Ce second sommaire, séparé du précédent par un nouveau καὶ εἶπεν, et il dit, paraît résumer un autre enseignement, qui concernait non le passé, mais l'avenir. - Le ὅτι signifie simplement que, et non parce que. - Le premier οὕτως, ainsi, annonce ce qui suit. - Les mots du T. R. οὕτως ἕδει sont suspects d'interpolation. Les infinitifs παθεῖν et ἀναστῆναι ne paraissaient pas pouvoir dépendre directement du mot γέγραπται, il est écrit. Cependant, si l'on tient compte du fait que, dans l'idée de celui qui parle, le : il est écrit, implique la nécessité de l'accomplissement du fait prédit, on peut comprendre la leçon la plus brève. Le ἑπὶ τῷ ὀνόματι signifie : « Sur le fondement de tout ce qui vous est connu de ma personne et de mon œuvre. » - Des deux leçons : « repentance et pardon » (byz.), et « repentance pour le pardon » (alex.), la première me paraît préférable, parce qu'il n'est pas probable que Jésus ait présenté spécialement la repentance comme le but de la prédication. La leçon alex. provient peut-être de 3.3 et de Marc.16.15. - A toutes les nations : même perspective magnifique que Matth.28.19 et Marc.16.15 ; comp. aussi Jean.20.21-23 (ἄν τινων). - Le ἀρξάμενον des byz. est un accusatif neutre pris adverbialement, dans le sens du gérondif latin incipiendo. La leçon alex. ἀρξάμενοι accorde le participe, avec un κηρύσσοντες, ou κηρυχθῆναι sous-entendu, à tirer de l'infinitif κηρυχθῆναι, ce qui est très forcé et de plus inexact pour le sens ; car ce κηρυχθῆναι est absolu. L'application de ce terme aux apôtres personnellement ne commence qu'au v. 48, avec le ὑμεῖς (alex.) ou ὑμεῖς δὲ (byz.). - Le mot Ἰερουσαλήμ est certainement une glose. On comprend comment il a été ajouté, mais non pourquoi il aurait été retranché.
Verset 48. Le retranchement du δέ donne plus de relief au ὑμεῖς : « Cette tâche immense, c'est à vous de la remplir. » De quelle manière ? Tout simplement en témoignant de ce qu'ils ont vu et entendu pendant le temps qu'ils ont passé avec Jésus. Ainsi rien à découvrir, rien à inventer ! - Sans le ἐστέ qu'omettent le Vaticanus et le Cantabrigiensis, la proposition est plus énergique.
Verset 49. Une grande promesse proportionnée à l'importance de cette tâche. Le ἰδού, voici, qu'omettent les alex., n'est pas de trop pour faire ressortir la grandeur de la promesse qui va suivre. Le ἐγώ est opposé au ὑμεῖς précédent : « Voilà votre rôle, et voici le mien ! » Si on lit ἐξαποστέλλω avec le Vaticanus, le régime sous-entendu du ἐκ est le ciel où habitera désormais Jésus (δύναμις ἐξ ὕψους). Jésus a la conscience parfaitement distincte de l'élévation divine qui l'attend ; comp. Jean.16.7 : « Si je m'en vais, je vous l'enverrai, » et Jean.15.26 : « Le soutien que je vous enverrai de la part du Père. » - La promesse désigne ici l'objet de la promesse, comme l'espérance désigne souvent la chose espérée (Rom.8.24 ; Col.1.5).
L'envoi du Saint-Esprit était dans l'A. T. le but auquel aboutissaient toutes les autres promesses divines. De là l'expression absolue : « la promesse du Père, » sa promesse par excellence. Que serait l'œuvre du Messie lui-même, sa vie terrestre et même le sang de l'expiation, sans la venue de l'Esprit régénérateur ? Le pardon n'est qu'un moyen ; le but, c'est le rétablissement de la sainteté, c'est-à-dire l'œuvre de l'Esprit. Par le ὑμεῖς, Jésus revient de son œuvre à celle des disciples. Le secours promis leur est tellement indispensable qu'ils doivent se garder d'entreprendre leur mission auprès du monde avant d'avoir été revêtus de cette force divine qui leur est promise. A l'occasion de cet ordre, Weiss et la plupart disent sans hésiter : « Si les apôtres doivent demeurer à Jérusalem jusqu'à la descente du Saint-Esprit, les apparitions de Jésus en Galilée sont par là-même exclues. » Mais la question est de savoir quel est le point de départ de cet établissement à Jérusalem, de ce καθίζειν qui doit persister jusqu'à la venue de l'Esprit. Si c'est le soir même de la résurrection, la conclusion tirée par ces interprètes est incontestable ; mais si les paroles des v. 48 et 49 n'ont été prononcées que plus tard et lorsque Jésus se préparait à prendre définitivement congé des siens, rien n'empêche qu'entre le jour de la résurrection et celui où fut donné cet ordre il n'y ait une place pour les apparitions galiléennes rapportées l'une par Matthieu (sur la montagne, Matth.28.16), une seconde par Jean (au bord de la mer, Jean.21 et suiv.), et la troisième par Paul (celle aux cinq cents, 1Cor.15.6).
C'est là la question que nous examinerons dans l'appendice suivant. - Les images tirées du vêtement sont fréquemment employées dans le style biblique et classique pour désigner des faits moraux (Rom.13.14 ; Gal.3.27 ; Col.3.12, etc.). - La force d'en-haut n'est pas identique avec le Saint-Esprit. L'Esprit est le principe de la force ; comp. 1.35.
Sur l'ordre de demeurer à Jérusalem
Strauss, Bleek, Meyer, Holtzmann, Weiss, etc., admettent que d'après Luc tous les discours résumés v. 44 à 49 doivent avoir été tenus par Jésus le soir du jour de sa résurrection, et que par conséquent le fait de l'ascension a eu lieu aussi, d'après cet évangéliste, le soir même. Si Luc introduit lui-même dans les Actes (Act.1.3) un intervalle de quarante jours entre la résurrection et l'ascension, c'est qu'une tradition nouvelle lui était depuis lors parvenue et qu'il lui a donné la préférence en rédigeant le second ouvrage. L'impartialité exégétique nous force-t-elle réellement, comme on le prétend, à interpréter ainsi le texte de Luc dans l'évangile ? On ne peut identifier l'expression καὶ εἶπεν αὐτοῖς, et il leur dit ou il leur dit aussi, avec les formules ἔλεγε δέ ou καὶ ἔλεγεν, et il disait, que nous avons parfois rencontrées, quand Jésus voulait clore par une réflexion générale le sujet traité. L'emploi de l'imparfait dans ces cas indiquait une relation toute spéciale avec ce qui précédait. Ici l'aoriste annonce un commencement nouveau à la suite du fait historique mentionné v. 45 qui a rompu le fil du discours. Il s'agit d'une communication différente qui peut avoir eu lieu soit le même jour, soit postérieurement. Mais surtout, ce qui serait absolument sans exemple, ce serait le procédé d'un auteur sérieux qui, ayant reconnu qu'il a induit ses lecteurs dans une grave erreur, ne se donnerait pas la peine de rectifier son récit précédent, soit en le modifiant dans les exemplaires nouveaux de son livre qu'il continuerait à mettre en circulation, soit en faisant, dans son second écrit où il donne la narration postérieure conforme à la vérité, une allusion à l'erreur involontaire commise dans son premier livre. Or, bien loin de s'exprimer de manière à corriger son premier récit, Luc, en rappelant à Théophile au commencement des Actes son Πρῶτος λόγος, le confirme pleinement : « Je t'ai raconté dans mon premier livre, ô Théophile, toutes les choses que Jésus a commencé à faire et à enseigner jusqu'au jour où, ayant donné ses ordres aux apôtres, il fut enlevé… » Est-ce là le ton d'un narrateur qui a une grosse erreur à confesser et à rectifier ? Puis il continue en parlant sans le moindre embarras des quarante jours, durant lesquels Jésus a donné aux siens un grand nombre de preuves de sa résurrection en se faisant voir à eux. Est-ce là la manière dont un honnête homme se rétracte ? Enfin, que l'on se demande s'il est possible d'admettre que Luc, qui, avant d'écrire son évangile, avait voyagé avec saint Paul de Troas à Philippes, de Philippes à Jérusalem, de Césarée à Rome, et qui avait partagé avec lui à Rome même la première partie de sa captivité, fût resté complètement ignorant de la tradition de l'apôtre, enseignée par lui dans les églises, tradition qui était selon celui-ci la narration apostolique (1Cor.15.1 et suiv.) ? Or cette narration renfermait, au dire exprès de Paul, une énumération presque complète des apparitions de Jésus ressuscité. Parmi ces apparitions, dont parle Paul, il s'en trouvait une aux cinq cents, puis une à Jacques, et enfin une seconde à tous les apôtres. Qui oserait prétendre que d'après Paul elles auraient toutes eu lieu dans la nuit qui a suivi le jour de la résurrection ? Ces faits, si bien connus de l'apôtre, Luc ne pouvait les ignorer après avoir vécu si longtemps avec lui. Ce qui prouve que Paul s'en était entretenu avec Luc, c'est la mention de l'apparition à Pierre, qui ne se trouve que chez ces deux écrivains sacrés. Il y a donc une palpable absurdité à soutenir que Luc n'a appris ces faits non mentionnés par lui qu'entre la composition de l'évangile et celle des Actes. Ainsi est exclue l'idée que l'ascension ait eu lieu, d'après Luc, le soir même du jour de la résurrection.
