On pourrait être tenté d'entendre la leçon alex. ἀρχόμενος ὡσεί… dans ce sens : « Commençant environ ses trente ans. » Mais il eût fallu un εἶναι devant ἐτῶν τριάκ ou bien ἔτους τριακοστοῦ. Puis le ὡσεί ne conviendrait pas à une indication si précise. Dans les deux leçons, le ἀρχόμενος, commençant, ne peut donc se rapporter qu'au commencement de l'activité publique de Jésus : « dans les premiers temps après son baptême » (Wieseler). Ce sens se rattache très naturellement au récit du fait précédent, qui était comme une cérémonie d'inauguration ; comp. pour le sens de ἄρχεσθαι Act.1.22 ; 10.37. - Si l'on date la quinzième année du règne de Tibère, où Jean commença son ministère (3.1), de l'année où Auguste associa Tibère à la souveraineté et qu'on évalue à quelques mois la durée de l'activité de Jean jusqu'au baptême de Jésus, celui-ci devait avoir à ce moment précisément trente ans. Mais si l'on compte cette quinzième année depuis la mort d'Auguste, Jésus avait dans ce cas à peu près trente-deux ans, ce qui rentre encore dans le : environ trente ans, de Luc (voir à 3.1). - Les anciens envisageaient la trentième année comme le point, culminant, l'ἀκμή de la vie humaine au point de vue physique et intellectuel ; comp. Xénophon (Mémor. 1) et Denys d'Halicarnasse (Hist. 4, 6), cités par Wieseler (Beiträge, etc., p. 165 et 166). En Israël, les Lévites commençaient leur service à vingt-cinq ou trente ans (Nomb.8.24 ; 14.3). Jésus devait offrir à l'Esprit saint un agent parfait à tous les points de vue.
Le participe ὤν, étant, ne peut s'expliquer ici par aucune des trois relations (lorsque, parce que ou quoique) qui rattachent, ordinairement un participe au verbe fini. Aucune des trois ne conduit à un sens raisonnable. Ce manque de cohésion logique est l'indice d'une soudure due à la plume de Luc et par laquelle il a relié à son récit le document généalogique emprunté évidemment à une source spéciale. Cette soudure qui commence au mot ὥν, étant, où finit-elle ? Il est hors de doute que les mots ὡς ἐνομίζετο, comme on pensait, en font encore partie ; le mot υἱός fils, également, du moins si l'on admet la leçon alexandrine, qui place ce mot avant ὡς ἐνομίζετο, et qui est certainement, préférable, puisque les copistes auront plutôt cherché à réunir les deux mots υἱός et Ἰωσήφ qu'à les séparer. Comme les mots τοῦ Ἡλεί appartiennent décidément au texte du registre généalogique, il ne peut y avoir d'hésitation que pour le nom de Joseph. Faisait-il déjà partie de la généalogie ou appartient-il à la transition que Luc a dû établir entre son récit et ce document ? Dans le premier cas, on ne comprendrait pas pourquoi le nom Ἰωσήφ ne serait pas précédé de l'article aussi bien que tous les autres qui font partie du document généalogique. Par cette omission, ce nom est mis en dehors de la chaîne et reçoit une place à part. On est conduit par cet indice, à le faire rentrer dans la transition due à la plume de Luc, par laquelle il a passé de l'indication de la personne de Jésus à la transcription de sa généalogie. Cette transition consiste à proprement parler dans les deux mots : ὤς υἱός, étant fils. En effet, sans le caractère tout particulier de la naissance de Jésus, il aurait pu continuer simplement par τοῦ Ἰωσήφ, τοῦ Ἡλεί. Mais la valeur réelle de ce premier chaînon, Joseph, ne pouvant être reconnue, Luc se contente de le mentionner dans une parenthèse en même temps destinée à le nier : ὡς ἐνομίζετο, Ἰωσήφ. Bleek termine cette parenthèse au mot ἐνομίζετο, ce qui fait rentrer Ἰωσήφ dans le document généalogique. Mais nous avons vu que l'omission du τοῦ devant ce nom indique de la part de Luc l'intention de le mettre en dehors de la chaîne généalogique. La parenthèse comprend donc encore le mot Ἰωσήφ. Et voici par conséquent le sens dans la pensée de l'auteur : « étant fils (comme on le pensait, de Joseph) d'Eli, ce qui ne peut signifier que : « en réalité d'Eli… » Ce en réalité ressortait, de lui-même des récits des chapitres 1 et 2. Proprement c'était le nom de Marie qui eût dû figurer ici, au lieu de celui de Joseph. Mais si le nom d'une femme peut figurer incidemment dans une généalogie (voir Matth.1.3,5-6), il ne peut former l'un des membres de la filiation elle-même. Car, d'après la notion juive : « Genus patris vocatur genus ; genus matris non vocatur genus » (Baba bathra, f. 110, a). C'est pourquoi Luc l'a remplacé par celui de Joseph, nom dont il rappelle le caractère généalogique fictif, conformément à sa narration précédente. Le complément τοῦ Ἡλεί dépend donc, non du nom Ἰωσήφ, qui fait encore partie de la parenthèse, mais du mot υἱὸς ; il ouvre le document généalogique. Nous verrons plus loin comment il se fait que Jésus peut être appelé le fils de son grand-père. - Le τοῦ, le, placé devant ce nom et devant les suivants, a été compris de trois manières :
- On en a fait un pronom : le, c'est-à-dire ce le (fils) de… ; » chaque τοῦ serait ainsi une apposition du nom propre précédent et aurait pour complément le substantif qui le suit[1]. Mais cette explication ne pourrait s'appliquer au dernier membre τοῦ θεοῦ, de Dieu, où le τοῦ est naturellement article ; puis l'article accusatif τόν, placé devant chaque nom dans la généalogie de Matthieu, montre que c'était l'usage juif de joindre l'article au nom dans ces sortes de documents ; comp. également dans les LXX Gen.11.12 et suiv. ; 1Chron.6.7-11. Il faut donc prendre plutôt τοῦ comme article. Mais il reste encore deux explications possibles.
- On peut faire de chaque nom (avec son article) le complément du nom précédent : « Eli de Matthath, » pour Eli (fils) de Matthath ; et ainsi de suite. Mais cette explication échoue au dernier terme : τοῦ θεοῦ, de Dieu. Adam ne peut être désigné comme provenant, de Dieu dans le même sens que celui dans lequel chacun de ces personnages descend de son père.
- Il faut donc faire de chaque nom (avec son article) le complément non du nom précédent, mais du mot υἱος, fils, v. 23. De cette manière, tous les compléments sont, non subordonnés, mais coordonnés les uns aux autres. Par conséquent, le dernier, de Dieu, dépend non d'Adam, mais du mot fils, apposition de Jésus, ce qui convient bien au contexte, puisque Jésus vient, à l'occasion de son baptême, d'être proclamé fils de Dieu. Par ce dernier terme, la généalogie revient donc au dernier mot du récit précédent. La notion de la filiation humaine de Jésus est complétée par celle de sa filiation divine.
On demandera si réellement le terme de fils peut être entendu dans le sens de petit-fils, arrière-petit-fils, etc. On ne saurait en douter, puisque c'est par là seulement que l'on peut s'expliquer les omissions si fréquentes dans les généalogies hébraïques. Matthieu dit, Matt.1.8, que Joram engendra Ozias ; mais Ozias était l'arrière petit-fils de Joram ; entre les deux avaient régné Ochosias, Joas et Amatsia. Au v. 11, Jéchonias est mentionné comme fils de Josias ; il était son petit-fils. Entre Esrom et Salmon (Ruth.4.19) et de même entre Salmon et Booz (v. 21), manquent en tout cas plusieurs générations ; comp. aussi 1Chron.2.5-15. Rien n'empêche donc de faire de υἱός, fils, le substantif dont dépend chaque membre de l'énumération suivante.
