L'expression : plein du Saint-Esprit, ainsi que les mots : du Jourdain, rattachent ce récit à celui du baptême, ce qui prouve bien, que, quoi qu'en dise Hofmann, la généalogie est une intercalation. - Le premier de ces termes implique la réalité du don qui avait été fait à Jésus dans le baptême. - Tandis que les autres baptisés s'en retournaient chez eux après cette cérémonie, pour reprendre leurs anciennes occupations dans un esprit nouveau, Jésus voit s'ouvrir devant, lui une carrière unique, toute différente de la précédente, et l'instinct de l'Esprit, un avec celui de son cœur, le conduit, dans la solitude pour se préparer par le recueillement et la prière à cette tâche sans pareille. Les deux autres synoptiques s'expriment plus énergiquement : il fut emmené (Matth.), poussé (Marc). - Le T. R. avec les byz. lit εἰς (au désert), faisant du désert le but du mouvement de l'Esprit ; les alex., qui lisent ἐν (dans le désert), placent cette impulsion intérieure pendant le séjour au désert même, sens auquel convient l'imparfait ἥγετο, qui indique une action continue : « il était conduit, çà et là dans le désert. » Cette leçon fait mieux comprendre le travail d'âme intense auquel Jésus était livré. Cette allée et venue au désert n'était pas une marche pour atteindre un but ; c'était, si l'on peut dire ainsi, l'enveloppe extérieure de la méditation absorbante dans laquelle il était plongé. Conscient de sa relation intime avec Dieu et du but en vue duquel il se trouvait dans le monde, il sondait sans l'épuiser le contenu de cette révélation et cherchait à se rendre compte de l'œuvre qu'il entrevoyait. - D'après une tradition dont, on ne peut constater la trace que depuis le XIIe siècle (Robinson, Palest. II, 552), le désert de la tentation serait la contrée stérile à l'ouest de Jéricho, qui porte aujourd'hui le nom de Quarantania et que traverse le chemin de Jéricho à Jérusalem. Là se trouve en particulier un pic calcaire très abrupt que les Arabes nomment Jébel Kuruntul ; il s'élève de 1500 pieds au-dessus de la plaine et ses parois renferment une multitude de cavernes, habitées par des solitaires qui célèbrent, dans le jeûne et la prière la tentation du Seigneur.
Les mots : pendant quarante jours, peuvent être rapportés soit à ce qui précède (de Wette, Weiss, etc.), soit à ce qui suit (Meyer). La première relation est plus naturelle ; car ce détail appartient encore à la description extérieure de la scène ; après cela, les mots : étant tenté…, se détachent plus nettement, comme exprimant l'essence morale du fait qui va suivre. Mais dans les deux cas, la durée de la tentation est étendue aux quarante jours, comme dans Marc. C'était une obsession incessante qui poursuivait Jésus dans sa méditation, une série de suggestions, d'une nature opposée à celle des pensées divines, qui se mêlait à ce travail intime et tendait à le faire dévier vers un but personnel. Matthieu ne parle pas de cette sourde action de l'ennemi qui a précédé et préparé la lutte finale. - Luc et Matthieu désignent l'auteur de la tentation par le terme ὁ διάβολος, le diable, qui vient de (διαβάλλειν, semer des rapports, accuser (16.1). Marc l'appelle Satan, de l'hébreu satan, s'opposer (Zach.3.1-2 ; Job.1.6). Le premier de ces noms est tiré de sa relation avec les hommes, le second de sa relation avec Dieu.
