Jusqu'alors les apôtres, couverts par la faveur dont jouissait Jésus auprès d'une partie du peuple, avaient mené une vie relativement facile. Mais le conflit suprême entre lui et les autorités juives, qui allait éclater, devait changer absolument cette position favorable ; et comment, pendant tout, le reste de leur carrière, les apôtres ne subiraient-ils pas le contre-coup de ce qui allait se passer ? C'est la pensée qui en ce moment préoccupe le Seigneur. Il l'individualise fortement dans les images suivantes. Afin de leur faire plus vivement sentir le changement de situation dont il juge nécessaire de les prévenir, il leur rappelle leur première mission qui s'est si paisiblement accomplie. C'est seulement à cette occasion que nous apprenons l'issue favorable qu'avait eue cette première épreuve à laquelle il les avait soumis. L'historien ne nous avait rien dit de cela (9.6). Désormais ils devront user de prudence et se dire qu'ils sont entourés d'ennemis. L'objet de μὴ ἕχων est évidemment μαχαίραν (non πήραν ou βαλαντίον) : « Que celui qui n'a pas [d'épée], en achète une. » C'est une aggravation de l'avertissement précédent. Non seulement ils ne peuvent plus compter à l'avenir sur l'hospitalité bénévole dont ils ont joui pendant le temps de la faveur de leur Maître et ils doivent se préparer désormais à être traités comme les voyageurs ordinaires, à payer leur écot ; mais encore ils rencontreront, une hostilité prononcée. Disciples d'un homme traité comme malfaiteur, ils seront envisagés eux-mêmes comme des hommes dangereux ; ils se verront en guerre avec leurs compatriotes et le monde entier. Comp. Jean.15.18-28, morceau dont celui-ci est comme le résumé et le parallèle. L'épée n'est ici autre chose que l'emblème de l'état d'hostilité ouverte, comme Matth.10.34 ; Luc.12.51. Il est clair que dans la pensée de celui qui a dit : ce Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups, » cette parole ne doit pas être prise au sens littéral. Le disciple de Jésus n'a d'autre arme que l'épée de l'Esprit dont parle Paul (Rom.6.17). Peut-on concevoir que Weizsæcker (p. 503) trouve dans ce passage de Luc la preuve que, d'après l'une des formes de la tradition, Jésus aurait eu, un moment du moins, l'intention de se défendre par les armes ? Il aurait donc changé d'avis entre cette parole et celle où il interdit aux disciples de se servir de l'épée (v. 51) ; comp. Matth.26.52-53 : « Ceux qui prennent l'épée périront par l'épée ! » - Le mot ἔτι, encore, après ὅτι, doit certainement être maintenu dans le texte, malgré l'omission de ce mot dans tous les alex. et dans A lui-même. Cette omission provient d'une, confusion d'ἔτι avec le ὅτι précédent. (Weiss). Les anciennes versions (It. Syr.) témoignent en faveur de ce petit mot, si aisément négligé. Néanmoins Westcott et Hort et Tischendorf lui-même le retranchent. - Le καὶ γάρ, et en effet, annonce que la fin tragique du ministère de Jésus approche aussi ; ce qui prouve que tous les traits du tableau prophétique ne peuvent tarder à s'accomplir.
Verset 38. Les disciples prennent à la lettre la recommandation de Jésus ; ils semblent même s'applaudir de leur prévoyance. On a entendu les mots : cela suffit, dans le sens de l'expression vulgaire : « C'est bon, brisons là-dessus ; les faits vous expliqueront, ce que j'ai voulu dire. » Mais il est plus naturel de donner à ἱκανόν ἐστι ce sens légèrement ironique : « Oui, en effet ; pour l'usage que vous aurez à faire d'armes de ce genre, ces deux épées peuvent suffire. » - C'est ici qu'il faut placer, non, comme le fait la Syriaque de Cureton, les mots : « Levez-vous, allons ! » de Matth.26.46, par lesquels Matthieu clôt la scène de Gethsémané, mais la parole : « Levez-vous, partons d'ici, » que Jésus prononce dans le récit de Jean.14.31 au moment du départ de la chambre haute pour Gethsémané. - Si les synoptiques n'ont conservé que bien peu de chose des derniers discours de Jésus (Jean ch. 14 à 17), c'est que la tradition orale n'était pas propre à transmettre des paroles de ce genre ; elles dépassaient trop le niveau de l'évangélisation populaire, en vue de laquelle la tradition s'était formulée ; c'étaient, des trésors qu'un cœur d'élite pouvait seul garder et reproduire.
3. Gethsémané. (22.39-46)
L'agneau de Dieu devait se distinguer des victimes typiques par l'acceptation libre de la mort, châtiment du péché. C'est pourquoi il devait arriver dans sa vie un moment décisif où, dans la plénitude de sa conscience et de sa liberté, il acceptât le supplice qu'il avait à subir. Il est faux de dire qu'à Gethsémané il ait bu la coupe elle-même ; sa propre parole Jean.18.11 : « Ne boirai-je pas la coupe que mon Père m'a donnée à boire ? » prononcée après la scène de Gethsémané, prouve bien que dans sa pensée la coupe était le supplice de la croix. Gethsémané n'a pas été le sacrifice, mais la claire prévision et l'acceptation libre et consciente du sacrifice, acceptation souvent plus douloureuse que le sacrifice lui-même. Ce moment répond à celui où il a refusé dans le désert la souveraineté universelle. Là il renonçait à régner sur nous sans Dieu ; ici il accepte de mourir pour nous avec Dieu. C'est le moment prévu et annoncé 4.13, l'occasion nouvelle que Satan attendait : là il faisait appel à l'amour de la jouissance ; ici il s'adresse à la crainte de la douleur. - Chaque évangéliste possède quelque détail particulier qui atteste l'indépendance de ses sources. Matthieu fait surtout ressortir la gradation de la lutte et le progrès dans l'acceptation. Marc nous a conservé cette parole d'une importance capitale : « Abba ! Père ! toutes choses te sont possibles. » Luc décrit plus spécialement les effets physiques extraordinaires de cette agonie morale. Son récit est d'ailleurs très abrégé. Jean omet toute la scène, mais non sans en marquer expressément la place (18.1). Dans le morceau remarquable, 12.23-28, cet évangéliste nous initie à la vraie nature de cette lutte qui commençait déjà depuis plusieurs jours dans le cœur de Jésus. Ce passage prouve suffisamment, malgré les assertions tranchantes de Keim, que l'omission de la lutte de Gethsémané n'a aucune intention dogmatique. Lorsque les faits sont suffisamment connus, Jean se borne à communiquer quelque parole de Jésus qui en fait comprendre l'esprit. C'est ainsi que le ch. 3 illumine le rite du baptême et le ch. 6I celui de la sainte Cène. Luc nous a fait connaître un prélude plus ancien encore de l'impression douloureuse dont cette prévision remplissait le cœur de Jésus (12.50). - L'épître aux Hébreux (Héb.5.7-9) renferme une allusion très évidente au récit de Gethsémané, où éclate, comme nulle part, la réelle humanité du Sauveur ; ce qui est d'autant plus remarquable que cet écrit est l'un de ceux qui en même temps font le plus énergiquement ressortir sa divinité.
Versets 39 et 40. L'arrivée à Gethsémané :