Cette solution devant être écartée sans hésiter, comme le reconnaît Beyschlag, il n'en reste qu'une, qui d'ailleurs se présente tout naturellement à l'esprit : c'est que, se proposant de traiter plus en détail dans son second écrit ce même sujet de l'ascension, puisqu'il était le vrai point de départ du récit des Actes, Luc l'a abrégé à la fin de son évangile, dans la pensée de le reprendre plus en détail au commencement de son second ouvrage, et qui) s'est ainsi borné à indiquer ce qui était indispensable pour faire la transition de l'un de ses écrits à l'autre. Il est aisé de voir, en effet, que le discours annoncé par le second et il leur dit renferme en abrégé le contenu essentiel de toutes les dernières communications de Christ ressuscité aux apôtres dans les autres évangiles ; comp. le discours de Jésus aux disciples sur la montagne (Matth.28.18-20), l'entretien Jean.20.20-23 et enfin Marc.16.15-16. Ainsi s'explique sans peine la reprise du v. 46, qui autrement paraît oiseuse. Quant à l'opinion de Bengel et de Wieseler, qui croient pouvoir placer les quarante jours, dont parlent les Actes, entre nos v. 43 et 44, il est évident qu'elle ne répond pas à la pensée de l'auteur. C'est à cette supposition qu'on peut appliquer avec raison l'expression de Weiss, « expédient étrange de l'harmonistique, » par laquelle il caractérise la nôtre.
Reuss trouve une preuve de la tradition antique qui aurait placé l'ascension au soir du jour de la résurrection, dans le passage suivant de l'épître dite de Barnabas : « Nous célébrons dans la joie le huitième jour [le dimanche], dans lequel Jésus est ressuscité des morts et, après s'être manifesté, est monté aux cieux. » Mais l'auteur connaissait l'évangile de Matthieu ; il lui accordait même une autorité divine ; c'est ce que prouve la formule comme il est écrit avec laquelle il cite Matth.20.16 ; 22.14. Comment dans ce cas pourrait-il se figurer que l'ascension ait eu lieu le jour de la résurrection ? L'apparition sur la montagne de Galilée, à laquelle Jésus avait convoqué ses disciples et où il se révéla à eux comme le souverain de l'univers, ce grand fait qui couronne l'évangile de Matthieu, ne peut avoir eu lieu le soir du jour de la résurrection. D'ailleurs la nuit qui suivit ce jour n'appartenait déjà plus au huitième jour, mais au lendemain. Il faut donc admettre ou que l'auteur a tout simplement commis une erreur chronologique en plaçant l'ascension en un jour de dimanche, tandis qu'elle a eu lieu un jeudi, ou que par cette expression : est monté aux cieux, il a entendu la disparition de Jésus ressuscité après ses premières apparitions le jour de la résurrection. La parole Jean.20.17 : « Je ne suis pas encore monté…, mais je monte…, » pouvait facilement conduire à la manière de s'exprimer qu'emploie l'auteur de cet écrit.
L'ordre du v. 49 : « Demeurez dans la ville jusqu'à ce que…, » ne fut donné que dans l'entretien qui précéda l'ascension (⇒) et ne présente plus, par conséquent, aucune difficulté. C'est ce qui ressort d'ailleurs du parallélisme complet entre nos v. 48 et 49 et les paroles Act.1.4-8 : « Les ayant rassemblés [dans le moment qui précédait l'ascension], il leur ordonna de ne pas s'éloigner de Jérusalem, mais d'y attendre la promesse du Père. » Voilà bien la même défense que nous trouvons dans l'évangile. Il n'importait point à Jésus que les apôtres demeurassent, à Jérusalem durant tout l'intervalle entre la résurrection et l'ascension ; ils n'y pouvaient rien faire encore. Ce qu'il voulait, c'est qu'ils n'entreprissent point leur tâche missionnaire avant d'être revêtus du Saint-Esprit qui seul pouvait les rendre capables de la bien remplir.
Reste la difficulté de l'omission, dans le récit de Luc, des apparitions en Galilée. Nous traiterons de cette question dans l'appendice suivant sur la résurrection.
Sur la résurrection du Seigneur
Nous avons ici quatre points à examiner :
- 1o La relation entre le contenu des quatre récits, en le comparant avec l'énumération des apparitions que donne saint Paul dans la lre aux Corinthiens (I Cor. XV, 5-7).
- La réalité du fait.
- La nature du corps de Jésus ressuscité.
- L'origine et le rapport des quatre formes de narration que nous présentent nos évangiles.
1. Le contenu des récits.
Plusieurs modernes (Weiss. Beyschlag, etc.) envisagent le récit de Marc comme la première source des narrations synoptiques. Malheureusement nous ne possédons plus ce récit complet. Il est évident que depuis 16.9, nous trouvons une conclusion étrangère, par laquelle on a cherché à compléter l'ouvrage de Marc, soit que la vraie conclusion se fût perdue par accident, soit que l'auteur lui-même eût laissé son livre inachevé. Un revoir de Jésus en Galilée avait été promis par l'ange aux femmes et aux disciples dans la première partie du chapitre, et le texte authentique se termine brusquement au v. 9 sans aucun récit d'apparition. Trois apparitions sont racontées dans la conclusion inauthentique, celles qui furent accordées à Marie-Madelaine, aux deux disciples d'Emmaüs et aux onze disciples le soir du jour de la résurrection. Toute cette conclusion paraît être en grande partie un extrait des deux autres synoptiques et de Jean.
Matthieu rapporte, comme Marc, la promesse faite par l'ange d'un revoir en Galilée. Mais, avant de raconter cette apparition, il en place une, qui eut lieu près du tombeau et qui fut accordée aux femmes venues au sépulcre. Puis l'évangile se termine par le récit de l'apparition solennelle qui eut lieu sur la montagne de Galilée. Matthieu n'indique comme témoins de celle-ci que les onze apôtres ; mais les termes de l'annonce qu'en avait faite l'ange (Matthieu et Marc) indiquent que la promesse s'adressait aussi aux femmes, et par conséquent aux autres croyants galiléens.
Luc mentionne expressément trois apparitions qu'il place toutes trois en Judée et au jour même de la résurrection : les apparitions aux deux disciples d'Emmaüs, à Pierre et aux apôtres dans la soirée. Nous croyons que son récit en implique même une quatrième, et cela dès le v. 50 où le Seigneur fait ses adieux aux disciples, puis monte au ciel dans le voisinage de Béthanie.
Jean, dans l'évangile proprement dit, raconte trois apparitions, l'une à Marie-Madelaine près du sépulcre, la seconde aux apôtres le soir du jour de la résurrection, la troisième huit jours après aux apôtres, y compris cette fois Thomas qui n'avait pas assisté à la précédente ; toutes trois à Jérusalem. - Dans l'appendice, ch. 21, qui émane en tout cas de lui directement ou indirectement, il en raconte une quatrième qui fut accordée à cinq apôtres et à deux disciples sur les bords du lac de Génézareth.
Il est aisé de voir que ces treize apparitions (Marc 3, Matthieu 2, Luc 4, Jean 4) se réduisent à huit. Les trois de Marc se retrouvent la première chez Jean, la seconde chez Luc, la troisième chez Luc et Jean. Celle aux femmes dans Matthieu n'est qu'une généralisation de celle à Marie-Madelaine, racontée par Jean avec plus de précision ; et celle aux apôtres le soir de la résurrection, chez Luc et chez Jean, est de tous points identique.
