L'institution de la sainte Cène forme dans les trois évangiles le centre du récit. Cet acte solennel paraît, correspondre à la seconde et à la troisième phases du repas pascal réunies. A l'explication que le père de famille donnait du sens de la cérémonie, Jésus rattacha sans doute celle qu'il avait à donner sur la substitution de sa personne à l'agneau pascal comme moyen de salut, et sur la différence entre les deux délivrances ainsi accomplies. Puis, prenant le pain, il le consacra par l'action de grâces pour être désormais le mémorial du salut obtenu par sa mort. - Dans la formule : « Ceci est mon corps, » le mot ἐστί, est, sur lequel on a tant insisté, n'a pas été prononcé par Jésus ; car en araméen Jésus a dû dire simplement : Zoth haggouschmi, ceci, mon corps. La question est de savoir quelle est ici la valeur de la notion d'être sous-entendue, qui forme le lien logique nécessaire entre le sujet et l'attribut. - S'agit-il d'une identité essentielle ou uniquement symbolique ? Le second sens, quoi qu'ait prétendu Luther, est aussi bien possible que le premier ; ainsi lorsqu'on s'écrie en voyant un portrait : « C'est un tel ! » ou lorsque Jésus dit : « Le champ, c'est le monde, » le sens symbolique du mot être est évident. Il faut même dire que dans ce cas-ci, c'est le sens vraiment naturel. Car comment Jésus encore vivant aurait-il tenu dans sa main un objet, qu'il aurait qualifié comme étant substantiellement son propre corps ? Même dans la conception catholique et luthérienne de la sainte Cène, on est donc obligé de donner à ce est sous-entendu le sens du futur : « Ceci, après que j'aurai été glorifié, sera mon corps, » ou : « sera accompagné de mon corps. » Une interprétation semblable de la parole de leur Maître eût-elle pu venir à l'esprit d'aucun des disciples ? - Le τοῦτο qui suit : « Faites ceci, » désigne non le pain, mais l'acte de le rompre ; c'est dans ces derniers mots qu'est renfermée l'institution d'un rite permanent. Ils manquent dans Matthieu et Marc ; mais le fait avéré de la célébration régulière de la Cène, comme repas commémoratif de la mort de Jésus, dès les temps les plus primitifs de l'Eglise, suppose un ordre de Jésus à cet égard et confirme la formule de Paul et de Luc. Jésus a voulu maintenir le repas pascal, mais en en transformant le sens. - En même temps que par ces mots : faites ceci, Jésus institue la cérémonie, par les suivants : en souvenir de moi, il indique l'esprit dans lequel elle doit être célébrée. Le souvenir reconnaissant de la personne de Jésus, voilà le sentiment que nous devons apporter à cet acte, l'essence de la Cène pour le fidèle. Le εἰς ἀνάμνησιν rappelle le lezikkaron d'Ex.12.4 dans l'institution de la Pâque.
Un certain intervalle doit avoir séparé le second acte de l'institution d'avec le premier ; car Luc dit : Après qu'ils eurent soupé (v. 20), exactement comme Paul. Jésus laissa donc pendant quelque temps, selon l'usage du repas pascal, un cours libre à l'entretien. Après ce moment d'abandon, il reprit l'attitude solennelle qu'il avait prise pour rompre le pain. C'est là ce qui explique le ὡσαύτως καί, de même aussi, v. 20. - Le mot τὸ ποτήριον, la coupe, est l'objet des deux verbes réunis λαβών et ἔδωκεν au commencement du v. 19. L'article τό est ajouté ici, soit parce que la coupe a déjà été mentionnée, soit plutôt comme rappelant la coupe connue avec laquelle chacun savait que Jésus avait institué la Cène. Comp. l'expression de Paul 1Cor.11.25. Cette coupe correspondait certainement à la troisième du repas pascal, qui portait le nom de coupe de bénédiction. Aussi Paul dit-il (1Cor.10.10) : la coupe de bénédiction (εὐλογίας) que nous bénissons. Dans cette expression le mot bénir est répété, parce qu'il est pris dans deux sens distincts. La première fois, il se rapporte à Dieu que l'Eglise, comme autrefois la famille Israélite, bénit et adore ; la seconde, à la coupe que l'Eglise bénit en la consacrant pour devenir, dans la conscience des croyants, le mémorial du sang de Jésus -Christ. Ce