Luc attribue la démarche de Judas à une influence diabolique ; il dit même que Satan entra en lui. Il signale ainsi, d'une manière générale, l'intervention d'un agent supérieur dans ce forfait extraordinaire ; Jean, qui tient à caractériser les degrés du crime, distingue plus exactement le moment où Satan jeta dans le cœur de Judas la première pensée du crime (Jean.13.2), et celui où il entra en lui de manière à prendre entièrement possession de sa volonté (Jean.13.27). D'après l'intuition biblique, cette intervention de Satan n'exclut nullement la liberté de Judas. Ce disciple, en se mettant au service de Jésus, n'avait pas eu soin de renier sa propre vie, selon que Jésus engageait si souvent les siens à le faire. Jésus, au lieu de devenir pour son cœur le but, était resté pour lui le moyen désiré de satisfaire son ambition et sa cupidité. Et maintenant qu'il voyait les choses aboutir à un résultat tout opposé à celui dont son cœur naturel s'était flatté, il voulait, du moins essayer de tirer parti de la fausse position où il s'était mis vis-à-vis de sa nation et user de sa qualité de disciple pour regagner la faveur des chefs avec lesquels il avait rompu. Les trente pièces d'argent ne jouèrent assurément qu'un rôle secondaire dans sa trahison, quoique ce rôle soit réel pourtant ; car l'épithète de larron ne lui est pas donnée par Jean (Jean.12.6) sans l'intention de mettre sa conduite habituelle en relation avec cet acte final. - Matthieu et Marc intercalent ici le récit du souper de Béthanie, quoique ce repas eût eu lieu plusieurs jours auparavant (Jean). Le motif de cette intercalation est évidemment une association d'idées due à la relation morale entre la trahison de ce disciple et le rôle qu'il avait joué dans ce repas. - Les στρατηγοί, capitaines (v. 4), sont les chefs du corps de lévites qui était chargé de faire la police du temple (Act.4.1). Il y eut un contrat positif (convinrent, tomba d'accord). Ἄτερ, non : loin de la foule, mais : sans foule ; c'est-à-dire sans attroupement formé à cette occasion. Cette offre tout à fait inattendue décida le Sanhédrin à agir avant plutôt qu'après la fête. Mais pour cela il fallait se hâter ; le dernier moment était arrivé.
2. Le dernier repas. (22.7-38)
Nous nous trouvons ici en face d'une difficulté qui, dès le second siècle de l'Eglise, a préoccupé les lecteurs attentifs des Ecritures. Comme c'était le 14 nisan, dans l'après-midi, que l'on immolait l'agneau pascal, - car il devait être mangé le soir de ce jour, - on a généralement placé le moment désigné par ces mots du v. 7 : « Le jour des pains sans levain, où il fallait immoler la pâque, arriva (comp. les expressions analogues de Matthieu et Marc), au matin de cette journée du 14, de sorte que le repas raconté v. 14 et suiv. aurait eu lieu le soir du 14 au 15, ainsi dans le moment même où tout le peuple célébrait le repas pascal, et qu'il devrait être envisagé comme un repas pascal régulier. Cette manière de voir paraît être confirmée par les parallèles Matth.26.17 ; Marc.14.12, où ce sont les disciples qui prennent l'initiative des démarches à faire en vue du repas ; il semble en effet que les apôtres n'ont pu se préoccuper de la question des préparatifs qu'au matin du jour où le repas devait avoir lieu. Mais par cette manière de voir on entre en conflit avec Jean, qui semble dire, dans un assez grand nombre de passages, que Jésus a été crucifié le 14 après-midi, au moment où on immolait les agneaux dans le temple, ce qui ne permet plus de penser qu'il ait célébré le repas pascal avec tout le peuple le soir du 14 au 15 et force à placer son dernier repas le soir précédent, celui du 13 au 14. Cette contradiction apparente ne porte point sur le jour de la semaine où Jésus a été crucifié. Car nos quatre évangiles sont d'accord pour placer ce jour au vendredi. La différence porte uniquement sur la question de savoir si ce vendredi où il a été crucifié était cette année-là le 14 ou le 15 du mois, c'est-à-dire le jour où l'on se préparait à la fête, ou le premier jour de la fête elle-même. Car dans le premier cas il aurait anticipé d'un jour la fête du repas pascal ; dans le second, il l'aurait célébrée avec tout le peuple. Un grand nombre d'interprètes, Wieseler, Hofmann, Lichtenstein, Tholuck, Riggenbach, croient pouvoir ramener le sens des passages de Jean à l'idée qui paraît au premier coup d'œil être celle du récit synoptique. Ils pensent que, d'après Jean, aussi bien que d'après les synoptiques, Jésus a célébré son dernier repas le 14 au soir et institué la sainte Cène dans le repas pascal qu'il célébrait avec tout le peuple. Nous avons exposé, dans le Commentaire sur l'évangile de Jean, les raisons qui nous paraissent rendre cette solution impossible[1]. Les arguments avancés par Langen, Bäumlein, Rotermund, etc., n'ont rien changé à notre conviction.