Quel est enfin le rapport entre ces huit apparitions mentionnées dans nos évangiles et les cinq qu'énumère Paul 1Cor.15.5-7 ? Remarquons d'abord qu'il omet les deux premières, celles de Marie-Madelaine et des deux disciples d'Emmaüs. En faut-il conclure qu'il n'en avait pas entendu parler ou qu'il les envisageait comme des fables ? Nullement ; il voulait dans ce passage montrer l'identité de l'enseignement, qu'il avait donné à Corinthe sur la résurrection, avec le témoignage apostolique (comp. v. 3 et 11). Il ne pouvait donc rappeler que les faits qui avaient eu des apôtres pour témoins, et c'est ce qu'il fait en mentionnant d'abord l'apparition à Pierre, en quoi il s'accorde avec Luc qui la place immédiatement après les deux dont nous venons de parler. Suit celle aux Douze qui est naturellement la même que celle que Marc, Luc et Jean placent au soir du jour de la résurrection. Celle qui eut lieu huit jours après en faveur de Thomas et qui n'est racontée que par Jean, s'était sans doute confondue avec la précédente dans la tradition ; il a fallu le souvenir personnel de Jean pour la rappeler en la distinguant expressément de la précédente. Paul n'en parle pas plus que les synoptiques. L'apôtre mentionne ensuite une apparition à plus de cinq cents personnes dont plusieurs vivaient encore au moment où il écrivait. Un si grand rassemblement suppose nécessairement une convocation et un rendez-vous donné, et cette circonstance nous conduit à identifier cette apparition avec celle que Matthieu place sur une montagne de Galilée où, selon son expression, Jésus leur avait donné l'ordre de se rendre. Si Matthieu ne parle spécialement que des onze, c'est que ce fut à eux que Jésus adressa la grande commission de l'évangélisation du monde, qui était l'un des buts principaux de cette scène. Nous avons vu dans le message de l'ange (Matthieu et Marc) que les femmes avaient aussi été appelées à y assister. Tout nous conduit donc à identifier l'apparition aux cinq cents, dont parle Paul, avec la dernière scène du premier évangile. Ce fut l'adieu de Jésus à son Eglise galiléenne.
Paul parle ensuite d'une apparition à Jacques dont nos évangiles ne font pas mention, mais qui est devenue l'un des thèmes sur lesquels ont brodé les apocryphes. Probablement il avait recueilli ce fait de la bouche de Jacques lui-même, durant les quinze jours qu'il avait passés avec lui et avec Pierre à Jérusalem, trois ans après sa conversion (Gal.1.18-19). C'était alors aussi sans doute que Pierre lui avait parlé de celle qui lui avait été accordée et dont les détails, comme ou le comprend aisément, n'avaient pas passé dans la tradition. Enfin Paul mentionne une apparition « à tous les apôtres. » On a discuté sur cette expression tous ; on s'est demandé si elle indiquait peut-être que Jacques ou quelques personnages désignés plus tard comme apôtres se trouvaient présents. Peut-être Paul veut-il plutôt indiquer que cette fois les onze étaient au complet, ce qui ferait allusion à l'absence de Thomas dans l'apparition précédente (v. 5). - Cette apparition dont parle Paul v. 7 et qui a précédé celle qui lui a été accordée à lui-même (v. 8), ne peut être que celle du jour de l'ascension, décrite en détail Act.1.1-12, et suppose, comme nous l'avons vu, que Luc.24.50 se rapporte à une nouvelle apparition, différente de celle du soir de la résurrection.
Il n'y a donc aucune difficulté à coordonner les cinq apparitions mentionnées par Paul avec la série de celles que racontent les évangiles. Il omet seulement celles qui ne concernaient pas des apôtres (Marie-Madelaine et les deux d'Emmaüs) et celles qu'il ne connaissait que vaguement ou pas du tout (Thomas, lac de Génézareth), et il ajoute celle de Jacques, personnage apostolique, dont il avait connaissance par voie de communication personnelle et qui devient ainsi la neuvième.
M. Gess (Christi Zeugniss, I, p. 193-194) a fait remarquer combien est naturelle la gradation morale que nous observons dans les communications de Jésus ressuscité à ses disciples dans ces neuf rencontres. Dans les trois premières (Marie, les deux d'Emmaüs, Pierre) il a affaire à des cœurs abattus et découragés ; il console et relève. C'est ce que nous savons pour Marie et pour les deux disciples ; nous devons le supposer pour Pierre. Dans les quatre suivantes, où il a devant lui ses futurs témoins (les onze, Thomas, les sept en Galilée, Jacques), il fonde chez eux d'une manière inébranlable la foi au fait de la résurrection ; car c'est l'âme de l'œuvre qu'ils vont entreprendre ; puis il reconstitue l'apostolat, qui doit être l'agent de cette mission, en lui rendant son chef. On peut même dire qu'il complète l'apostolat en faisant de Jacques son disciple, presque l'un de ses apôtres, en vue de la mission future auprès d'Israël. Enfin, dans les deux dernières (la montagne de Galilée, Béthanie), il fait ses adieux, là à son Eglise et à ses apôtres réunis, ici à ses apôtres en particulier. C'est alors qu'il imprime à ces derniers cette impulsion missionnaire si puissante qu'ils ont transmise à l'Eglise et qui dure encore.
M. Gess ajoute la remarque suivante : « Cette progression si sagement graduée ne permet pas d'attribuer aux apparitions de Jésus une origine purement subjective. A supposer qu'elles fussent toutes racontées par un seul et même évangéliste, on pourrait essayer de voir dans le narrateur l'auteur d'un plan si bien ordonné. Mais, comme cette gradation résulte de la combinaison du premier, du troisième et du quatrième évangile, une telle explication est exclue. » Cette observation rentre déjà dans le second point que nous avons à traiter.
2. La réalité de la résurrection corporelle de Jésus-Christ.
I. Cette réalité a été contestée, en premier lieu, par ceux qui font des apparitions de Jésus ressuscité autant d'inventions dues au désir des apôtres de sauver leur cause personnelle et celle de la religion de leur Maître. C'est là ce qu'ont autrefois prétendu les Juifs (Matth.28.13-15) et ce qu'a réaffirmé Reimarus, dans les Fragments de Wolfenbüttel, publiés par Lessing.
Mais il est impossible de comprendre comment des faits inventés par les disciples eux-mêmes auraient pu les tirer de l'état d'abattement où les avait plongés la mort de leur Maître et leur communiquer ce joyeux élan, ce sentiment triomphant avec lequel ils ont proclamé dans le monde le nom du Fils de Dieu ressuscité, et accepté de souffrir pour son service l'opprobre, la prison et la mort. En tout cas, c'eût été un singulier moyen de conserver au monde la sublime morale de Jésus que de fonder cette prédication sur un mensonge d'autant plus impudent que, dans ces récits fictifs, les apôtres se seraient donné l'air d'avoir eu grand peine à admettre comme réel l'événement qu'ils inventaient. Baur a nettement reconnu, tout en renonçant à expliquer la conviction des apôtres, que la résurrection de Jésus était pour eux l'objet de la plus inébranlable certitude. Et Strauss n'a pas hésité à déclarer que pour communiquer aux disciples l'élan irrésistible avec lequel ils se livrèrent à leur mission après la mort de Jésus, il dut se passer quelque fait extraordinaire en vertu duquel ils ne conservèrent plus le moindre doute à l'égard de sa résurrection. Chacun sent en effet combien le sérieux, l'énergie, le dévouement, le désintéressement, l'oubli d'eux-mêmes qu'ont apportés les apôtres dans la prédication de l'Evangile, sont incompatibles avec le rôle de fourbes qu'on a essayé de leur imputer.
Quel peut être le fait extraordinaire que réclame Strauss lui-même pour expliquer la foi des apôtres à la résurrection de Jésus ?
II. Selon plusieurs théologiens, dont les plus connus sont Paulus, Herder, Schleiermacher, Hase, ce serait une innocente erreur dans laquelle ils sont tombés. Les apôtres auraient pris un retour de Jésus à la vie plus ou moins naturel pour une résurrection miraculeuse. Le repos et la fraîcheur du sépulcre, la vertu des parfums aromatiques, enfin, selon Hase, un déploiement de la puissance extraordinaire de guérison que possédait Jésus lui-même, l'auraient tiré au bout d'un certain temps de l'état d'évanouissement dans lequel on l'avait enseveli et que l'on avait cru être la mort, et il serait ainsi reparu au milieu des siens. - Mais reparu dans quel état ? Si l'on ne veut voir dans la puissance de guérison que possédait Jésus qu'une force naturelle agissant sur les nerfs des malades, il n'est pas possible de croire qu'elle l'eût mis en état de reparaître sain et sauf, allant et venant librement et produisant l'impression d'un Prince de la vie sur l'esprit des siens, qui le saluaient avec transport. A supposer qu'il eût pu ouvrir lui-même son sépulcre, on l'aurait vu arriver se traînant à peine, languissant, moribond, ayant besoin des soins les plus empressés et les plus soutenus pour ne pas succomber à la mort ; et ce serait de ce spectacle digne de pitié que la tradition apostolique aurait tiré le récit des glorieuses apparitions de Jésus et la preuve de la victoire définitive remportée en sa personne par la vie sur la mort ! On voit que cette explication nous ramène fatalement à l'hypothèse de la fraude de la part des disciples. Bien plus, elle nous conduit à rendre complice de l'imposture Jésus lui-même. Car comment n'aurait-il rien fait pour détromper ses disciples qui se figuraient qu'il était réellement ressuscité ? Et que serait-il devenu à la suite de cette pénible convalescence ? Il s'en serait allé mourir, selon tel savant, dans un couvent essénien, selon tel autre, dans une auberge, en Phénicie, où il aurait été chercher des adhérents parmi les païens de la contrée, mais toujours en cachant cette fin misérable à ses apôtres, ainsi de manière à les laisser volontairement dans leur erreur. Strauss a exécuté cette seconde hypothèse d'une manière non moins décisive que la première[1].
