Matthieu et Marc attribuent les moqueries aux deux brigands. Les partisans de l'harmonie à tout prix entre nos récits pensent qu'ils commencèrent tous deux par blasphémer et que plus tard l'un des deux rentra en lui-même. Dans ce cas, il faut reconnaître que Matthieu et Marc ont ignoré ce changement de sentiment. Autrement, pourquoi ne l'auraient-ils pas signalé ? Ce qui me semble le plus naturel, c'est d'admettre qu'ils groupent les moqueurs par catégories et qu'ils ignorent le fait spécial rapporté par Luc. - Comment ce brigand avait-il été touché, convaincu ? Sans doute il avait tout d'abord été frappé du contraste entre la sainteté qui rayonnait en Jésus et ses propres méfaits (v. 40 et 41). Puis la douceur avec laquelle Jésus se laissait conduire au supplice et surtout sa prière pour ses bourreaux avaient saisi sa conscience et son cœur. Le titre de Père, que Jésus donnait à Dieu au moment même où il était livré à un traitement si cruel, lui avait révélé en lui un être qui vivait dans une relation intime avec Jéhova, et fait pressentir sa divine grandeur. La foi au titre de Roi des Juifs, inscrit sur sa croix, résultait naturellement de telles impressions. - La forme interrogative chez les alex. : N'es-tu pas le Christ ? a quelque chose de plus amer que les moqueries précédentes et doit être préférée à la leçon ordinaire. Les mots : Et toi non plus, tu ne crains donc point Dieu…, opposent cet homme, qui doit trembler devant la justice divine devant laquelle il va paraître, à la foule non condamnée à la mort, qui les entoure et à laquelle il est permis de se conduire de la sorte. - La supplication qu'il adresse à Jésus (v. 42) lui est inspirée par la foi à une miséricorde dont le pressentiment s'est éveillé en lui à l'ouïe de la prière de Jésus pour ses bourreaux. Le témoignage des anciennes versions en faveur de la leçon byz. : « Il dit à Jésus : Souviens-toi, Seigneur, » me paraît d'un trop grand poids pour que l'on puisse préférer ici la leçon alex. : « Il dit : Jésus, souviens-toi… ! » La transformation du datif τῷ Ἰησοῦ en allocution directe était aisée ; elle a entraîné naturellement la suppression du mot Κύριε, Seigneur ! - La prière du malfaiteur : Souviens-toi de moi, s'explique par cette communauté de supplice qui lui semble établir entre eux un lien désormais indissoluble. Comment ce Jésus, qui a prié tout à l'heure pour ses bourreaux, pourrait-il oublier tout à fait son pauvre compagnon de douleurs ? - Il faut se garder de traduire avec plusieurs : « Quand tu seras entré dans ton règne… » ou « dans ton royaume, » ou bien, avec Oltramare : « Quand tu seras dans ton règne, » comme si le brigand pensait à un règne céleste dans lequel Jésus va entrer au moment de sa mort. Il dit : ὅταν ἔλθῃς, quand tu viendras ; il pense à un retour glorieux de Jésus sur la terre en sa qualité de Roi-Messie (ἐν τῇ βασιλείᾳ σου), ou pour y établir son royaume, selon la leçon du Vaticanus (εἰς τὴν βασιλείᾳ σου). Cet homme pouvait avoir entendu parler du retour glorieux de Jésus dont le Seigneur avait tant de fois parlé aux siens, ou avoir été conduit lui-même à le pressentir par le contraste entre cette mort de malfaiteur et sa dignité de Messie dont il ne doutait point. Le Messie devait, conformément à l'idée reçue, d'après Esaïe.26.19 et Daniel.12.2, ressusciter les Israélites jugés dignes de prendre part avec les patriarches à la fête messianique (comp. 14.14 ; 20.35). Car il apporterait avec lui « la clé de la résurrection des morts » (Sanhédr., 113a).
Verset 43. La réponse du Seigneur dépasse de beaucoup l'exaucement de cette prière, mais elle le renferme. Par le σήμερον, aujourd'hui, mis en tête, Jésus oppose fortement la proximité du bonheur qu'il lui promet à l'éloignement de celui auquel pensait son interlocuteur. « Aujourd'hui même, avant que ce soleil qui nous éclaire ait disparu. » Il est tout, à fait oiseux de rapporter ce mot aujourd'hui au verbe : Je te dis. Le terme de paradis paraît provenir d'un mot persan qui signifie parc. Il est employé sous la forme pardès (Eccl.2.5 ; Cant.4.13) pour désigner un jardin royal. Sous la forme παράδεισος, il correspond dans les LXX au mot גן, jardin, Gen.2.8 ; 3.1. Comme l'Eden terrestre était désormais perdu pour l'homme, ce terme de paradis a été appliqué à la portion de l'Hadès où sont recueillis les fidèles et, dans quelques écrits du N. T. (2Cor.12.4 ; Apoc.2.7), au séjour du Seigneur glorifié et de ses fidèles, au troisième ciel. C'est du paradis, comme partie de l'Hadès, qu'il s'agit ici. Comp. les remarques sur ce sujet, ⇒. Le μετ’ ἐμοῦ, avec moi, implique par conséquent la descente de Jésus lui-même dans l'Hadès (Meyer). Il a été homme comme nous, en cela comme en tout, κατὰ πάντα (Hébr.2.17).
Versets 44 et 45. Signes extraordinaires :