Langen, Die letzten Lebenstage Jesu, 1864 ; Baumlein, Commentar über das Evangelium Johannis, 1863 ; Rotermund, Von Ephraïm nach Golgotha, Stud. u. Kritik., 1876. On applique en général l'expression : avant la fête de Pâques (Jean.13.4), au soir du 14, en faisant commencer la fête de Pâques proprement dite seulement au matin du 15. Langen s'appuie pour justifier cette manière de parler sur Deut.16.6, où il traduit : « Au lever du soleil (au lieu de : au coucher du soleil) c'est la fête de la sortie d'Egypte. » Cette traduction est contraire à l'analogie de Gen.28.11, etc. Le passage de Josèphe. qu'il ajoute (Antiq. III, 10, 5) n'a pas plus de valeur. Nous croyons avoir démontré l'insuffisance de Deut.16.2 pour justifier l'interprétation de Jean.18.28 qui prétend réduire le sens de la locution : manger la pâque, à l'idée de manger les pains sans levain et les viandes de sacrifice de la semaine pascale. Quant à Jean.19.14, il n'est pas douteux que, comme le démontre Langen, le N. T. (Marc.15.42), le Talmud et les Pères n'emploient l'expression de παρασκευή, préparation, pour désigner le jour du vendredi comme préparation hebdomadaire du sabbat, et que, par conséquent, dans certains contextes, l'expression παρασκευή τοῦ πάσχα, préparation de la pâque, ne puisse signifier : le vendredi de la semaine de Pâques. Mais ce sens est exclu chez Jean : 1o par l'équivoque qu'aurait fait naître cette expression dans l'esprit de ses lecteurs grecs ; 2o par le fait qu'aucun lecteur de l'évangile ne pouvait ignorer qu'on était à ce moment-là dans la semaine pascale.
Le sens qui se présente le premier à l'esprit, en lisant l'évangile de Jean, est et reste le seul possible, exégétiquement parlant : c'est que la mort de Jésus était déjà un fait accompli, lorsque les Juifs célébrèrent la Pâque cette année-là, et que par conséquent il avait célébré son dernier repas le soir auparavant. Mais l'on peut et doit, se demander, en échange, quel est le sens vrai du récit synoptiques et quelle est sa relation avec le récit de Jean ainsi compris. C'est ce que nous rechercherons en étudiant de plus près le texte de Luc.
Le récit de Luc comprend : 1o les préparatifs du repas (v. 7 à 13) ; 2o le repas lui-même (v. 14 à 23) ; 3o les entretiens qui suivirent le repas (v. 24 à 38).
1o Versets 7 à 13. Les préparatifs.
Notes
[1] Voir à Jean.18.1 ; 18.28 ; 19.14, et la dissertation spéciale, t. III, p. 605-626.