Aujourd'hui ces tentatives sont généralement abandonnées, et l'on a recours, pour expliquer sans résurrection la ferme croyance des apôtres à la résurrection, à la supposition d'apparitions purement internes, soit qu'on les envisage, avec Strauss, comme de simples produits psychologiques, des visions dans le sens d'hallucinations, soit qu'on y voie, comme l'a proposé Weisse, des faits de nature pneumatique, des apparitions réelles, non de Jésus ressuscité, mais de Jésus spirituellement et invisiblement vivant.
III. Voici comment se présente l'hypothèse des visions subjectives, en réunissant sommairement les divers exposés qui en ont été faits par ses nombreux partisans, depuis Celse (au IIe siècle) jusqu'à Strauss, Ewald, Hausrath, Holsten, Pfleiderer et M. Renan ; devons-nous ajouter ici MM. Sabatier et Weizsæcker ? Nous sommes encore dans le doute à cet égard ; peut-être appartiennent-ils au groupe subséquent.
Après un premier moment d'abattement profond, les apôtres reprirent courage ; ils se rappelèrent les promesses que Jésus leur avait faites de revenir établir son règne sur la terre, et trouvèrent dans les Ecritures des prophéties qui les confirmèrent dans l'espoir de ce prochain triomphe. Ainsi, par une réaction puissante leur foi se releva rapidement. Et comme (selon plusieurs de ces savants du moins) ils s'étaient, par crainte des Juifs, enfuis en Galilée, soit immédiatement avant, soit après la mort de Jésus, en se retrouvant dans les lieux où ils avaient vécu avec lui, son image apparut si vivante à leur pensée, qu'ils crurent le contempler glorifié, tel qu'ils s'attendaient à le voir revenir ici-bas. Ce ne furent d'abord à leurs propres yeux, que des visions, comme celles avec lesquelles les familiarisait l'histoire de l'Ancien Testament. Mais graduellement, en racontant le récit de ces phénomènes intérieurs, on leur donna une signification corporelle, et l'on y vit des apparitions extérieures du ressuscité. C'est ainsi que les Allemands représentent en général le cours des choses. Il font de Pierre le créateur des premières visions[2]. M. Renan, à l'exemple de Celse, s'attache plutôt au récit de Jean. Selon lui, ce fut Marie-Madelaine qui eut les premières hallucinations et près du tombeau même. Ces rêves trouvèrent bientôt accès auprès des disciples et imprimèrent à l'Eglise primitive la puissante tendance visionnaire qui domina ses origines. Une fois le mouvement commencé dans ce sens, il se prolongea durant un temps plus ou moins long. Dans le cours même du premier jour, les deux disciples d'Emmaüs, puis dans la soirée les onze eurent de nouvelles apparitions de Jésus. Une sorte de fièvre s'empara de la petite troupe des fidèles, l'un communiquant à l'autre ses rêveries. Tous ensemble entrèrent ainsi dans un état d'extase permanente, à tel point qu'au bout de quelques semaines plus de cinq cents personnes à la fois s'imaginèrent avoir vu apparaître le Seigneur glorifié. Cette vie extatique se prolongea jusqu'au moment où, l'élan primitif commençant à s'affaiblir, on recourut à l'Esprit comme au consolateur qui devait tenir lieu à l'Eglise des apparitions de son chef, et le rêve de la Pentecôte succéda ainsi à celui de la résurrection. Voilà comment le savant français se représente le cours des choses.
Le point d'appui exégétique de l'hypothèse des visions, Strauss l'a trouvé dans le passage de Paul 1Cor.15.5-8, où, après avoir énuméré les apparitions du ressuscité aux apôtres, il parle de celle dont il a été témoin lui-même sur le chemin de Damas. Celle-ci, selon Strauss, ne peut avoir été qu'un phénomène de nature interne ; c'est ce que prouve la différence des récits dans le livre des Actes et ce que fait déjà supposer le tempérament nerveux de Paul. Sans doute l'apôtre lui-même n'envisageait pas la chose de cette manière ; il pensait avoir réellement vu le Seigneur. Que si, dans ce cas, il a pris une simple vision pour une réelle apparition, nous devons conclure de là qu'il en est de même de toutes les apparitions aux apôtres qu'il a précédemment énumérées et qu'il met sur la même ligne que la sienne.
Il n'est pas difficile d'apercevoir le vice de cette argumentation de Strauss. Tant qu'il n'a pas prouvé que Paul lui-même envisageait l'apparition de Damas comme une pure vision, il n'a pas le droit de rien conclure de ce passage contre la réalité extérieure des apparitions qu'il a précédemment énumérées. Il faut au contraire conclure du témoignage de Paul relativement à la sienne propre qu'il envisageait aussi ces dernières comme réelles et qu'elles lui avaient été racontées comme telles.
Weizsæcker a bien senti le défaut de l'argumentation de son prédécesseur et il a cherché à y remédier. Il pense que Paul considérait lui-même l'apparition de Damas comme purement interne et que même il n'a pas pu l'envisager autrement. En effet, selon Paul, le Seigneur glorifié ayant un corps pneumatique (1Cor.15.44-46), c'est-à-dire immatériel, il suit de là qu'il n'a pu se figurer l'avoir vu des yeux du corps, qu'il a placé cette apparition dans le domaine purement interne, et que par conséquent il a envisagé aussi de la même manière les apparitions aux apôtres qu'il venait de rappeler.
