D'après Luc, Jésus fut conduit chez le grand sacrificateur, où il subit les mauvais traitements de ceux qui le détenaient (v. 64 et suiv.). Puis, au matin, eut lieu la séance du Sanhédrin où il fut condamné : lorsqu'il faisait jour (v. 66). Cette séance matinale est mentionnée également par Matthieu.27.1 : le matin étant venu et Marc.15.1 : aussitôt, vers le matin. Mais d'après ces deux évangélistes, il y avait eu déjà pendant la nuit une séance chez Caïphe, dont, ils nous donnent le tableau détaillé (Matth.26.57-66 ; Marc.14.53-64). Et même, d'après Jean, cette séance de nuit avait été précédée d'une autre préparatoire qui avait eu lieu chez Anne, beau-père de Caïphe. Jean ne raconte ni la seconde, ni la troisième séance, quoiqu'il assigne à la seconde sa place par le πρῶτον Jean.18.13 et par la notice Jean.18.24. Voici donc, d'après les quatre récits, quel est le vrai cours des choses : A la suite de son arrestation, vers le milieu de la nuit, Jésus fut conduit chez Anne, où eut lieu une enquête préalable destinée à arracher au prévenu quelque parole propre à servir de texte à sa condamnation (Jean.18.19-23). Cette séance n'ayant abouti à aucun résultat positif, la tradition n'en parla pas, et elle se trouve ainsi omise par les synoptiques Jean seul la raconte dans le but de compléter le tableau du jugement, de Jésus et de remettre dans son vrai jour le récit du reniement de Pierre. Pendant cet interrogatoire, qui avait lieu chez Anne, les membres du Sanhédrin furent convoqués en hâte, en aussi grand nombre que possible, dans la maison du grand sacrificateur. Dans la séance qui suivit et qui eut lieu chez Caïphe, Jésus fut condamné à mort pour s'être déclaré le Fils de Dieu. Cette séance doit avoir eu lieu vers trois heures du matin ; c'est celle dont Matthieu (Matth.26.57 et suiv.) et Marc (Marc.14.53 et suiv.) nous ont conservé le tableau détaillé. Jean l'a omise comme suffisamment connue par leurs écrits. Au matin, comme il faisait déjà jour, le Sanhédrin se réunit de nouveau, cette fois au complet et dans son local ordinaire près du temple. C'est la séance que raconte Luc et qu'indiquent sommairement, comme nous l'avons vu, Matthieu et Marc. Trois choses la rendaient indispensable : 1. D'après une règle rabbinique, aucune sentence de mort rendue de nuit n'était valable[1]. 2. A cette première raison de forme s'en ajoutait probablement une autre : c'est que la sentence n'avait pas été rendue dans le local officiel. Mais surtout il importait 3. de se concerter sur les voies et moyens par lesquels on pourrait obtenir du gouverneur romain la confirmation et l'exécution de la sentence. Toute la négociation suivante avec Pilate montre que la chose n'était pas si facile et trahit, comme nous l'avons fait voir dans notre Commentaire sur l'évangile de Jean, de la part des Juifs, un plan stratégique parfaitement tracé à l'avance. C'est sans doute dans cette séance du matin que ce plan fut discuté et adopté. Aussi Matthieu dit-il, en parlant de cette dernière séance (Matt.27.1), qu'ils tinrent conseil ὥστε θανατῶσαι αὑτόν, sur la manière d'arriver à le faire mourir. C'est alors que Judas vint rendre son argent au Sanhédrin dans le temple (ἐν τῷ ναῷ, Matth.27.5).
