Cette partie de la généalogie est propre à Luc. Elle est puisée complètement dans l'A. T. d'après le texte des LXX. De là vient l'adjonction de Caïnan, au v. 36 ; car ce nom ne se trouve pas dans le texte hébreu (Gen.10.24 ; 11.12). - Cette dernière partie a été ajoutée par Luc, comme on l'a toujours pensé, dans un esprit universaliste ; il veut faire comprendre, en remontant non seulement jusqu'à Abraham, comme Matthieu, mais jusqu'à Adam, que Jésus appartient non seulement, au peuple juif, mais à l'humanité tout entière. Peut-être estimait-il qu'il y avait un intérêt spécial pour les païens, chez lesquels circulaient les fables les plus absurdes sur les origines humaines, telles que celle des peuples que l'on prétendait être nés du sol même qu'ils habitaient, à être éclairés sur le rapport entre la création de l'humanité en Adam et sa rédemption en Christ. L'unité du genre humain est la base de l'universalisme chrétien ; comp. Rom.5.12-21 ; Act.17.26,30-31 (πᾶσιν, à tous). Si dans le complément τοῦ θεοῦ, de Dieu, le τοῦ était, pronom, il me paraît que l'article devrait suivre. Ce génitif dépend donc plutôt, comme tous les autres, de ὥν υἱός, v. 23 ; (voir à ce verset). Luc rappelle par ce dernier mot que Jésus est non seulement fils de l'homme par sa filiation humaine qui vient d'être exposée tout au long, mais en même temps Fils de Dieu par sa naissance surnaturelle qu'il a racontée (comp. spécialement 1.35) et par sa relation toute particulière avec Dieu, qui vient d'être révélée à sa conscience et à celle de Jean à l'occasion du baptême[1].
IV.
La tentation (4.1-13).
Toute créature libre, douée de forces variées, est appelée à passer par une lutte dans laquelle elle se décide soit à faire servir ses facultés à sa propre satisfaction, soit à donner gloire à Dieu en lui en consacrant l'usage. Sans cette épreuve, l'être libre ne s'élèverait jamais de l'innocence à la sainteté. Les anges l'ont subie, puisqu'une partie d'entre eux ont succombé. Elle a été imposée au premier homme aussitôt après son apparition. Jésus, vrai homme, n'a point échappé à cette loi. Nos synoptiques sont, d'accord sur ce point. Ils racontent tous trois cette lutte et la placent tous trois au même moment, celui de l'entrée de Jésus dans son activité messianique. Cette date servira à en déterminer le sens.
On a souvent représenté la tentation de Jésus comme une répétition de celle du premier homme, et sa victoire comme le contrepied et la réparation de la défaite d'Adam. Mais la tentation du premier homme se rapportait à la satisfaction des instincts humains naturels, physiques et psychiques. Jésus avait certainement connu aussi ce genre d'épreuve. Car il possédait, lui aussi, tous les instincts légitimes de la nature humaine ; et la jouissance que procure leur satisfaction ne pouvait, s'il était réellement homme semblable à nous, lui être indifférente. Et pourtant il rencontrait à toute heure les obstacles qu'opposaient à cette satisfaction la volonté de Dieu et celle de ses parents. Néanmoins, malgré tous les attraits contraires, il avait toujours respecté scrupuleusement ces limites sacrées ; et dans ce domaine de la jouissance naturelle, où Adam avait succombé dès le premier pas, Jésus était demeuré constamment vainqueur, faisant à toute heure et en toute chose le sacrifice de la jouissance, même innocente en soi, à l'obligation morale ; comp. 2.51. Jamais il n'avait donné dans sa conduite accès à un acte, dans son sentiment, intime entrée à un désir qui fût contraire à l'amour pour les siens et à la consécration entière de lui-même au service de Dieu. La seconde partie de sa vie que nous connaissons fait foi sur ce point en faveur de la première, qui, pour nous, est restée dans l'ombre. Sa vie entière jusqu'à ce moment, était donc la victoire remportée sur le champ de bataille où Adam avait succombé.[2]
Par le baptême, Jésus vient d'être introduit dans un domaine de vie et d'activité supérieur, celui de la vie spirituelle. Et de même qu'Adam avait été appelé à consacrer, au nom de l'humanité première, par l'obéissance et le renoncement, les forces naturelles dont, il était doué, ainsi, à l'entrée de l'ère pneumatique, Jésus doit offrir à Dieu, au nom de l'humanité future dont il est le chef, l'hommage des privilèges nouveaux, des forces surnaturelles et de la position filiale dont il vient d'être revêtu.
Mais pour que cette consécration fût libre et consciente, il fallait que l'occasion lui fût offerte d'employer ces dons divins à son service propre. Cette épreuve du chef de l'humanité nouvelle était la lutte messianique proprement dite. De son issue dépendait non pas seulement la question de savoir si celui qui la livrait serait ou non membre de ce royaume divin, mais si ce royaume lui-même existerait ou n'existerait pas dès ce moment ici-bas. C'était le souverain futur auquel le monde était destiné qui se mesurait dans le domaine spirituel avec le monarque qui l'avait dominé jusqu'alors (Jean.12.31-32). De cette lutte Jésus devait sortir comme le Christ ou comme l'Anti-Christ.
Le récit comprend :
- un coup d'œil général sur les temps qui ont suivi le baptême de Jésus (v. 1-2) ;
- la première tentation (v. 3-4) ;
- la seconde tentation (v. 5-8) ;
- la troisième tentation (v. 9-12) ;
- la conclusion du récit (v. 13).
Versets 1 et 2 : La situation.
Notes
[1] Voir les riches applications que rattache à ces deux généalogies Riggenbach, dans Leben des Herrn Jesu (IXe leçon, au commencement).
[2] J'ai modifié l'exposé de cette victoire morale de Jésus enfant et jeune homme d'après les observations fort justes de M. Gess (III, p. 18-36). Mais il me paraît que ce savant a tort de restreindre la victoire morale de Jésus, dans les tentations de l'enfance et de la jeunesse, à la patience à l'égard des souffrances et au pardon des offenses, en un mot au côté négatif de la vie morale. A côté de la résignation quant à la douleur, il y a eu constamment le renoncement quant à la jouissance ; à côté de l'acceptation, le sacrifice, accompli extérieurement et intérieurement. Du reste, je ne puis que recommander la lecture des admirables pages de cet écrivain sur ce sujet important et difficile.