C'est ici la conclusion pratique que Jésus tire de son enseignement : la vigilance constante. Le danger d'assoupissement spirituel, contre lequel il met en garde les siens, au v. 34, proviendra de l'état moral du monde dans les derniers temps, qui exercera infailliblement son influence sur l'Eglise ; comp. 17.26-30 et 1Thess.5.1-7.
Verset 35. Image d'un filet qui s'abat subitement sur une prairie où picore tout à son aise un vol d'oiseaux. Il ne s'agit pas de la Judée seulement, mais de la terre entière (tous les habitants de la terre). - Verset 36. Veiller est l'image de l'attente continuelle ; prier est l'acte qui doit accompagner une si sérieuse attente. - Le terme ἐκφυγεῖν, échapper à, pourrait se rapporter à la victoire sur la séduction exercée par le monde environnant ; mais il s'agit plutôt d'échapper au jugement qui atteindra ceux qui y auront succombé. Le terme de rester debout fait pressentir tout ce qu'il y aura de saisissant et de terrifiant dans l'apparition annoncée. Il faudra être soutenu par une force surnaturelle pour ne pas s'affaisser à la vue du Fils de l'homme manifesté dans sa gloire, et pour ne pas s'écrier : « Montagnes, tombez sur moi, et couvrez-moi ! » - Jésus parle tout du long à ceux qui l'entourent, comme s'ils devaient eux-mêmes être témoins de ces dernières scènes. C'est qu'il ignore le temps où elles auront lieu et que ses paroles se rapportent à toutes les générations de fidèles, que représentait à ses yeux la première et qui se succéderont jusqu'à la fin. Pour chacune d'elles, d'ailleurs, il est certain que l'heure de la mort doit être pour les individus qui la composent ce que la Parousie sera pour la dernière.
A la suite de ce passage, qui termine le discours tel qu'il est rapporté par Luc, Marc place encore la petite parabole du portier, probablement la même que celle de Luc.12.36 et suiv. Quant à Matthieu, il place ici tout le tableau de l'état final du monde avant la Parousie, que nous avons trouvé chez Luc.17.36 et suiv., puis la parabole du larron et celle des deux serviteurs (comp. Luc.12.42-46), enfin les paraboles des dix vierges et des talents et le tableau du jugement final, enseignements que seul il a conservés. Il y a là chez lui, comme d'ordinaire, une accumulation de matériaux traitant de sujets analogues sans doute, mais hétérogènes quant au moment où ont été prononcés les discours qui les renfermaient.
Sur le discours eschatologique.
Nous avons trouvé dans les trois comptes rendus (Luc ch. 21, Matthieu ch. 24 et Marc ch. 13) une marche identique :
- un coup d'œil général sur l'état des choses, soit quant au monde, soit quant à l'Eglise, depuis le départ de Jésus ;
- le tableau d'un événement saillant au milieu de cet état de choses : la ruine de Jérusalem ;
- à la suite de cet événement, l'indication plus ou moins distincte d'un intervalle jusqu'à la Parousie ;
- enfin les signes précurseurs de la Parousie et cet événement lui-même.
La seule différence, c'est que l'intervalle signalé après la ruine du peuple juif est appelé chez Luc les temps des Gentils, et comprend l'évangélisation du monde entier, tandis que chez Marc et Matthieu il est plutôt présenté au point de vue de l'Eglise, et semble indiquer un temps d'attente inquiète et de séductions dangereuses qui durera jusqu'à la Parousie.
Que penser de ce discours prophétique soit au point de vue de son authenticité, soit relativement à l'accomplissement des prophéties qui y sont renfermées ?
I. Plusieurs pensent que ce qui est dit de la Parousie, Jésus ne l'a point énoncé et qu'aucune réalité n'y correspondra jamais.