Commençons l'étude de ce sujet par l'examen du témoignage de Paul. Et d'abord, Paul a-t-il envisagé lui-même l'apparition de Damas comme un fait purement interne ? On ne comprendrait pas, s'il en était ainsi, comment il pourrait écrire aux Corinthiens ces mots (1Cor.9.1) : « Ne suis-je pas apôtre ? N'ai-je pas vu Jésus-Christ, notre Seigneur ? » Voir le Seigneur en vision, c'était un fait qui, dans l'intuition de l'Eglise primitive, pouvait arriver à tout simple fidèle, à un Ananias, par exemple, sans qu'il en résultât un droit quelconque à l'apostolat ; tout au plus pouvait-on conclure de là à l'existence du don prophétique chez celui à qui cette distinction était accordée. Le raisonnement de Paul n'aurait donc rien valu et n'eût excité à Corinthe que le sourire de ses adversaires. Le sens que nous donnons à ce passage est confirmé par le commencement de l'épître aux Galates : « Paul, apôtre non de la part des hommes, ni par l'intermédiaire d'un homme, mais par Jésus-Christ et par Dieu le Père » - et il ajoute : « qui l'a ressuscité des morts. » Paul veut dire qu'il a été appelé à l'apostolat, aussi bien que les autres apôtres, de la part de Dieu et par Jésus-Christ directement, seulement avec cette différence que, tandis qu'ils ont été appelés par. Jésus vivant sur la terre, il l'a été, lui, par Jésus-Christ ressuscité. Paul eût-il jamais osé s'exprimer de la sorte, s'il eût envisagé l'apparition de Jésus comme une pure vision ? Comp. aussi Rom.1.4-5. - Que prouve en face de telles paroles l'objection que Baur tire de Gal.1.15-16 : « Quand Dieu trouva bon de révéler en moi son Fils, » comme si ce en moi signifiait que l'apparition avait été un fait purement interne ? L'expression : révéler son Fils, ne s'applique point ici exclusivement au fait de l'apparition extérieure, mais à toute l'illumination qui suivit et par le moyen de laquelle Paul arriva à la pleine connaissance de Jésus comme Fils de Dieu ; c'est ce travail intérieur qui doit s'opérer dans le for intime de tout chrétien et dont il parle en ces mots 1Cor.12.3 : « Personne ne peut dire : Jésus Seigneur ! si ce n'est par le Saint-Esprit. »
Ce qui empêche absolument de penser que, dans les apparitions mentionnées au chap. 15 de la première aux Corinthiens, Paul n'ait vu que des aperceptions internes, c'est le but pour lequel il les énumère. Il veut prouver aux Corinthiens notre propre résurrection, ce dernier mot certainement compris dans le sens ordinaire d'une revification du corps terrestre. On se moquait à Corinthe de cette idée. Paul montre par l'image du grain de semence qui, déposé en terre, y périt d'abord, mais pour se déployer ensuite en un organisme nouveau, que l'attente d'une résurrection corporelle n'est pas aussi absurde qu'on le pense. Il s'agit donc bien d'un retour à la vie du corps déposé dans la terre, et c'est ce fait futur dont il trouve la preuve dans la résurrection de Jésus et dans les apparitions qui l'ont manifestée. S'il n'eût pas envisagé ces faits comme objectivement et corporellement réels, le raisonnement serait absurde. Prouver par une vision interne la réalité de la future résurrection des corps ! Remarquons encore dans ce passage un mot significatif. Parmi les faits que Paul donne comme constituant les éléments les plus essentiels dans le contenu du témoignage apostolique, il indique expressément, comme ayant séparé la mort et la résurrection de Jésus, son ensevelissement (v. 4). Ces mots : καὶ ἐτάφη, et qu'il a été enseveli, ne peuvent, dans ce contexte, avoir que ce sens : Après sa mort, son corps a été mis au tombeau, et de ce tombeau ce corps est sorti ressuscité. Nous avons ainsi de la main de Paul lui-même la preuve du sens dans lequel et lui et les apôtres entendaient les mots suivants : « Et il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures. »
La déclaration de Paul (1Cor.15.1-11) sur le témoignage apostolique est d'une importance capitale dans la question. Car elle écarte positivement une supposition récemment émise pour ôter toute valeur aux faits qui, dans nos récits évangéliques, forcent à attribuer un caractère de réalité aux apparitions du Seigneur ressuscité. On a dit : Les apôtres n'ont témoigné que d'un fait : c'est qu'ils avaient eu des visions dans lesquelles ils avaient contemplé le Seigneur glorifié. Et c'est la légende postérieure qui a transformé ces faits internes en faits extérieurs, en apparitions réelles. Or nous avons ici le témoignage d'un homme qui avait été en relation directe avec les apôtres eux-mêmes. « Je vous ai transmis, dit-il aux Corinthiens, ce que j'ai aussi reçu. » Reçu de qui ? Nous le savons. Paul s'était entretenu lui-même de ces choses avec Pierre et Jacques ; il avait passé quinze jours avec eux à Jérusalem, trois ans après sa conversion (Gal.1.18-19), et il serait bien étonnant que pendant tout ce temps la résurrection de Jésus n'eût pas été quelquefois le sujet de leurs conversations. Paul n'a donc pas puisé aux eaux altérées de la légende, il a eu accès à la source même. Dans la tradition, telle qu'il nous la rapporte, nous possédons par conséquent le témoignage apostolique sous sa forme la plus authentique et la plus pure.
Quant à l'objection tirée par Weizsæcker du terme de corps spirituel employé par Paul pour désigner le corps glorifié, terme qui prouverait que, selon Paul lui-même, le Seigneur qui lui est apparu, ne peut avoir été l'objet d'une aperception sensible, elle repose sur un pur malentendu. Pas plus le terme de corps psychique ne signifie un corps de substance psychique, - ce qui renfermerait une idée en elle-même contradictoire, - pas plus un corps spirituel ne signifie un corps de nature spirituelle, ce qui serait absurde. Il s'agit d'un corps de nature matérielle (d'ordre supérieur) capable de servir d'organe à un esprit, comme notre corps actuel (de matière d'ordre inférieur) sert d'organe à une ψυχή. C'est précisément en raison de cette notion que Paul a développé, quelques versets auparavant, la différence entre les espèces multiples de substances corporelles dont la nature nous offre des exemples. Tout le chapitre prouve d'ailleurs la relation étroite que l'apôtre établit entre notre corps actuel et le corps spirituel dont nous serons revêtus par la résurrection ; cette relation serait rompue si le corps nouveau était absolument immatériel. Il y aurait substitution, non transformation. Or l'apôtre établit fortement que ce corps nouveau ne différera pas plus du corps glorifié de Jésus que notre corps actuel ne diffère du corps du premier Adam (v. 48. 49). Tout cela ne serait que des paralogismes dans le sens que Weizsæcker donne à l'expression de corps spirituel ; comp. encore le σωματικῶς (Col.2.9).
Paul et les apôtres ont donc, sans le moindre doute, comme le pensait Strauss, cru à la réalité corporelle des apparitions de Jésus. Mais même dans ce cas, une possibilité reste toujours : c'est qu'ils aient été les dupes de leur propre imagination et que, dans leur amour pour leur Maître et avec leur désir ardent de le voir reparaître, ils aient pris de simples visions pour des apparitions corporelles.
Examinons encore cette question avec tout le soin qu'elle mérite. Et d'abord, d'où serait provenue cette impulsion puissante qui aurait fait surgir dans l'esprit des disciples, et plus tard dans celui de Paul, une image tellement vive de Jésus ressuscité, qu'ils l'eussent prise pour sa présence même en chair et en os ? Paul, en se rendant à Damas, ne s'attendait évidemment à rien moins qu'à une pareille apparition ; il n'avait en vue que la destruction du petit troupeau de fidèles qui se trouvait dans cette ville. Les femmes, en se rendant au tombeau le surlendemain de la mort de Jésus, y allaient pour achever l'embaumement de son corps ; elles étaient donc bien persuadées que ce corps était destiné à rester indéfiniment dans le sépulcre. Marie-Madelaine, en voyant Jésus, s'imagine voir le jardinier, c'est-à-dire qu'elle s'attend à voir un personnage quelconque plutôt que lui. Ce que les deux d'Emmaüs et les apôtres espéraient, s'ils espéraient encore, c'était, comme le pensait aussi le brigand sur la croix, un retour glorieux de Jésus revenant des cieux comme Roi-Messie. Mais le retour du cadavre à la vie, ils y pensaient si peu, qu'ils racontent eux-mêmes comment, lorsque Jésus leur apparut pour la première fois, ils croyaient voir un esprit, et que Jésus fut obligé de manger devant eux pour les convaincre de la réalité de sa présence corporelle. Il n'y avait donc absolument rien dans l'état d'esprit ni des femmes (particulièrement de Marie-Madelaine), ni des apôtres (qu'on se rappelle surtout Thomas), ni plus tard de Paul, qui les prédisposât à produire d'eux-mêmes la vision intérieure d'un ressuscité. On attendait peut-être quelque chose comme une parousie, mais absolument pas une résurrection.
Nous avons vu que les critiques allemands, rejetant l'hypothèse de M. Renan relativement au rôle de Marie-Madelaine, attribuent à Pierre, qui s'était réfugié en Galilée, les premières visions. Ils croient ainsi faciliter l'explication de l'origine de ce phénomène psychologique. Mais cette fuite de Pierre et même des autres disciples en Galilée est une invention qui ne repose sur aucune raison sérieuse. La peur que l'on attribue aux disciples n'est justifiée par aucune poursuite exercée à leur égard. Pierre sort librement de la cour du grand sacrificateur sans que personne ait songé à mettre la main sur lui, lors même que sa qualité de disciple vient d'être reconnue de tous. Le prétendu éloignement immédiat des disciples au moment même où leur Maître subit un supplice si atroce, est tout ce qu'il y a de plus improbable ; il est de plus en contradiction flagrante avec tous nos récits qui placent les premières apparitions aux abords du sépulcre ou à Jérusalem et dans le voisinage, nullement en Galilée, et cela dès le surlendemain de la mort, et non des semaines après cet événement. Cet éloignement est également contraire au témoignage de Paul lui-même, qui déclare, sur la foi des apôtres, qu'un jour seulement, passé par Jésus dans le tombeau, a séparé sa mort de ses premières apparitions, comme ressuscité.
L'explication de l'origine des visions par les critiques allemands n'est donc pas plus admissible que celle du critique français. Relevons encore, d'ailleurs, un certain nombre de traits qui impriment positivement aux apparitions de Jésus ressuscité le sceau de l'objectivité et de la réalité extérieure.
1o Elles sont en nombre extrêmement restreint, neuf au plus, comme nous l'avons vu. Que dire après cela du tableau de M. Renan ; de cette « fièvre intense, » qui s'allume ; de ces fidèles « qui s'enivrent les uns les autres et s'imposent leurs rêves ; » de cette période durant laquelle « les visions se multipliaient sans cesse…, » etc. (Les apôtres, p. 25) ? Où est ici le jeu accordé à l'imagination ? Où est le rêve ?
