dans le vieux). » Le sujet est le maladroit rapiéceur supposé et τὸ καινόν est l'objet : « Il déchire le (vêtement) neuf. » C'est le seul sens possible dans la leçon alex. dans laquelle le σχίζει rappelle le σχίσας qui précède ; c'est aussi le sens de la leçon byz. ; car le second inconvénient signalé ensuite, le désaccord entre le morceau neuf et le vieux vêtement, serait, un dommage beaucoup moins grave que celui de la déchirure agrandie ; il aurait donc dû être placé avant celui-ci, d'autant plus qu'il se ferait sentir immédiatement, et bien avant l'autre qui ne se produirait qu'à la longue. Il n'est donc pas parlé dans Luc de l'inconvénient qui seul est signalé par Matthieu et Marc, l'agrandissement de la déchirure du vieux vêtement. Luc fait ressortir 1o le dommage causé au vêtement neuf ; 2o le désaccord apporté dans le vieil habit par l'introduction de la pièce de drap différent. De là la forme καί… καί, et… et, que j'ai rendue par de plus. - Je crois que la leçon byz. σχίζει, il déchire, est la seule possible dans le contexte de Luc : Il déchire (le vêtement neuf), et ce morceau appliqué au vieux ne cadrera pas. Le futur σχίσει, déchirera, chez les alex. est une correction destinée à importer dans Luc l'intuition des deux autres synoptiques : « et la déchirure devient pire. » - Le terme συμφωνεῖν ne s'applique pas non plus à la consistance plus ferme du morceau de drap neuf qui amènerait l'agrandissement de la déchirure ; il s'agit du désaccord pour la vue résultant de la teinte différente des deux draps. Ici le futur συμφωνήσει, s'accordera, pourrait bien être préférable au présent des byz. qui a été occasionné par le présent σχίζει. On arrive ainsi à la leçon σχίζει et συμφωνήσει qui est celle de l'Alexandrinus seul. En résumé donc chez Matthieu et Marc un seul dommage : la déchirure du vieil habit agrandie ; chez Luc, deux dommages : l'un, l'habit neuf entamé ; l'autre, le désaccord des draps. Assurément la fidélité des auteurs de ces deux formes de rédaction ne peut être affirmée qu'à la condition de les envisager comme indépendantes l'une de l'autre.
Que représentent le vêtement vieux et le vêtement neuf dans la pensée de Jésus ? Au premier coup d'œil il paraît indubitable que le vêtement vieux est l'image de la manière de vivre conforme à la loi juive, et le vêtement neuf la sainteté nouvelle qu'apporte Jésus. Seulement la difficulté est que si l'on rattache très étroitement cette parabole au sujet précédent, celui du jeûne, Jésus aurait dû dire : On n'ajoute pas un morceau de vieux drap (le jeûne légal) à un habit neuf (la nouvelle manière de vivre de mes disciples), tandis qu'il dit précisément le contraire : On ne prend pas du neuf pour compléter le vieux. Aussi Chrysostome et Néander ont-ils pensé que le vieil habit figurait, non la justice légale, mais l'âme humaine irrégénérée, le vieil homme ; le vêtement nouveau serait l'âme renouvelée par le Saint-Esprit, et la parabole signifierait que pour renouveler l'homme naturel, les rites extérieurs, tels que le jeûne, sont impuissants et même nuisibles. Mais Jésus n'aurait pu représenter, même par supposition, le rite du jeûne comme un fragment d'une vie supérieure par lequel il chercherait à transformer la vieille vie humaine gâtée par le péché.
