Entre les évangélistes Luc est le vrai historien, dans le sens ordinaire du mot. Dans ce préambule, il procède méthodiquement : d'abord la sphère la plus vaste, l'Empire, représenté à ce moment-là par Tibère César ; puis la portion du domaine Israélite en relation spéciale avec l'Empire, par la mention du gouverneur romain établi sur la Judée ; après cela les trois autres parties de la Terre-Sainte formant encore des Etats indépendants ; enfin, après la situation politique du peuple juif, sa position ecclésiastique et religieuse, représentée dans la personne des deux grands sacrificateurs de l'époque (v. 2). Ainsi l'orientation est complète.
Mais est-elle exacte ? Quelques-uns des traits qu'elle renferme présentent des difficultés. C'est le cas du premier. Auguste mourut le 19 août de l'an 767 de la fondation de Rome, c'est-à-dire l'an 14-15 de notre ère, date à laquelle Jésus devait être âgé de dix-huit ans environ (puisqu'il est né vraisemblablement en 749 ou 750 de la fondation de Rome). Quinze ans plus tard (la quinzième année de Tibère), lorsque Jean-Baptiste commença son ministère, il devait donc avoir trente-deux à trente-trois ans, tandis que le passage 3.23 lui assigne l'âge de trente ans au moment de son baptême. Cette difficulté a engagé plusieurs savants (Usher, Zumpt, Wieseler) à admettre que Luc date ici le règne de Tibère, non de l'année de la mort d'Auguste, mais de celle où Auguste associa Tibère à l'empire, deux ans avant sa mort. Dès ce moment, Tibère portait le titre de Collega imperii. Une publication d'Auguste l'avait revêtu de la plénitude de l'autorité impériale. Par cette manière de compter, l'accord serait établi entre notre passage et la donnée de 3.23. Mais aucun d'entre les anciens historiens ne date le règne de Tibère du moment de son association à la souveraineté d'Auguste. Les monnaies ou les inscriptions dans lesquelles on croyait avoir trouvé la preuve de cette manière de compter, ne conduisent pas réellement à ce résultat. Il vaut donc mieux dater la quinzième année de Tibère de celle de la mort d'Auguste en mettant la date de 3.23 au bénéfice du ὡσεί, environ, qui l'accompagne et en se rappelant que la manière de fixer le point de départ et le terme des années présente de grandes différences et peut aisément modifier le calcul, d'autant plus qu'il ne s'agit ici que d'un écart de deux années au plus. - Le monde, alors réuni sous le sceptre de ce souverain terrestre, semblait appeler l'apparition de son souverain définitif.
De l'Empire, Luc passe au cercle plus restreint de la Terre-Sainte qu'il trouve divisé lui-même en quatre parties. Dans son testament, Hérode avait réparti ses Etats entre ses fils. Il avait donné la première et la plus grande part, comprenant toute la partie méridionale : la Judée, la Samarie et l'Idumée, à Archélaüs. Celui-ci, après un règne de dix années, fut destitué en l'an 6 par l'empereur à cause de ses cruautés ; ses Etats furent annexés à l'Empire et réunis à la province de Syrie. C'est là la première partie dont parle Luc ; au moment où Jean-Baptiste parut, elle avait pour gouverneur Ponce Pilate, dont le titre était proprement celui d'ἐπίτροπος, procurateur ; mais comme en Judée le commandement militaire était réuni à la magistrature civile, le procurateur reçoit le titre d'ἡγεμών qui appartenait proprement à son chef, le gouverneur de Syrie. Pilate, cinquième gouverneur de la Judée depuis son annexion à l'Empire, y arriva dans l'automne de l'an 25, ainsi fort peu de temps avant l'avénement de Jean-Baptiste. Il resta au pouvoir pendant, dix ans, jusqu'à sa destitution par Vitellius, gouverneur de Syrie, qui l'envoya à Rome rendre compte de son administration. Dès lors sa vie se perd dans une obscurité éclairée uniquement par la légende.