Bleek n'admet en tout que deux séances, l'une préparatoire, qui se tint chez Anne (Jean) et pendant laquelle eut lieu le reniement de Pierre, l'autre officielle, décisive, à laquelle prit part tout le Sanhédrin, racontée par les synoptiques, qui y rattachent à tort le reniement de Pierre, laquelle serait répartie, aussi à tort, par Matthieu et Marc en deux séances différentes. D'autre part, Langen identifie, ainsi que beaucoup d'interprètes, l'interrogatoire chez Anne (Jean.18.13,19-23) avec la séance nocturne que décrivent en détail Matthieu et Marc. L'explication de Langen a contre elle : 1. la différence complète du contenu des deux séances : chez Jean, un simple interrogatoire sans jugement ; chez Matthieu et Marc, une condamnation capitale positivement prononcée ; 2. le v. 24 de Jean : « Anne envoya Jésus lié à Caïphe, » verset qui, quoi que l'on fasse, implique deux séances, l'une chez Anne, l'autre chez Caïphe, dans la même nuit. L'opinion de Bleek serait moins inadmissible. Mais nous ne serions autorisés à attribuer aux deux premiers synoptiques d'abord la confusion, puis la fausse division qu'il leur impute, qu'autant que ces deux séances, celle de la nuit et celle du matin, ne seraient pas suffisamment motivées. Or, nous venons de voir qu'il en est tout autrement. Un petit détail les distingue et confirme leur réalité historique ; dans la séance de nuit, il y avait eu unanimité (Marc.14.64) ; mais d'après Luc.23.51, Joseph d'Arimathée n'avait pas voté avec la majorité, d'où l'on doit conclure que, si Luc dit vrai, Joseph n'était pas présent à la séance de nuit chez Caïphe et qu'il n'a assisté qu'à celle du matin dans le temple. Ce détail s'accorde avec le fait que Matthieu (Matt.27.1) distingue expressément par l'adjectif πάντες, tous, l'assemblée du matin comme plénière. Les deux séances sont donc bien réellement différentes. Luc n'a mentionné que la dernière, celle du matin, peut-être parce que la sentence prononcée alors avait seule force légale, et que par cette raison ses sources l'avaient seule mentionnée. Cette accumulation de séances en si peu de temps s'explique par la résolution imprévue du Sanhédrin, due à la perfidie de Judas, de hâter le procès, et par la nécessité d'observer tant bien que mal les formes juridiquement prescrites.
Quant au reniement de Pierre, le récit des évangélistes présente des difficultés insolubles, si Anne et Caïphe habitaient des maisons différentes. En effet, d'après Matthieu et Marc, qui ne parlent pas de l'interrogatoire chez Anne, c'est chez Caïphe que doit avoir eu lieu le reniement, tandis que, d'après Jean, qui ne raconte pas la séance chez Caïphe, c'est chez Anne que cette scène doit s'être passée. Mais est-il impossible ou seulement invraisemblable que Anne et Caïphe, son beau-fils, aient habité en commun le palais sacerdotal ? Anne et, Caïphe, souverains sacrificateurs, l'un jusqu'à l'an 14, l'autre depuis l'an 18, étaient tellement identifiés par l'opinion populaire, que Luc (3.2) les mentionne comme exerçant en commun un seul et même pontificat, l'un comme titulaire, l'autre comme grand-prêtre de fait. De même, Act.4.6, il est dit : Anne, le grand sacrificateur, et Caïphe.[2] Mais il y a plus ici qu'une possibilité ou une vraisemblance. Il y a un fait positif. Jean (Jean.18.15) explique l'entrée de Pierre dans le palais où eut lieu le reniement, par la raison que le disciple qui l'introduisit était connu du souverain sacrificateur ; or, dans ce contexte (comp. v. 13 et 24), ce titre ne peut, désigner que Caïphe ; et néanmoins, d'après le v. 12, c'est de la maison d'Anne qu'il s'agit. Comment expliquer ce récit, si Anne et Caïphe n'habitaient pas la même maison ? - Il y a de la circonspection dans la manière dont Luc s'exprime : « Ils le conduisirent dans la maison du souverain sacrificateur ; » il ne nomme pas Caïphe, comme Matthieu ; il ne dit pas : chez le souverain sacrificateur, comme Marc ; il indique simplement le palais sacerdotal, où habillent les deux pontifes étroitement unis et apparentés.
Un portail couvert (πυλών) conduisait du dehors dans la cour intérieure (αὐλή), où le feu était, allumé. - Le premier reniement est raconté par Jean de manière à faire comprendre qu'il eut lieu pendant la comparution chez Anne. Comp. la reprise de Jean.18.18 au v. 25, qui est destinée à faire ressortir la simultanéité entre le premier reniement et cette première séance. Les deux autres reniements, étant placés par Jean après la séance, eurent lieu par conséquent entre la comparution chez Anne et la séance du Sanhédrin qui suivit bientôt après chez Caïphe.
Versets 58 à 60. Les deux derniers reniements :
Notes
[1] Sanhédrin, 9,1. Langen rappelle que, d'après ce même passage, le prononcé de la sentence aurait dû être renvoyé jusqu'au second jour. Mais il était plus aisé d'éluder cette seconde règle que la précédente. On pouvait, pour raisons majeures, décréter l'urgence.
[2] Dans ce passage, le terme de grand sacrificateur est employé dans le sens général qu'il a souvent dans le N. T., comprenant, tous ceux qui ont revêtu cette charge. Anne est placé en tête comme la personnalité la plus influente du Sanhédrin à ce moment-là. Voir Schürer, p. 412 (1re éd.).