Colani[1], Hase et Schenkel admettent qu'avec son pénétrant coup d'œil politique Jésus a bien pu prévoir et annoncer la ruine de Jérusalem ; mais ils ne consentent pas à voir en lui un fanatique capable d'avoir espéré son retour glorieux sur la terre et de s'être envisagé lui-même comme celui qui présiderait aux assises finales de l'humanité. Keim reconnaît, non seulement qu'il a réellement prédit la ruine de Jérusalem, - cela résulte de la déposition des faux témoins (Matth.26.60-61) et de l'accusation élevée contre Etienne (Act.6.14), - mais encore qu'il a annoncé son retour glorieux - la parole Marc.13.32, qui ne saurait lui avoir été prêtée, en est une preuve qu'on ne peut éluder ; - il n'en est pas moins vrai que, selon lui aussi, ce discours ne peut avoir été tenu par Jésus, tel que le rapportent nos synoptiques ; car il renferme des contradictions. D'après le préambule le temple doit être détruit, d'après le discours lui-même il ne sera que profané ; d'après une déclaration Jésus connaît le jour de sa venue, d'après une autre il l'ignore, etc. De toutes ces circonstances plusieurs critiques actuels tirent la conclusion suivante : Ce discours est un poème apocalyptique composé, peut-être sur le fondement de quelques paroles authentiques de Jésus, peu avant la ruine de Jérusalem par un prophète prétendu. Ce prophète, les uns l'envisagent comme purement juif, - ainsi Weizsæcker[2], Keim, Weiffenbach[3] - les autres, comme judéo-chrétien : ainsi Colani[4], Wendt[5]. Ce dernier nous paraît avoir exposé très habilement ce point de vue. Il fait ressortir dans le discours de Jésus, tel que Marc nous l'a transmis, deux séries de déclarations : l'une conforme aux pensées exprimées ailleurs par Jésus sur ce sujet, l'autre appartenant au domaine apocalyptique juif, étranger à l'enseignement et à la pensée de Jésus. La première série, qui formait le discours authentique de Jésus, a été rédigée par Marc d'après la tradition apostolique. La seconde série comprend Marc.13.7-9 ; 14-20 ; 24-27 ; 30-31 ; elle a été intercalée par Marc - qui l'envisageait comme authentique - d'après la petite Apocalypse judéo-chrétienne, dont ces critiques admettent l'existence ; cette série se rapportait à la ruine de Jérusalem et à la Parousie. Mais :
- dans cette supposition, il faut admettre que toutes les autres paroles de Jésus relatives aux mêmes sujets, que présentent nos évangiles, sont aussi empruntées à ce mystérieux petit livre ; ainsi Luc.11.50 : « Afin que tout le sang… soit redemandé ; » 13.23-27 : « Quand le Maître se lèvera… ; » v. 35 : « Vous ne me verrez plus jusqu'à ce que… ; » 17.23-24 : « Voici, il est ici ou il est là… Comme l'éclair brille… ; » 18.8 : « Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il… ; » 19.15 : « Et quand il revint après avoir reçu la royauté… ; » v. 43 : « Les jours viendront sur toi… ; » 20.16 : « Il fera périr ces vignerons et donnera la vigne à d'autres, » etc. Dans Matthieu.7.22 : « Plusieurs me diront en ce jour-là… ; » Matt.10.23 : « Vous n'aurez pas achevé de faire le tour des villes d'Israël… : » Matt.19.28 : « Lorsque le Fils de l'homme s'assiéra sur le trône de sa gloire, dans le renouvellement… ; » comp. encore Matt.21.44 ; 22.7 ; 25.31 ; 26.64, et dans Marc les parallèles. De ces diverses paroles, on composerait tout le discours qui nous occupe, sauf les signes physiques indiqués comme avant-coureurs de la Parousie (voir aux v. 25-26). Ces nombreuses paroles disséminées dans nos trois synoptiques ne peuvent évidemment provenir que de la tradition apostolique, et non de cette poésie apocalyptique que l'on imagine.
- Une composition privée, comme la feuille volante dont on parle, aurait difficilement pu obtenir une autorité telle que Marc l'eût amalgamée avec la tradition apostolique avérée, surtout si, comme on le prétend, elle renfermait des données contradictoires avec celle-ci, et avec tout le reste de l'enseignement de Jésus.