que cette coupe représente, d'après les termes de Paul et de Luc, c'est le nouveau contrat, διαθήκη, entre Dieu et l'homme, fondé sur l'effusion du sang de Jésus ; dans Matthieu et Marc, c'est le sang même sur lequel est fondée cette alliance. Jésus peut difficilement avoir juxtaposé les deux formules, comme le prétend Langen, qui pense qu'il a dit : « Buvez tous de cette coupe ; car c'est la coupe qui contient mon sang, le sang de la nouvelle alliance. » Une telle périphrase est peu compatible avec le style de l'institution d'un rite, qui a toujours quelque chose de concis et de lapidaire. Il y a donc lieu de choisir entre la forme de Matthieu et Marc, et celle de Paul et Luc. Or, n'est-il pas vraisemblable que la tradition orale et l'usage ecclésiastique auront plutôt tendu à uniformiser la seconde formule, relative au vin, avec la première, qui se rapporte au pain, qu'à les diversifier ? La probabilité historique est donc en faveur de la forme dans laquelle les deux paroles se ressemblent le moins, c'est-à-dire en faveur de celle de Paul et de Luc. - Tout contrat, chez les anciens, était scellé par quelque acte symbolique et le plus souvent par un acte dans lequel le sang jouait un rôle[1]. L'ancienne alliance avait aussi été fondée sur le sang ; comp. le récit Gen.15.9 et suiv. ; et en Egypte elle avait été renouvelée de la même manière (Ex.12.22-23). - Ce contrat nouveau, qui, du côté de Dieu, repose sur le don gratuit du salut, et, du côté de l'homme, sur l'acceptation de la foi, aura désormais pour symbole permanent dans l'Eglise cette coupe que Jésus tend aux siens et que librement chacun d'eux saisit et approche de ses lèvres. L'article est omis entre le substantif διαθήκη, l'alliance, et le régime ἐν τῷ αἵματι, en mon sang, à cause de l'étroite relation entre ces deux idées. Le régime ἐν τῷ αἵματι repose proprement sur le participe διατιθεμένη, à tirer du substantif verbal διαθήκη. Baur, Volkmar, Keim pensent que c'est Paul qui a introduit ici de son chef l'idée de la nouvelle alliance. Car il ne serait jamais venu à l'idée du judéo-christianisme de répudier ainsi l'ancienne alliance et d'en proclamer une nouvelle. Marc, tout en copiant Paul, aurait atténué à dessein cette expression, en retranchant, l'épithète trop choquante de nouvelle. Luc, paulinien plus hardi, l'aurait rétablie, reproduisant la formule de Paul. Et Jésus, devons-nous demander, comment s'est-il exprimé ? Etait-il, lui aussi, incapable de s'élever à l'idée de la substitution d'une alliance nouvelle à l'ancienne ? Incapable, lui, de faire ce que six siècles auparavant avait déjà fait si hardiment Jérémie (Jér.31.31 et suiv.) ! Et quand on y pense bien, la formule de Marc (qui est probablement aussi la vraie chez Matthieu), bien loin d'adoucir celle de Paul, n'est-elle pas plus énergique encore ? Si l'on traduit en effet l'expression de Marc : « C'est ici mon sang, celui de l'alliance, » le titre même d'alliance n'est-il pas par là refusé à l'ancienne ? Et si l'on traduit : « C'est ici le sang de mon alliance, » cette expression n'oppose-t-elle pas l'alliance de Jésus à l'alliance israélite, tout aussi bien que le fait l'épithète de nouvelle chez Paul et Luc ? « - Le nominatif absolu το ἐκχυνόμενον, en rendant l'idée de l'effusion du sang grammaticalement indépendante, sert à la relever plus fortement. Cet appendice, qui manque dans Paul, rapproche la formule de Luc de celle des deux autres évangélistes. - Au lieu de pour vous, ceux-ci disent pour plusieurs. C'est le רבים, plusieurs, d'Es.53.12, le גוים רבים d'Es.52.15, les nombreuses nations sur lesquelles doit rejaillir le sang du Messie immolé. Jésus contemple en esprit ces myriades de croyants juifs et païens, annoncés par Esaïe, qui se presseront dans les siècles futurs au banquet qu'il institue. - Paul répète ici l'ordre : Faites ceci…, sur lequel repose la célébration permanente du rite. Luc l'omet, et encore en ce point sa formule se rapproche un peu plus de celle des synoptiques que celle de l'apôtre.