2o Les apparitions ont été perçues, non par une ou deux, mais par sept, douze et même cinq cents personnes. Ces personnes auraient-elles toutes participé à une même hallucination ? On cite comme exemples les épidémies convulsionnaires du moyen-âge, les illusions de l'ouïe et de la vue des prophètes camisards, que partageaient des foules abusées. Mais ces exemples mêmes ne servent qu'à faire mieux ressortir le contraste entre les états de réelle surexcitation, auxquels ils appartiennent, et le calme, le sang-froid, le sérieux pratique, le bon ordre irréprochable de l'Eglise apostolique. Rien ne ressemble moins que celle-ci à une populace ignorante fanatisée. Il semble que le calme divin de Jésus domine les apôtres et les fidèles. On connaît les symptômes de surexcitation nerveuse, les cris, les gémissements, les crampes, les évanouissements qui ont si souvent signalé ce que l'on a appelé les réveils. Aucune trace de phénomènes semblables dans les églises de la Pentecôte. On a cité parfois le parler en langues ; mais ce phénomène se présente une fois, le jour de la Pentecôte, et avec de tout autres caractères que plus tard dans l'église de Corinthe. Après cela il ne reparaît dans l'Eglise primitive que plusieurs années après, lorsque Pierre prêche chez Corneille à Césarée ; et la parole de cet apôtre relative à cet événement Act.11.15 : « Le Saint-Esprit tomba sur eux, comme il était tombé sur nous au commencement, » montre bien que c'était un fait exceptionnel, qui ne s'était point renouvelé dans l'intervalle. Enfin on ne rencontre de nouveau un fait semblable que plusieurs années plus tard, à Ephèse (Act.19.6). On ne peut donc tirer de là aucune conséquence sur l'état habituel de la première Eglise à Jérusalem. Les apôtres y vaquaient au ministère de la parole et à la prière (Act.6.4) : voilà tout ce que nous en savons.
3o Comment se fait-il, si ces apparitions de Jésus ressuscité sont de simples visions, qu'elles aient brusquement cessé dès le jour de l'ascension, quarante jours après qu'elles avaient commencé ? Cette fin si brusque s'expliquerait-elle si elles étaient le produit de l'exaltation ? Une fois lancée dans une pareille voie, l'imagination chrétienne serait-elle tout à coup rentrée au repos ? La crise montaniste, due à des causes beaucoup moins puissantes, s'est prolongée pendant tout un demi-siècle. M. Sabatier prétend, il est vrai, d'après 1Cor.15.8, où Paul mentionne, à la suite de ces apparitions aux apôtres, celle qui lui a été accordée à lui-même après toutes les autres, qu'il doit y en avoir eu toute une série entre les premières et celle-ci. Mais pour trouver cette idée dans le texte de l'apôtre, il faut être décidé à l'y mettre à tout prix. Pourquoi pas une de ces apparitions prétendues, qui auraient eu lieu dans ce long intervalle de plusieurs années, ne serait-elle mentionnée par Paul ? La cessation a donc été prompte et nettement marquée. L'apparition du jour de l'ascension a été la neuvième et la dernière de celles qui ont précédé la sienne. Ce fait contraint l'historien impartial à attribuer ces phénomènes à une cause extérieure, cause qui, par une raison quelconque, a cessé de déployer ses effets dès ce jour-là[3].
4o On comprendrait encore que les apparitions de Jésus s'expliquassent par des visions subjectives, si elles avaient consisté uniquement dans l'aperception vague et lointaine d'une figure lumineuse apparaissant à distance, ou de quelques sons confus, comme ces bruits de tambour ou ces chants de psaumes que les Réformés persécutés croyaient entendre parfois au-dessus de leurs têtes, et qu'ils attribuaient à des anges qui venaient soutenir leur foi. Jésus, lui, ne reste pas à distance des siens, il se tient au milieu d'eux, il mange sous leurs yeux, il invite Thomas à le toucher, il souffle sur eux. Ses paroles sont nettes et précises ; il leur ouvre l'intelligence des Ecritures ; Pierre comprend fort bien sa question trois fois répétée et la déclaration qui le replace à la tête de l'apostolat ; l'institution du baptême, la promesse de la Pentecôte, le départ des apôtres pour Béthanie, tout cela est si clair et si positif qu'il ne reste, en face de ces faits, que cette alternative : invention coupable ou réalité extérieure.
Sous l'influence d'expériences récentes, quelqu'un en viendrait-il peut-être à supposer ici des suggestions hypnotiques ? Mais qui donc serait le magnétiseur, auteur de ces suggestions étranges ? Serait-ce Jésus mort qui serait revenu pour jouer ce rôle ? Il est plus aisé d'admettre la réalité de sa résurrection, qu'une telle supposition.
IV. Toutes ces considérations ont agi avec tant de force sur l'esprit de plusieurs critiques actuels qu'ils ont consenti à reconnaître une cause objective à ces phénomènes internes. Pour relever le courage et la foi des apôtres, Dieu a permis que Jésus mort, mais vivifié en esprit, leur apparût du sein des demeures célestes et vînt leur donner l'assurance de sa vie glorieuse, ce qui n'implique nullement le miracle de la résurrection corporelle. Ces apparitions de nature toute spirituelle étaient, selon l'expression de Keim, comme des télégrammes célestes que Dieu leur adressait. Ainsi ont pensé aussi Schenkel, Al. Schweizer et Lotze, l'auteur du Microcosmus. Devons-nous ajouter ici les noms de MM. Weizsæcker et Sabatier ? Leurs explications sur ce point sont si embarrassées qu'il est malaisé de savoir si on doit les ranger parmi les partisans des visions purement subjectives ou parmi ceux des apparitions pneumatiques.
A l'égard de cette dernière explication, remarquons d'abord que, comme nous l'avons démontré au sujet de l'hypothèse précédente, les apôtres et Paul étaient d'accord sur ce point que le Seigneur ne leur était pas seulement apparu en vision, mais qu'ils l'avaient contemplé revêtu de son corps sorti vivant du tombeau. Qu'on relise Rom.8.11 ; Philip.3.21 et 1Pier.3.19-22, et si l'on n'avait pas été convaincu par ce qui précède, il me paraît qu'en face de ces passages, on ne saurait douter de leur conviction sur ce point. Les termes de résurrection et de transformation, dans ces passages, ne peuvent se rapporter à un simple réveil spirituel, mais impliquent la résurrection du corps. Qu'on se rappelle, après cela, le fait important que nous avons constaté à l'occasion de l'hypothèse des visions : c'est que les apôtres s'attendaient bien à un retour de Jésus glorifié, mais nullement à la résurrection de son corps ; que par conséquent ils auraient été disposés à prendre des apparitions corporelles pour des visions, bien plutôt qu'à faire l'inverse, comme on le voit par la peine que Jésus doit prendre pour les convaincre que lui, Jésus, présent devant eux, n'est pas un pur esprit, mais qu'il est réellement là corporellement ; et l'on comprendra qu'ils n'ont point pu donner à une vision spirituelle la signification d'une apparition corporelle. Cette raison prend une force plus grande encore, si l'on tient compte du fait que les apôtres. Paul en particulier, savaient fort bien discerner entre une vision et une apparition réelle, tout en maintenant l'objectivité de la première. En effet, dans le récit des Actes sont mentionnées plusieurs visions dans lesquelles le Seigneur lui-même est apparu à l'apôtre ; ainsi dans le temple à Jérusalem (Act.22.17-21) ; à Corinthe (Act.18.9) ; dans la citadelle à Jérusalem (Act.23.11). Mais rien ne prouve que dans aucun de ces cas il ait pensé voir autre chose qu'une vision toute spirituelle ; au contraire, il dit lui-même que dans la première il vit le Seigneur ἐν ἐκτάσει, dans la seconde, δι’ ὁράματος ; la troisième eut lieu νυκτί (de nuit) ; expressions qui impliquent une vision, non une vue réelle. Mais l'apparition de Damas appartient selon lui à un tout autre ordre de faits. Ses compagnons de route ont vu et entendu quelque chose. C'est pourquoi aussi il la range à la suite des apparitions du ressuscité aux apôtres ; et par les mots : en dernier lieu (1Cor.15.8), il la sépare profondément de toutes les visions qui peuvent lui avoir été accordées plus tard. Si ce n'était pas là le sens de cette parole : ἔσχατον πάντων κἀμοί, en dernier lieu, après tous, à moi aussi, elle exprimerait un fait matériellement faux. Car le Seigneur est apparu en vision à d'autres, à Ananias, par exemple, à la suite de la conversion de Paul. Il est donc bien évident qu'aux yeux de l'apôtre, qui connaît la différence entre ces deux ordres de faits, l'apparition sur le chemin de Damas appartient à une tout autre catégorie que les visions. C'est du reste ce qui ressort du terme σωματικῶς, corporellement, Col.2.9, certainement dicté à Paul par le souvenir de l'impression qu'il avait reçue de cet événement unique.