La seconde part, comprenant la partie moyenne, la Galilée et la Pérée, avait été léguée à Hérode Antipas, autre fils d'Hérode. Le titre de tétrarque, donné à ce prince, signifie souverain d'un quart. Ce titre était alors fort usité pour désigner de petits princes dépendants, entre lesquels on avait partagé par quarts[1] des territoires primitivement réunis sous un seul sceptre. Les Romains aimaient à partager ainsi les contrées soumises entre quelques souverains qui se faisaient échec les uns aux autres et recherchaient à qui mieux mieux la faveur du maître. Hérode, prince faible et rusé, régna pendant quarante-deux ans, jusqu'en l'an 39 de notre ère où il fut destitué par Caligula ; il mourut en exil. En indiquant ses Etats, Luc ne parle que de la Galilée, partie principale de son royaume. Tout le ministère de notre Seigneur en Galilée s'est accompli sous le règne de ce prince.
La troisième part fut celle de Philippe, autre fils d'Hérode, qui avait le même titre qu'Antipas ; elle comprenait l'Iturée et la Trachonitide. Josèphe ne mentionne pas la première en énumérant les Etats de Philippe, et à la Trachonitide il ajoute la Batanée, la Gaulonitide et l'Auranitide. Toutes ces contrées étaient situées à l'est et au nord-est du lac de Génézareth. On place parfois l'Iturée au pied oriental de l'Antiliban, entre cette chaîne et Damas. Et certainement il doit y avoir eu là une contrée de ce nom ; comp. Josèphe, Ant. XIV, 7, 4. Mais l'Iturée dont parle ici Luc se trouvait probablement (voir la carte de Menke) à l'est du lac de Génézareth et à une assez grande distance de ce lac, vers le désert de Syrie. Les tribus ituréennes occupaient-elles peut-être, comme aujourd'hui les Druses, à la fois le Liban et le Hauran (beaucoup plus à l'est) ? La Trachonitide est un pays montagneux et basaltique. Elle
tire son nom des deux massifs de volcans éteints que l'on appelait les Trachons, οἱ δύο τραχῶνες, dans Strabon. Elle est située à l'ouest de l'Iturée et de l'Auranitide (le Hauran actuel), plus près du lac de Génézareth. Entre elle et ce lac se trouvent la Batanée, belle et fertile contrée arrosée par les cinq affluents de l'Hiéromax (le Mandour), qui se jette dans le Jourdain après sa sortie de la mer de Galilée ; et enfin la Gaulonitide, la contrée la plus rapprochée de cette mer. Philippe fut un bon prince, le meilleur de tous ceux de la famille d'Hérode ; il régna trente-sept ans. Après sa mort, ses Etats furent réunis à la province de Syrie.
Le titre de tétrarque donné à ces deux fils d'Hérode, si on le prend au sens littéral, fait supposer qu'il existait une quatrième part des Etats d'Hérode ; et il est naturel de penser que c'est celle que Luc mentionne sous le nom d'Abilène, et qu'il attribue au tétrarque Lysanias. C'est la partie la plus septentrionale du pays. Abila était une ville située au nord-ouest de Damas, dans la belle vallée par laquelle le Barada (l'Abana, 2Rois.5.12) descend de l'Antiliban dans la plaine. On y a retrouvé des ruines portant le nom de Nebi-Abel. Nous savons par Josèphe et Dion Cassius qu'un demi-siècle avant l'ère chrétienne avait régné dans cette contrée un Lysanias, dont, la capitale était la ville de Chalcis en Célésyrie ; ce Lysanias fut assassiné trente-six ans avant notre ère par Antoine, qui fit don d'une partie de ses Etats à Cléopâtre[2]. Après quoi ils passèrent successivement entre les mains d'Hérode. Comme l'histoire ne mentionne aucun Lysanias postérieur à celui-là, Strauss et d'autres ont imputé à Luc un grossier anachronisme. « Il fait, dit Strauss, régner un homme soixante ans après sa mort. » Keim : « Dans le troisième tétrarque, celui d'Abilène, Luc fait intervenir un personnage qui n'a point existé. » L'étude plus approfondie de la question a pleinement justifié