Jean indique, comme le moment où Pilate prononça la condamnation, la sixième heure ; Marc, comme celui où Jésus fut crucifié, la troisième. D'après la manière ordinaire de compter les heures chez les anciens (à partir de 6 heures du matin), ce serait midi chez le premier, 9 heures du matin chez le second. La contradiction paraît flagrante : Jésus jugé à midi d'après Jean et crucifié à 9 heures selon Marc ! Langen appuie par de nouveaux arguments un essai de conciliation souvent présenté : Jean compterait les heures comme nous le faisons aujourd'hui, c'est-à-dire à partir de minuit. La sixième heure serait donc, chez lui, 6 heures du matin, ce qui s'accorderait un peu mieux avec la date de Marc ; l'intervalle entre 6 et 9 heures aurait été employé aux préparatifs du supplice.
Langen s'appuie sur trois passages, l'un de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (II, 70), le second des Lettres de Pline le Jeune (III, 5), le troisième des Actes du martyre de Polycarpe (c. 7), prouvant qu'au commencement de l'ère chrétienne, notre manière de compter actuelle (à partir de minuit et de midi) était déjà en usage dans la vie ordinaire, même en Asie-Mineure. Le troisième passage a en effet une certaine force ; et il est d'autant plus important qu'il provient de la contrée même où écrivait Jean.
Mais est-il probable que Jean ait adopté une manière de compter différente de celle qui était généralement en usage, et cela sans en avertir de quelque manière ses lecteurs ?
Nous devons à M. André Cherbuliez un renseignement intéressant sur cette question tiré des Discours sacrés d'Aelius Aristide, sophiste grec du IIe siècle, contemporain de Polycarpe, avec lequel il a pu se rencontrer dans les rues de Smyrne. Au Ier livre, le dieu lui ordonne en songe de prendre un bain froid ; c'est l'hiver ; et il choisit comme l'heure la plus convenable la sixième ; assurément parce que c'est la plus chaude. Puis, s'adressant à son ami Bassus qui le fait attendre, il lui dit en lui montrant les colonnes : « Vois-tu ? l'ombre tourne déjà. » Il n'est donc pas douteux que la 6e heure ne désigne chez lui midi et non 6 heures du matin ou du soir.
Nous penchons plutôt à admettre, avec Lange, dans sa Vie de Jésus, la solution suivante. Marc date le commencement du supplice du moment de la flagellation, qui, légalement parlant, devait en être le premier acte. Il a suivi en cela une manière de voir qui paraissait nécessairement résulter de la coutume romaine. Mais Jean, qui avait une connaissance plus approfondie du cours réel du procès, replace cette partie du supplice de Jésus dans son vrai jour et aussi à son vrai moment (voir plus haut). C'est ainsi que Marc s'est trouvé antidater le supplice de tout l'intervalle qui a séparé la scène de l'Ecce homo du prononcé de la sentence et de son exécution. Il est absolument impossible de supposer que toute la négociation si longue et si compliquée entre les Juifs et Pilate se soit passée entre la dernière séance du Sanhédrin (qui avait eu lieu lorsqu'il faisait déjà jour, Luc.22.66) et six heures du matin. Voir mon Commentaire sur Jean, 3e éd. III, p. 572-574.
Le supplice de la croix était en usage chez plusieurs peuples anciens (Perses, Assyriens, Egyptiens, Indiens, Scythes, Grecs). Chez les Romains, on ne l'appliquait qu'aux esclaves (servile supplicium, Horace) et aux plus grands criminels (assassins, brigands, rebelles). C'est Constantin qui l'a aboli. La flagellation avait lieu soit avant le départ, soit sur le chemin du supplice (Liv. XXXIII, 36). D'après Plutarque[1], chaque malfaiteur portait sa propre croix. On portait devant lui ou on lui pendait au cou une plaque blanche, où était indiqué son crime (titulus, σανίς, αἰτία). Le supplice avait lieu, dans la règle, en dehors des endroits habités[2], près d'un chemin, afin que le plus grand nombre de personnes possible pût en être témoin. Le Talmud de Jérusalem rapporte qu'avant le crucifiement, on offrait au supplicié une boisson étourdissante, que des personnes compatissantes, en général des dames de Jérusalem, faisaient préparer à leurs frais[3]. La croix se composait de deux pièces, l'une perpendiculaire (staticulum), l'autre horizontale (antenna). A la première était fixée, vers le milieu, une cheville en bois ou en corne (cornu ou sedile), sur laquelle le supplicié reposait comme à cheval[4]. Autrement, le poids du corps eût bientôt amené le déchirement des mains et déterminé sa chute. On commençait d'ordinaire par dresser et affermir la croix (Cic. Verr. V, 66 ; Jos. Bell. jud. VII, 6, 4) ; puis, au moyen de cordes, on élevait le corps à la hauteur de l'antenne, et l'on clouait les mains. Il était rare que l'on clouât le condamné sur la croix encore couchée, pour la relever ensuite. - La croix ne paraît pas avoir été très haute. Langen pense qu'elle avait deux hauteurs d'homme ; c'est le maximum ; et il est probable qu'en général elle était moins haute. Le bâton d'hysope avec lequel on tendit l'éponge à Jésus ne pouvait avoir plus de deux à trois pieds de longueur : Quant aux pieds, Paulus, Liicke, Winer, et d'autres, ont plus ou moins positivement nié qu'ils fussent cloués. On s'appuie