Mais arrivons au fait principal contre lequel se brise aussi bien l'hypothèse des apparitions pneumatiques que celle des visions psychologiques : la subite disparition du corps du Seigneur. Cette disparition est constatée non pas seulement par le témoignage des femmes et des apôtres venus au sépulcre, mais encore par le bruit répandu chez les Juifs que c'étaient les disciples qui avaient enlevé de nuit le corps de Jésus. Comment expliquer cette disparition mystérieuse ? Si ce sont les disciples qui ont enlevé et fait disparaître le corps afin de pouvoir accréditer la nouvelle de la résurrection de Jésus, ils ne sont plus que d'impudents menteurs : car ils ont publié à la face du monde un fait, tout en ayant sous les yeux la preuve de sa fausseté. Et quel fait ? Un acte de Dieu ! Nous serions donc, dit saint Paul, de la pire espèce de faux témoins, « des faux témoins à l'égard de Dieu » (1Cor.15.15). Ou seraient-ce les Juifs qui auraient commis ce rapt ? Ils auraient donc travaillé contre eux-mêmes et pour leurs adversaires ; car le moyen le plus décisif de fermer la bouche aux prédicateurs de la résurrection, n'était-ce pas de montrer le corps ? Ces deux suppositions étant l'une et l'autre inadmissibles, on a eu recours à une supposition intermédiaire. Ce seraient des amis de Jésus, non encore ses disciples déclarés, comme Joseph et Nicodème, qui auraient enlevé le corps pour le soigner, et qui bientôt, le voyant mort, l'auraient enseveli en secret. Mais comment eussent-ils pu garder indéfiniment le silence sur cet acte vis-à-vis des apôtres, en les voyant prêcher avec conviction la résurrection de Jésus ? Ou bien, si après cela ils étaient rentrés dans le judaïsme, n'était-ce pas alors le moment de parler, et leur silence ne serait-il pas dans ce cas plus incompréhensible encore ?
Qu'est donc devenu le corps de Jésus ? Comment a-t-il disparu, laissant derrière lui le linceul dont il avait été enveloppé et le suaire qui avait entouré sa tête ? Et à supposer qu'il eût été enlevé, l'eût-on emporté sans ce linceul qui l'enveloppait ? Que répondre à ces questions ? M. Sabatier se tire d'affaire en disant tout simplement : « Les éléments matériels du corps dans lequel Jésus avait vécu ici-bas, sont retournés à la terre[4]. » Comment se représenter ce retour ? L'ont-ils fait d'eux-mêmes ? Mais il faut des années pour que la terre absorbe un cadavre, sans qu'il en reste quelque trace. Or le tombeau a été trouvé vide deux jours après l'ensevelissement, au témoignage des apôtres et de Paul. Serait-ce le ressuscité spirituel qui serait revenu ici-bas pour être, de ses mains célestes, son propre fossoyeur ? - Il est triste de voir une pareille question résolue d'une manière aussi légère. Il est triste également de lire les grands mots et les phrases sonores au moyen desquels ce théologien cherche à sortir de l'impasse où il se voit poussé, d'un côté, par son respect pour le caractère moral des apôtres auxquels il lui répugne d'imputer une fraude, et, de l'autre, par la résolution bien arrêtée chez lui, indépendamment de toute investigation historique, de ne pas admettre un miracle tel que la résurrection corporelle du Seigneur.
On parle de « difficultés inextricables…, » de la tendance à matérialiser ce qu'il y a « de plus sublime et de plus suave, » « de symboles populaires » sous lesquels se voilent des « vérités profondes. » On s'abrite derrière « l'inconnu, » « l'inexplicable ; » tout cela, pourquoi ? Pour envelopper de brouillards un fait patent qu'on ne veut pas voir, pour pouvoir contester l'incontestable. Tout cela s'applique également aux procédés analogues de Weizsæcker dans son dernier ouvrage d'ailleurs si remarquable[5]. - Le fait est que ce sépulcre vide « sur lequel est fondée l'Eglise » ne s'explique que par la libre sortie de celui qui y avait été couché.
3. La nature du corps de Jésus ressuscité.
Il existe actuellement sur ce point deux opinions opposées, l'une représentée par Reuss, l'autre par Weiss.
D'après la première, le corps ressuscité de Jésus ne serait autre que son corps terrestre, ranimé par le retour du souffle de vie, de sorte que cette résurrection serait à peu près de la même nature que celle de la fille de Jaïrus ou de Lazare. Mais outre que cette manière de voir nous conduirait à admettre que Jésus a dû bientôt mourir de nouveau, ce qui impliquerait les conséquences que nous avons dites (⇒), elle est incompatible avec le mode d'apparition et les disparitions subites du Seigneur après sa résurrection, et avec le changement complet dans sa personne que suppose la difficulté éprouvée par les siens à le reconnaître. Jésus est certainement entré par le fait de la résurrection dans un mode de vie supérieur à celui de l'existence terrestre. C'est ce que suppose cette expression qu'il emploie lui-même en parlant à ses disciples : « Lorsque j'étais encore avec vous » (Luc.24.44). Son corps est soumis dès maintenant à des conditions d'existence entièrement nouvelles.
D'un autre côté, peut-on admettre, avec Weiss et d'autres, que par la résurrection Jésus soit entré en plein dans son état de gloire et qu'il ait revêtu le corps spirituel qu'il possède actuellement dans le ciel ? Cette conception ne nous paraît pas non plus compatible avec les faits. Pour expliquer comment Jésus, revêtu de ce corps céleste, a pu manger aux yeux des apôtres, inviter Thomas à le toucher de sa main (Weiss admet l'authenticité du IVme évangile), comment il a pu montrer aux disciples les plaies de ses mains et de ses pieds en leur disant : « Voyez, c'est bien moi ; un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai. » Weiss est obligé d'admettre que Jésus se revêtait à chaque fois d'une forme sensible qui rappelait de tous points son corps d'autrefois et qu'il la déposait après l'apparition terminée. Mais quoi ? Ses mains et ses pieds percés, qu'il fait toucher à Thomas pour le convaincre de la réalité de sa présence, ne seraient qu'un faux semblant, cette figure rayonnante de vie et d'amour, qu'un masque et, si j'ose ainsi dire, qu'une sorte de fantasmagorie ? En vérité il vaudrait encore mieux en revenir à l'opinion de Rothe, qui pensait qu'à chaque apparition Jésus glorifié allait reprendre dans le tombeau son vieux corps, pour s'en dépouiller de nouveau en rentrant au ciel.
Nous possédons des paroles de Jésus et des faits de sa vie antérieure qui nous conduisent, me semble-t-il, à une troisième manière de voir plus naturelle et plus propre à concilier ces phénomènes en apparence contradictoires dans les apparitions de Jésus. Il dit lui-même à Marie dans la première (Jean.20.17) : « Je ne suis point encore monté auprès de mon Père ; mais je monte. » Cette parole me paraît indiquer que Jésus se sentait alors dans un état de transition qui avait commencé avec sa résurrection et qui attendait encore une consommation. Son corps était bien celui d'autrefois, mais obéissant à des lois toutes nouvelles et comme nous l'avons vu, soumis à la volonté de l'esprit avec une liberté qu'il ne possédait pas auparavant. Deux faits dans la vie terrestre de Jésus se présentent à nous comme les préludes de cet état intermédiaire entre la vie terrestre et la gloire parfaite : la marche de Jésus sur les eaux, dans laquelle nous voyons son corps surmonter par la volonté de l'esprit la loi de la pesanteur ; et la transfiguration, dans laquelle, sans avoir dépouillé encore son corps terrestre, il nous apparaît comme étant déjà en voie de glorification.
On objectera que ce mode d'existence mixte, transition entre l'état psychique et l'état pneumatique, est un fait dont nous ne pouvons nous faire aucune représentation. Cette observation parfaitement vraie ne peut inquiéter que celui qui croirait savoir quelque chose sur la nature de la matière et sur les rapports du corps avec l'esprit qui dispose de lui.
4. L'origine des récits et leurs rapports.
Déjà en étudiant l'histoire de la Passion, nous avons pu remarquer que la tradition orale n'était pas aussi fermement stéréotypée dans cette partie que dans celle du ministère galiléen. Les récits de la résurrection présentent une liberté plus grande encore, et nous avons déjà indiqué la raison principale de ce fait en commençant cette partie. Nous devons maintenant étudier de plus près cette question difficile.