Sur l'existence de Satan
Un grand nombre de théologiens nient l'existence de l'être ainsi désigné et en font une simple personnification du mal existant dans le monde. Mais peut-on nier a priori la possibilité de l'existence d'êtres moraux d'une nature différente de celle de l'homme ? Et si de tels êtres existent et sont comme nous des créatures libres, peuvent-ils avoir échappé à la loi de l'épreuve, et l'épreuve n'a-t-elle pas pu aboutir pour plusieurs à une chute ? Enfin, comme dans toute société d'êtres moraux il y a des personnalités prépondérantes qui, par leur ascendant, deviennent des centres autour desquels se groupe la foule des personnalités secondaires, ne peut-il pas eu être ainsi dans ne domaine spirituel, à nous inconnu ? Keim dit lui-même : « Nous envisageons cette question de l'existence d'une puissance mauvaise comme absolument ouverte pour la science. » Cette question, ouverte à la science, est résolue pour la foi ; elle l'est par le témoignage du Sauveur qui, dans une parole où il n'y a pas le moindre vestige d'accommodation à un préjugé populaire, Jean.8.44, décrit en quelques traits la position morale de Satan. Dans une autre parole, Luc.22.31 : « Satan a demandé à vous cribler comme on crible le blé, mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, » Jésus soulève le voile qui couvre pour nous une scène du monde invisible dans laquelle l'accusateur, Satan, agit comme un être aussi personnel que l'intercesseur Jésus. Mais la parole la plus remarquable, parce qu'elle fait précisément allusion à la scène de la tentation, est Luc.11.21-22 : Il faut que l'homme fort, le prince de ce monde, ait été vaincu par l'homme plus fort, dans une lutte corps à corps, pour que celui-ci puisse s'emparer du château fort du premier et le piller. Weizsæcker et Keim reconnaissent tous deux que cette parole se rapporte au fait de la tentation, à cette victoire fondamentale qui seule a rendu possibles toutes les victoires particulières subséquentes, dans la carrière de Jésus.
Le jeûne de Jésus pendant ces quarante jours paraît, d'après Luc, avoir été la conséquence naturelle du recueillement profond dans lequel il était plongé. Tout ce temps s'écoula pour lui comme une heure, et il ne ressentit pas même l'aiguillon de la faim. C'est ce qu'indique le contraste exprimé par les mots suivants : « ces jours étant achevés, il eut faim. » Matthieu, en employant le terme νηστεύσας, ayant jeûné, semble faire plutôt de ce jeûne un acte volontaire, rituel, en relation avec l'usage juif d'accompagner du jeûne les temps consacrés à la prière. Cette nuance, conforme à l'esprit des deux narrations, n'est pas une contradiction. Ce qui, dans la conduite de Jésus, s'accorde avec le rite, a toujours en même temps le caractère de la spontanéité. - On a pensé que ce jeûne ne pouvait, être absolu et que Jésus ne s'était pas refusé d'user des quelques aliments que lui offrait le désert (baies, miel sauvage, etc.). Mais le mot οὐδέν, rien, n'est pas compatible avec cette idée. Ce ne sont pas seulement des exemples comme ceux de Moïse et d'Elie que l'on peut alléguer pour montrer la possibilité d'un jeûne aussi prolongé. Des exemples récents ont prouvé que l'organisation humaine est capable de subir une aussi longue et complète abstinence. Il est d'ailleurs connu que, dans certains états maladifs, à la suite d'une privation d'aliments plus ou moins absolue, le terme de six semaines détermine le moment, de crise où le besoin de nourriture se réveille avec violence ; car le corps complètement épuisé se sent alors en proie à une défaillance mortelle. Tel fut sans doute l'état de Jésus au bout de ces quarante jours ; il se sentait faiblir, mourir. Ce fut là le moment que saisit le tentateur pour lui livrer l'assaut décisif.
Matthieu ne raconte que la lutte finale qui va suivre ; Marc parle uniquement de la sourde obsession à laquelle Jésus avait été exposé durant les semaines précédentes. Luc mentionne les deux faits, et il se montre en cela, comme toujours, le véritable historien. Une crise, comme celle qui va être décrite, n'arrive pas sans préparation, et une lutte intérieure, vague et prolongée, comme celle dont parle Marc, doit aboutir un jour à une victoire ou à une défaite décisive. Du reste, on ne doit pas dire que Luc a combiné en ce point les deux récits ; car il a trop de détails qui lui sont propres et qui prouvent l'indépendance de sa narration.
Versets 3 et 4 : Première tentation.