S'il est un passage à l'égard duquel il soit moralement impossible d'admettre que les rapporteurs - pour peu qu'on les suppose sérieusement croyants - aient modifié de leur propre chef la teneur des paroles de Jésus, c'est celui-ci. Comment donc nous rendre compte des différences qui existent entre les quatre formules ? Il devait exister dès le commencement dans les églises judéo-chrétiennes une formule liturgique généralement admise pour la célébration de la sainte Cène. C'est certainement celle que nous ont conservée Matthieu et Marc. Seulement les différences qui existent entre eux prouvent qu'ils n'ont point usé d'un document écrit, et que l'un n'a pas non plus copié l'autre ; ainsi l'ordre de Jésus : « Buvez-en tous » (Matthieu), qui apparaît chez Marc sous la forme d'un fait positif : « Et ils en burent tous ; » ainsi encore, chez Marc, l'omission de l'appendice : « pour la rémission des péchés » (Matthieu). Nous trouvons donc chez eux une seule et même tradition au fond, mais diversement modifiée par la transmission orale. - La forme très différente de Paul et de Luc nous force à remonter à une autre source. Cette source est indiquée par Paul lui-même : « J'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai aussi transmis » (1Cor.11.23). Si Paul n'eût voulu alléguer par là d'autre autorité que celle de la tradition orale émanant des apôtres et universellement connue dans l'Eglise, il n'eût pu dire : J'ai reçu, moi ἐγὼ γάρ et : du Seigneur. Il devait dire : « Nous avons reçu des apôtres. »[2] Cette circonstance, ainsi que la différence entre les deux formules relatives au pain et au vin, décide en faveur des formules de Paul et de Luc. Dans les légères différences qui existent entre ces deux derniers, nous pouvons d'ailleurs constater l'influence qu'a exercée sur Luc la forme liturgique traditionnelle, telle qu'elle nous a été conservée par Matthieu et Marc. - Quant à saint Jean, l'omission de la mention de l'institution de la sainte Cène, qu'on lui impute comme le résultat d'un calcul, aurait été absolument inutile au moment où il écrivait, et encore plus dans le IIe siècle, puis que la cérémonie de la sainte Cène était célébrée alors dans toutes les églises du monde, et qu'un faussaire, par une telle omission, n'eût fait qu'ébranler l'autorité de son écrit. Il la omise comme suffisamment connue.
Sur le sens de la sainte Cène, nous ne dirons que peu de mots. Cette cérémonie nous paraît représenter la totalité du salut : le pain, la communication de la vie de Christ ; le vin, le don du pardon ; en d'autres termes, selon le langage de Paul, la sanctification et la justification. En instituant le rite, Jésus a naturellement commencé par le pain ; car l'effusion du sang suppose le brisement du corps qui le renferme. Mais comme, dans l'acquisition du salut par le croyant, c'est par la justification que nous parvenons à la possession de la vie de Christ, saint Paul, 1Cor.10.10 et suiv., suit l'ordre inverse et commence par la coupe, qui représente la première grâce que saisit la foi, celle du pardon. - Dans l'acte même sont représentées les deux faces de l'œuvre du salut, l'offre divine et la foi humaine ; la première, dans l'offre du pain et du vin par l'officiant ; la seconde, dans l'acceptation de l'un et de l'autre par le communiant. Le sens de l'acte humain, parfaitement simple et clair à la conscience de celui qui l'accomplit, c'est, comme l'exprime la formule d'institution, le souvenir reconnaissant de Jésus et de son amour, et, comme le dit encore saint Paul dans cette expression : « annoncer la mort du Seigneur » (1Cor.11.26), la joyeuse profession de la foi en cette mort expiatoire. Mais il n'en est pas de même du sens de l'acte divin : c'est quelque chose d'insondable, de mystérieux : « La communion du sang, du corps de Christ » (1Cor.10.16). Il y a donc lieu, je pense, d'appliquer au côté divin, dans l'acte de la sainte Cène, cette parole : « Les choses cachées sont pour Dieu. Nous connaissons clairement ce que nous avons à faire pour bien communier. Nous pouvons laisser à Dieu le secret de ce qu'il nous donnera dans une bonne communion. » Schanz appelle cette manière de voir un « keinen Rath mehr wissen. » Je persiste à croire que l'Eglise fera bien de chercher là la formule d'union et de mettre fin par ce moyen au scandale qu'elle a donné en tirant du symbole d'union que lui a légué son Seigneur l'occasion de ses plus amères divisions.
Versets 21 à 23. La révélation du traître :
Notes
[1] Voir l'ouvrage intéressant. The Blood Covenant de Clay Trumbull, New-York, 1855.
[2] Un vrai philologue n'objectera jamais l'emploi du ἀπό, au lieu de παρά.