L'origine de la tradition que possédait et enseignait Paul n'est pas douteuse ; elle provient des apôtres, essentiellement de Pierre et de Jacques. Le récit de Luc, tout en présentant des particularités remarquables, est si conforme à l'énumération des apparitions qui se trouve chez Paul, que nous ne pouvons méconnaître l'influence exercée sur sa narration par les récits de son maître, lors même qu'il a recueilli avec soin des renseignements propres à la compléter. Le récit de Marc, dans sa partie authentique, nous présente le type absolument primitif de la narration apostolique, telle qu'elle s'était conservée à Jérusalem ; et il en est de même du récit de Matthieu, dont la première moitié est presque identique à la partie authentique de Marc et doit ainsi avoir la même origine. C'est entre ce récit de Matthieu et celui de Luc que nous trouvons la différence la plus difficile à expliquer. Tandis que Luc raconte trois apparitions qui toutes trois ont eu lieu à Jérusalem ou dans le voisinage, et après cela uniquement celle de l'ascension (dès le v. 50), l'attention de Matthieu se concentre sur une apparition qui a eu lieu sur une montagne en Galilée. Enfin, chose remarquable ! Jean, qui raconte indépendamment de la tradition et d'après ses souvenirs personnels, tend la main, d'un côté, à Luc, en racontant trois apparitions en Judée, et, de l'autre, à Matthieu, en décrivant en détail une apparition qui a eu lieu en Galilée ; mais tout cela en conservant à l'égard des récits de ses devanciers sa pleine indépendance. Voir l'apparition à Marie-Madelaine, dont Luc ne parle point, et l'apparition sur les bords du lac de Génézareth, étrangère à Matthieu.
Dans cet état de choses le problème à résoudre est celui du rapport de Luc et de Matthieu. Le récit de Matthieu n'exclut pas, comme on le prétend, toute autre apparition que celle sur la montagne de Galilée, et en particulier les trois premières apparitions racontées par Luc. Car 1o Matthieu en mentionne lui-même une accordée aux femmes près du sépulcre ; et 2o il parle d'un ordre donné par Jésus aux disciples pour leur fixer comme lieu de rendez-vous une certaine montagne de Galilée, ce qui suppose en même temps une indication sur le jour où cette réunion devait avoir lieu. Or ces communications impliquent un entretien préalable avec eux ou l'un d'eux, après la résurrection. Jésus avait pensé à cette réunion dès avant sa mort (Matth.26.32 ; Marc.14.28). Il comptait ainsi reconstituer le petit troupeau dispersé par la mort du Berger. Cette réunion était donc à ses yeux d'une très grande importance. Aussi l'ange la rappelle-t-il aux femmes et par elles aux apôtres, et cela en des termes qui font comprendre qu'elle avait un caractère tout à fait général. C'était là en effet que Jésus voulait, avant de quitter la terre, se manifester à tous les croyants qu'il avait trouvés en Israël, comme le Messie promis revêtu de la souveraineté universelle, établir le signe visible de la communauté nouvelle par l'institution du baptême et donner solennellement aux apôtres l'autorisation de faire entrer dans l'Eglise maintenant fondée non seulement les croyants Israélites, mais ceux de tous les peuples du monde. Le récit de la réunion dans laquelle furent accomplis des actes aussi importants, était le vrai couronnement d'un évangile tel que celui de Matthieu, que dominait d'un bout à l'autre le point de vue théocratique et qui avait commencé par ces mots : « Jésus, le Christ, fils de David, fils d'Abraham. » La corrélation entre ce premier mot du récit et la scène finale qui le couronne, est complète. Il n'y a donc aucune raison de croire qu'en terminant son évangile, comme il le fait, par le récit de cette apparition qui avait un caractère si grave et en même temps si spécial, l'auteur ait entendu exclure tout autre apparition de Jésus ressuscité.
Luc, de son côté, s'était proposé de retracer le développement graduel de l'œuvre du Seigneur. Il avait pris pour norme de ce développement l'élévation progressive de ceux que Jésus avait choisis pour agents, à la hauteur de leur apostolat futur (voir le plan du troisième évangile, tel que nous l'avons exposé). Son point de mire était par conséquent, non la manifestation de Jésus aux siens en sa qualité de Messie promis à Israël, mais la propagation du salut accompli par Jésus, dans le monde entier, de Nazareth à Jérusalem et de Jérusalem à Rome. Il devait ainsi attacher une importance toute particulière aux apparitions par lesquelles Jésus avait achevé l'éducation de ses futurs envoyés, en relevant leur courage, en raffermissant leur foi, en leur traçant le programme de leur travail et en leur promettant le secours de l'Esprit qui les soutiendrait jusqu'au bout du monde dans cette œuvre immense. C'est là le point de vue sous lequel les apparitions de Jésus sont présentées dans les premiers versets du livre des Actes ; c'est aussi celui qui a déterminé le récit des apparitions dans l'évangile de Luc. Si l'apparition solennelle décrite par Matthieu était le point suprême auquel devait aboutir le récit de cet évangéliste, les révélations de Jésus aux apôtres rapportées par Luc étaient comme autant de jalons sur la route qui conduisait l'Evangile jusqu'aux portes de la capitale du monde païen ; elles formaient ainsi la transition à l'histoire nouvelle qui allait s'ouvrir et que Luc se proposait de raconter dans son second livre.
L'idée que nous nous formons de nos évangiles ne doit pas être une opinion préconçue, comme celle-ci, par exemple : que leurs auteurs étaient tenus de raconter tout ce qu'ils savaient. Elle doit se former sur ces écrits eux-mêmes, en étudiant avec soin leur but et leur caractère particuliers.
La résurrection de Jésus n'est pas simplement le retour d'un individu humain à la vie terrestre ; c'est l'humanité elle-même qui, après avoir subi en la personne de son représentant la peine du péché, reparaît justifiée et entre dans l'existence supérieure que Dieu avait destinée à l'homme, comme terme glorieux de son existence terrestre. - Ce mode d'élévation n'était pas la voie normale qui aurait dû nous conduire de la vie d'ici-bas à la gloire céleste ; la scène de la transfiguration nous a éclairés sur ce sujet. Si, selon l'expression de Jésus, « il a fallu que le Christ subît ces choses pour entrer dans sa gloire, » c'est que le péché était survenu et, à sa suite, la mort. Sans cela le type de la transformation à opérer eût été, non le grain de blé qui doit périr en terre pour revivre, mais la chenille qui, après s'être enveloppée dans son tombeau de soie, par une paisible transition, en sort être aérien, sans avoir connu le mystère de la mort. Une fois le péché commis et le règne de la mort établi au sein de l'humanité, elle ne pouvait plus s'accomplir sous cette forme sereine ; elle réclamait un drame sanglant et douloureux, celui de la mort et de la résurrection d'un seul pour tous (2Cor.5.15). - Supposons un instant que le voile fût tombé après le premier acte de ce drame, la mort de la croix, et ne se fût point relevé pour laisser contempler au monde le spectacle du Ressuscité, « l'homme fort, » quoique vaincu par « l'homme plus fort, » serait encore là debout sous la forme de la mort, et, se dressant à l'entrée de sa forteresse avec ses captifs liés et bien gardés derrière lui, il braverait ce vainqueur qui n'a point reparu. Il faudrait cesser dans ce cas d'entonner le chant de triomphe : « Mort, où est ton aiguillon ! Sépulcre, où est ta victoire ! » Bien plus, il faudrait aller jusqu'à dire avec saint Paul (1Cor.15.17) : « Notre foi est vaine et nous sommes encore dans nos péchés. » Car, si réellement la condamnation est enlevée et le péché vaincu, la défaite de la mort a dû suivre celle du péché ; or la défaite de la mort, c'est la résurrection.
5. L'ascension. (24.50-53)
Notes
[1] L'idée de Gfrörer, que le corps de Jésus aurait été emporté par Joseph et Nicodème dans la maison de l'un d'eux pour y être soigné et y aurait repris vie naturellement, conduit aux mêmes conséquences morales, sans parler d'autres impossibilités extérieures.
[2] Voir Weizsæcker, Das apostolische Zeitalter, p. 1-16 Pfleiderer, Das Urchristenthum, seine Schriften und Lehren, p. 3-11.
[3] Personne n'a mieux développé cette preuve que Keim dans son Geschichtlicher Christus. Il a fait pour l'hypothèse des visions ce que Strauss avait fait pour celle de la léthargie de Jésus.
[4] Christianisme au XIXe siècle, avril 1880.
[5] Das apostolische Zeitalter, 1880.