Il résulte de cette interprétation, à laquelle nous a conduits l'étude attentive du texte, que Luc a voulu donner la généalogie de Marie et non celle de Joseph. Ce résultat est confirmé par l'invraisemblance du procédé de l'auteur dans le cas contraire. Il aurait, en effet, transmis cette série de soixante-treize noms, après avoir déclaré par le : comme on le pensait, que toute cette généalogie était fictive ! déroulé cette longue chaîne, après l'avoir brisée lui-même au premier anneau ! Est-ce admissible ? « Quel homme sensé, demande avec raison Gfrörer (il est vrai, pour appuyer une tout autre manière de voir que la nôtre) se complairait à dresser une pareille liste d'ancêtres., après avoir déclaré que cette filiation est dépourvue de réalité ? »
Que si, malgré cela, on veut absolument voir dans le document transmis par Luc la généalogie de Joseph, on se trouve en face de la généalogie du premier évangile, qui est indubitablement, d'après l'intuition de l'auteur, celle de Joseph, et qui cependant se compose d'une liste de noms toute différente. Cette contradiction a été sentie dès les premiers temps. Au IIIe siècle, Julius Africanus en a cherché la solution dans l'hypothèse suivante. Eli et Jacob, donnés comme pères de Joseph, l'un dans Luc, l'autre dans Matthieu, auraient été frères. Le premier serait mort sans enfants, et Jacob, le second, conformément à l'usage juif, aurait épousé sa veuve et aurait eu d'elle Joseph, qui aurait été inscrit comme fils d'Eli. Mais dans ce cas, Eli et Jacob devraient, avoir le même père et les deux généalogies se rejoindre, au lieu de continuer à diverger. Il a donc fallu ajouter une nouvelle hypothèse et supposer qu'Eli et Jacob étaient frères de mère, et avaient eu deux pères différents. Ces combinaisons ne sont pas inadmissibles, mais personne ne les trouvera naturelles.
Faudrait-il donc admettre, avec Meyer, une contradiction insoluble entre les deux généalogies et déclarer, avec M. Reuss, que l'une des deux est « purement imaginaire ? » Et pourquoi donc pas les deux dans ce cas ? Mais qu'on essaie de se représenter Luc, tel que nous le connaissons par ses écrits, un homme sérieux et pieux, se mettant à entasser nom sur nom selon son caprice, sans la moindre base historique, et cela pour construire une chaîne fabuleuse, chaîne dont le point de départ est Jésus, son Seigneur, et le terme Dieu ! Quand la critique arrive à de telles hypothèses, elle se juge elle-même.
Jésus devait être envisagé comme fils de David, pour que le peuple ne rejetât pas d'emblée sa dignité messianique, et l'être en effet pour l'accomplissement des promesses messianiques. A la première condition répondit le fait constaté par la généalogie de Matthieu (la filiation par Joseph, père adoptif de Jésus, connu comme fils de David) ; à la seconde le fait constaté par la généalogie de Luc, la filiation par Marie, de laquelle il tenait son existence humaine, y compris aussi sa descendance de David. Chaque évangéliste a ainsi obéi à la pensée générale de son écrit : le point de vue légal, théocratique, et le point de vue humain, universaliste.
Il est remarquable, quoi qu'en dise Hofmann, que le Talmud lui-même appelle Marie, mère de Jésus, « la fille d'Eli » (Chagig. 77, 4). Où les rabbins ont-il puisé cette donnée, conforme à l'indication de la généalogie de Luc ? S'ils l'ont puisée dans notre évangile, cela prouve qu'ils ont compris comme nous le texte de Luc, non assurément par préjugé harmonistique. Si elle leur est parvenue par une autre voie, celle de la tradition, par exemple, c'est là une confirmation importante du document, employé par Luc et de l'explication à laquelle nous nous sommes arrêtés.
Entre Eli et la captivité :
Notes
[1] C'est bien là, comme l'observe Hofmann, le sens des τοῦ dans la généalogie conservée par Hérodote. VIII, 31.