Weiss et Beyschlag, se rattachant au rôle que viennent de jouer, surtout d'après Matthieu et Marc, les disciples de Jean-Baptiste, dans la scène précédente, pensent que Jésus leur donne raison au moins à leur point de vue : « Tant que vous demeurez attachés à l'ancien judaïsme, vous faites bien d'en conserver fidèlement les prescriptions, comme celle du jeûne à jour fixe et de la prière à certaines heures déterminées, et de ne pas introduire dans votre vie religieuse un principe de liberté, comme celui que j'inculque à mes disciples et dont la moindre importation (par exemple l'affranchissement du jeûne légal) ferait sauter en pièces tout votre système de vieilles observances. » Cette explication est très ingénieuse, mais invraisemblable. A quel propos Jésus prendrait-il la peine de justifier aux yeux des disciples de Jean et des pharisiens la conséquence de leur propre point de vue ? Pour l'opposer au sien propre ? Mais dans ce cas l'opposition devrait être plus expressément indiquée. Puis la forme : Il n'y a personne qui, ayant déchiré, mette… etc., ne fait point attendre la confirmation, mais plutôt la négation de ce qui vient d'être avancé par les interlocuteurs. Enfin, comme l'a bien senti Beyschlag, cette explication ne peut s'appliquer à la parabole suivante (voir plus bas), et pourtant celle-ci commence exactement de la même manière : Il n'y a personne qui…
Bleek croit que Jésus veut combattre ceux qui, tout en s'en tenant aux vieilles formes, chercheraient à les compléter en acceptant certaines parties de l'enseignement de Jésus ; et Hofmann cherche à préciser ce quelque chose que ces gens accueilleraient : ce serait l'attente de la personne et du règne messianiques. Mais cette attente est quelque chose de trop essentiel et général pour être comparé à un simple morceau de vêtement neuf ; et rien dans la situation n'indique l'intention des adversaires de Jésus de compléter leur système de vie en empruntant quelque chose au sien.
Dans la première édition de ce Commentaire, j'avais exprimé l'idée que le morceau de drap neuf destiné à raccommoder le vieil habit pourrait bien être le jeûne pharisaïque, dont il n'était nulle part question dans la loi proprement dite et que les docteurs avaient ajouté postérieurement, comme tant d'autres observances, au mosaïsme primitif. Le baptême de Jean aussi, institution toute nouvelle, pouvait être rapproché de ces moyens de renouvellement du système légal. Jésus dirait : « Je ne suis point venu, comme vous, essayer de raccommoder un vieil habit. Ma méthode à moi est de substituer de toutes pièces un vêtement neuf au vieux vêtement usé. » Holtzmann s'est montré favorable à cette explication. Il faudrait appliquer la parabole dans ce sens : « Vous faites au spirituel ce que personne ne fait dans la vie ordinaire quand il s'agit d'un vêtement. » Mais nulle part, pas même dans le sermon sur la montagne, Jésus n'oppose si directement les adjonctions pharisaïques au système légal en général ; et assimilerait-il le baptême de Jean-Baptiste, ordonné de Dieu, aux observances inventées par les pharisiens ?
Weizsæcker et Feine, renonçant à trouver un sens qui convienne à la situation actuelle, pensent que, chez Luc du moins, cette parole a été modifiée de manière à l'appliquer au judéo-christianisme subséquent, qui tout en demeurant sur le terrain légal prétendait s'approprier certains éléments chrétiens ; mais cette supposition, qui rentre dans la manière de voir du premier de ces auteurs sur notre troisième évangile, est contraire à l'exactitude historique de Luc que nous constatons à chaque pas.
Reuss, qui sépare entièrement cette parabole de la situation précédente, l'interprète ainsi : « Le judaïsme est semblable à un objet détérioré et caduc ; il n'y a plus même moyen de lui donner une force d'emprunt par des moyens artificiels. » C'est bien ; seulement l'expression : « des moyens artificiels, » généralise trop l'idée ; l'image du morceau de drap neuf se rapporte évidemment à un élément tiré de la nouvelle vie qu'apporte Jésus lui-même. Il me paraît qu'il est impossible de séparer de la situation précédente ces deux paraboles de la pièce de drap neuf et du vin nouveau qui s'y rattachent dans nos trois synoptiques, mais, en même temps, qu'il faut tenir compte de ce fait que Jésus parle en vue de l'avenir : « Les jours viendront ; l'Epoux disparaîtra ; après cela, le jeûne nouveau ! » A ce moment surgit aux yeux du Sauveur l'intuition de cette vie et de cette sainteté nouvelles dont ce jeûne futur de ses disciples fera partie. On ne peut, veut-il dire, détacher celui-ci du tout auquel il appartiendra, pour l'appliquer à des hommes dont l'état actuel est encore dans son ensemble l'état légal. Il faut suspendre la solution de la question du jeûne, de la prière et de toutes les pratiques religieuses nouvelles, jusqu'à ce qu'un état de choses nouveau puisse être substitué tout d'une pièce à l'état présent. - En admettant ce sens, on a l'avantage de ne point se mettre en contradiction avec le fait incontestable que Jésus durant le temps de son ministère, ainsi que ses disciples, ont constamment conformé leur vie à l'observance mosaïque.
Versets 37 et 38. Seconde parabole :