A la vue de cette coupe qui passe entre les disciples, l'attention de Jésus se fixe sur Judas. Parmi ces cœurs qu'unit désormais un lien si étroit, il en est donc un qui fait disparate, qui reste en dehors du salut commun et qui court, à sa ruine ! Ce contraste déchire le cœur de Jésus. Πλήν, excepté, annonce précisément l'exception que forme Judas dans ce cercle d'amis ; ἱδού, voici, a trait à la surprise qu'une révélation si inattendue doit produire chez les disciples. Ainsi, d'après Luc, Judas a assisté à la célébration de la sainte Cène. Les narrations de Matthieu et de Marc ne conduisent pas au même résultat. Celle de Matthieu le contredit même positivement. Car il serait inadmissible que Judas, après avoir été démasqué, fût resté présent et eût assisté à l'institution de la Cène. Mais nous avons constaté que l'ordre des trois faits dont se compose le récit du repas est plus naturel chez Luc que chez les deux autres. Quant à Jean, son récit montre que Jésus est revenu à plusieurs reprises, durant ce repas, sur la trahison de Judas. Par conséquent il est vraisemblable que dans ce cas, comme dans tant d'autres, la tradition avait réuni en une seule masse des paroles prononcées sur le même sujet en différents moments, et que c'est sous cette forme que les ont recueillies nos synoptiques. Nous pouvons donc admettre que Jésus a parlé de la trahison dont il était l'objet, sans nommer le traître, dès le commencement du repas (comp. Jean.13.11,18), ce qui explique l'ordre de Matthieu et de Marc ; puis qu'il en a parlé de nouveau, cette fois en désignant Judas, après la distribution du pain (Jean.13.21-27), ce qui explique l'ordre de Luc. L'unique inexactitude dans le récit de celui-ci est d'avoir réuni étroitement les deux actes de l'institution de la Cène, ce qui était très naturel ; Judas sera sorti entre les deux et le souper se sera terminé par la distribution de la coupe (Jean.13.30 ; Luc.22.20). - L'expression de Luc : être avec moi à table, ne désigne pas un fait particulier ; elle équivaut à celle de Matthieu : « Mettre la main au plat avec moi, » et signifie simplement : être mon convive.
Verset 22. Toutefois Jésus sait bien qu'il n'est pas entre les mains du traître. Quant à ce qui le concerne, lui (μέν), il est rassuré ; tout est décrété divinement : ce n'est pas Judas qui le fait périr ; c'est par une nécessité supérieure qu'il doit mourir. Mais (πλήν, seulement) que deviendra le malheureux qui use de sa liberté pour le trahir ? - Le ὅτι, parce que, des alex. au commencement du verset est plus difficile que le simple καί, et, des byz. S'il est authentique, il exprime cette idée : que le fait de la trahison de Judas a lieu parce que le décret divin de la mort du Messie doit s'accomplir et que cette trahison est le moyen de sa réalisation ; seulement (πλήν) cet acte n'en reste pas moins à la charge de celui qui l'accomplit.
Verset 23. La discussion des disciples à l'occasion de cette parole de Jésus montre l'habileté consommée avec laquelle Judas avait su dissimuler ses sentiments. Le μήτι ἐγώ, est-ce moi ? des disciples, dans Matthieu et Marc, se place naturellement ici. On a trouvé invraisemblable que Judas ait aussi questionné de la sorte (Matth.26.25). Mais, tous les autres le faisant, eût-il pu s'en dispenser sans se trahir ? Le : Tu l'as dit, de Jésus, désigne absolument le même fait que Jean.13.20 : « Et ayant trempé le morceau, il le donna à Judas Iscariote. » C'est cet acte même qui a été la réponse de Jésus et que Matthieu a traduit eu ces mots : Tu l'as dit.
3o Versets 24 à 38. Les entretiens après le repas.
Les entretiens qui suivent se rapportent : 1o à une contestation qui s'éleva ce soir-là entre les apôtres, v. 24 à 30 ; 2o au reniement de Pierre, v. 31 à 34 ; 3o au danger qui les attend à l'issue de cette heure de paix (v. 35 à 38). Il y a ici de grands rapports entre Luc et Jean. L'enseignement de Jésus à l'occasion de la contestation entre les disciples rapportée par Luc, rappelle d'une manière frappante son discours à la suite du lavement des pieds, Jean.13.12-20. D'après Matthieu et Marc l'annonce du reniement de Pierre n'eut lieu qu'après le chant du cantique et le départ pour Gethsémané ; mais d'après Jean, comme d'après Luc, elle eut lieu avant ce départ. Enfin, Luc et Jean s'accordent à placer d'autres entretiens encore, à la suite de cette annonce, dans la salle du repas. Il est donc évident que Luc ne dépend pas des autres synoptiques et qu'il a ses sources propres ; et la fidélité de ces sources ressort clairement de la comparaison de son récit avec celui de Jean.
Versets 24 à 30. Qui est le plus grand ?