Luc de cette accusation précipitée[3]. L'ancien Lysanias, mentionné par Josèphe, portait le titre de roi que lui avait, donné Antoine, et non le titre bien inférieur de tétrarque. Son royaume était en Célésyrie, dans la grande vallée entre le Liban et l'Anti-liban, et non, comme l'Abilène, sur le versant oriental de cette dernière chaîne ; enfin sa capitale était Chalcis, et non Abila. Voilà des traits qui distinguent suffisamment le Lysanias mentionné par Josèphe de celui dont parle ici Luc. L'existence de ce dernier est attestée par une médaille trouvée par Pococke[4], dans laquelle un Lysanias est désigné comme tétrarque et grand-prêtre ; l'ancien Lysanias n'avait point porté ces deux titres. Wieseler[5] cite encore deux inscriptions, l'une du temps où Tibère gouvernait conjointement avec Auguste, dans laquelle un certain Nymphée, affranchi du tétrarque Lysanias, rappelle « qu'il a fondé à ses frais le temple (dont il parle) et les plantations qui l'entourent, à l'honneur des deux empereurs et de leur maison. » Un Lysanias, tétrarque, a donc existé, et cela au commencement de notre ère. L'autre inscription se trouve dans le Corpus inscript. græc, de Böckh, No 4521 ; elle est ainsi conçue : « A Zénodore, fils de Lysimaque, et aux fils de Lysanias, sa fille a élevé ce monument, en souvenir. » Ce Zénodore ne peut être que le personnage de ce nom dont parle Josèphe, qui, à la suite du meurtre de l'ancien Lysanias, avait reçu en fermage une partie de ses Etats, peut-être comme parent et tuteur des fils du roi assassiné. Cette inscription prouve en tout cas que l'ancien Lysanias avait laissé des fils. Le Lysanias dont parle Luc pouvait donc bien être un de ses descendants. Peut-être l'avait-on dédommagé en lui donnant un petit territoire sur le versant oriental de l'Anti-liban. Schürer dit avec raison : « Ce qui au temps de Zénodore s'appelait les biens de Lysanias (οἶκος τοῦ Λισανίου) est absolument différent de la tétrarchie de l'Abilène [dont parle Luc], et par conséquent une identification des deux Lysanias est non seulement inutile, mais impossible »[6]. « Il faut espérer, ajoute ce savant, que la dissertation de Renan servira à écarter enfin les doutes qui ont été élevés contre l'exactitude de la donnée de Luc.3.1. La science n'a rien à gagner à parler ici, comme Holtzmann, d'une pure erreur de Luc »[7]. Ce qui fait que Luc considère l'Abilène comme une quatrième partie des Etats d'Hérode, c'est que celui-ci avait peu à peu reçu d'Auguste toutes les contrées septentrionales. Aussi, lorsque plus tard Claude rendit au petit-fils d'Hérode, Agrippa Ier, tous les Etats de son grand-père, l'Abilène y fut-elle comprise. Si Luc mentionne si spécialement ici cette contrée, c'est que ses habitants avaient été incorporés à la théocratie par la circoncision dans le siècle avant notre ère, et faisaient ainsi partie du peuple élu au même titre que les Iduméens au sud[8].
Notes
[1] Wieseler, Beiträge sur rechten Würdigung der Ev., p. 204.
[2] Jos. Antiq. XIV, 4 3, 3 ; XV, 4, 1 ; Bell. Jud. I, 9, 2 ; comp. aussi Dion Cassius, 49, 32.
[3] Voir en particulier M. Renan, Vie de Jésus, XIIIe éd., p. 14, et son Mémoire sur la dynastie de Lysanias d'Abilène, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1870, p. 49-84 ; Schürer, dans le Handwörterbuch de Riehm, 1, p. 931-933.
[4] Morgenland, II, 77.
[5] Beiträge, p. 194 et 202-204.
[6] Josèphe aussi parle soit de l'Abila de Lysanias (Antiq. XIX, 5, 1), soit du royaume de Lysanias (Antiq. XX, 7, 4 ; Bell. II, 11, 5 ; 12, 8).
[7] Lehrbuch der N. T. Zeitgesch., p. 313.
[8] Jos. Antiq. XIII, 11, 3 : « Aristobule contraignit les habitants (les Ituréens du nord), s'ils voulaient rester dans la contrée, de se faire circoncire et de vivre selon les lois des Juifs. »