sur l'omission des pieds, Jean.20.25. Mais n'y aurait-il pas eu pédanterie singulière, de la part, de Thomas, à parler ici des trous des pieds ? Il énumère les plaies qui sont immédiatement à la portée de sa main. Il en est de même de Jésus parlant à Thomas v. 27. Puis, on allègue le fait que l'impératrice Hélène, après avoir retrouvé la vraie croix, envoya à son fils les clous qui avaient été fichés dans les mains du Christ[5]. Mais il n'est pas dit qu'elle lui envoya tout ce qu'elle avait trouvé. Le contraire ressort plutôt de l'ensemble du récit (voir Meyer, ad Matth.27.35). Hug, Meyer, Langen, ont mis hors de doute, par une série de citations de Xénophon, Plaute, Lucien, Justin, Tertullien, etc., que l'usage était de clouer aussi les pieds ; et Luc.24.39 (écrit sans le moindre rapport à la prophétie du Ps. 23) ne permet pas de douter que cet usage n'ait été suivi à l'égard de Jésus. Car comment ses pieds eussent-ils pu servir de preuve de son identité (ὅτι αὐτὸς ἐγώ) autrement que par le moyen des plaies dont ils portaient les cicatrices ? - La planchette (suppedaneum) sur laquelle les représentations du crucifiement font ordinairement reposer les pieds du Seigneur, est une invention postérieure rendue en quelque sorte nécessaire par la suppression du sedile dans ces tableaux. Les pieds étaient cloués soit l'un sur l'autre au moyen d'un clou unique, ce qui expliquerait l'épithète de τρίσηλος à trois clous, donnée à la croix par Nonnus, dans sa paraphrase en vers de l'évangile de Jean (IVe siècle) ; soit l'un à côté de l'autre, ce qui exigeait en tout quatre clous, - et c'est bien ce que paraît dire Plaute[6], - mais ce qui pouvait aussi s'exécuter au moyen de trois, si l'on suppose l'emploi d'un clou en forme de fer à cheval et à deux pointes. La plante des pieds était-elle appuyée au bois au moyen d'une forte inflexion des genoux, ou bien la jambe était-elle dans toute sa longueur appuyée à la croix de sorte que les pieds conservaient la position naturelle ? Probablement ces détails variaient selon le caprice de l'exécuteur. - Les crucifiés vivaient ordinairement une douzaine d'heures, quelquefois même jusqu'au second et au troisième jour. La fièvre, qui se déclarait bientôt, amenait une soif ardente. L'inflammation croissante des plaies du dos, des mains et des pieds, la congestion du sang à la tête, aux poumons et au cœur, le gonflement de toutes les veines, une oppression inexprimable, des douleurs de tête atroces, la rigidité des membres causée par la position forcée du corps : tout se réunissait pour faire de ce supplice, selon l'expression de Cicéron (in Verr. V, 64), crudelissimum teterrimumque supplicium.
Dès le commencement, Jésus avait prévu que ce serait là l'issue de sa vie. Il l'avait annoncé à Nicodème (Jean.3.14), aux Juifs (Jean.12.3) et plusieurs fois à ses disciples. C'était cette prévision qui l'avait mis en agonie à Gethsémané. Aucun genre de mort n'était fait pour frapper aussi vivement l'imagination. Par cette raison même aucun autre n'était aussi propre que celui-là, à réaliser le but que Dieu se proposait dans la mort de Christ. Il s'agissait, comme dit saint Paul (Rom.3.25-26), de donner au monde une complète démonstration (ἔvδειξις) du droit de la justice divine sur les pécheurs. Par son atrocité, ce genre de mort répond au caractère odieux du péché ; par sa longueur, il laisse au supplicié le temps de reconnaître en plein le droit de Dieu ; son caractère dramatique, enfin, en fait pour la conscience du spectateur un ineffaçable tableau. - Entre tant de supplices connus, c'est la croix qui devait être celui de l'agneau de Dieu.
Le supplice devait avoir lieu hors de la ville (Lév. 24.14) ; c'était le type de l'exclusion de la société humaine (Hébr.13.12). Jean.19.17 nous apprend que Jésus sortit de la ville portant lui-même sa croix, selon l'usage (Matth.10.38). Mais nous ignorons le motif qui engagea les soldats romains chargés de l'exécution à requérir bientôt pour cet office Simon de Cyrène. Jésus succomba-t-il sous le fardeau, ou Simon témoigna-t-il un peu trop hautement sa sympathie pour lui ? Nous l'ignorons. Il y eut en tout cas ici un de ces abus de la force militaire, comme on se les permet vis-à-vis d'un étranger. Cyrène, capitale de la Lybie, avait une nombreuse population juive, dont bien des membres venaient s'établir à Jérusalem (Act.6.9). Il est naturel de conclure de ces mots : revenant des champs, qu'il rentrait en ville, après son travail. Ce n'était donc pas un jour férié. Langen répond, il est vrai, qu'il pouvait avoir fait une simple promenade ! Marc.15.21 prouve que ce fait devint un trait d'union entre Simon et le Sauveur, et que cet homme entra bientôt dans l'Eglise avec sa famille. Sa femme et ses deux fils étaient établis à Rome quand Marc écrivait (Rom.16.13).
Notes
[1] De sera numinis vindicte, c. 9.
[2] Plaute, Miles gloriosus, II, 4, 6 : extra portam.
[3] Bab. Sanh. f. 43, 1 : « Un grain d'encens dans une coupe de vin, ut turbaretur ejus intellectus. »
[4] Justin Martyr. Dial. 94 : ἐφ’ ῷ ἐποιχοῦνται οἱ σταυρώμενοι ; Tertullien, Cont. Marc. III, 18.
[5] Socrate, Hist. eccl. I, 17.
[6] Mostell. II, 1, 13.