- En étudiant, comme nous l'avons fait, le discours tel qu'il est là sous nos yeux, nous en avons sans peine compris la marche dans les trois comptes rendus : Un état d'épreuve pour les croyants, datant du départ prochain de Christ ; au milieu de cet état une crise terrible concernant Israël, la ruine de Jérusalem ; au terme de cet état une seconde crise, concernant le monde entier à la suite de l'appel des Gentils, la Parousie. Voilà le squelette du discours. Il ne fait pas l'effet d'un habit rapiécé ; c'est un tout parfaitement organique.
- Enfin ce qui ne peut laisser aucun doute sur le caractère traditionnel des paroles de Jésus qu'on appelle apocalyptiques dans ce discours, ce sont les éléments absolument homogènes que présentent les épîtres de Paul, écrites longtemps avant le moment où est placée la composition de la prétendue apocalypse (en 68) ; ainsi, pour la ruine du peuple juif, 1Thess.2.16 ; pour la Parousie avec la résurrection des croyants morts et l'enlèvement des chrétiens vivants, etc., 1Thess.4.16 et suiv. ; 1Thess.5.1 et suiv. ; pour la séduction exercée par l'Antéchrist et l'apostasie finale 2Thess.2. Evidemment Paul écrivait ces choses étant pleinement certain de leur accord avec la tradition apostolique.
- Il y a plus : L'Apocalypse de Jean elle-même repose entièrement sur le discours qui nous occupe. Les six sceaux, dans le ch. 6, sont l'amplification poétique des v. 10 et 11 de Luc : les guerres, figurées par le cheval roux (Apoc. v. 4), répondent à notre v. 10 ; la famine, figurée par le cheval noir (Apoc. v. 5), répond à notre mot λιμοί (v. 11) ; la peste, figurée par le cheval pâle (Apoc. v. 8) répond à notre mot λοιμοί (v. 11) ; les persécutions sanglantes, représentées par les âmes qui crient sous l'autel (Apoc. v. 9), répondent à la description que fait Luc, v. 12 et 16-17, des persécutions qui attendent les croyants ; enfin le grand tremblement de terre du sixième sceau (Apoc. v. 12 et suiv.) répond à l'expression de Luc σεισμοί μεγάλοι (v. 11). Plus tard la description du faux prophète et de la Bête (Apoc. ch. 13) répond encore exactement aux expressions de ψευδόχριστοι et ψευδοπροφῆται de Marc.13.22 et Matthieu.24.24 ; l'ange volant à travers les airs pour porter l'Evangile éternel à tous les habitants de la terre (Apoc.14.6), répond à Matth.24.14 et Marc.13.10 : « Cet Evangile du royaume sera annoncé à toutes les nations, » et à l'expression « les temps des Gentils » de Luc. Le système de retardement qui règne dans toute l'Apocalypse (sceaux, trompettes, coupes) répond au : « Pas si tôt la fin » (v. 9), et au : « un commencement de douleurs » (v. 9 chez Marc, 10 chez Matthieu) ; enfin l'apparition du Seigneur sur le cheval blanc, avec les armées des anges et des fidèles (Apoc. ch. 19, répond au tableau de la Parousie (Luc v. 27 et parall.). Ces coïncidences ne sont pas accidentelles ; et bien certainement ce ne sont pas les riches tableaux apocalyptiques qui ont été les compositions originales et notre discours synoptique qui en a donné un extrait ; le rapport inverse est le seul possible. Le discours de Jésus en simple prose a servi de thème aux amplifications dramatiques de l'Apocalypse ; d'où il résulte que ce discours était déjà reçu dans l'Eglise comme la reproduction authentique des paroles de Jésus avant que l'auteur de l'Apocalypse en fît l'usage que nous avons constaté. Que si l'on objecte que le passage Apoc.11.1-2 implique l'espoir de la non destruction du temple, et contredit ainsi la déclaration synoptique : « Il n'en restera pierre sur pierre…, » il y a là un malentendu complet. Pour interpréter ainsi à la lettre le tableau apocalyptique, il faut méconnaître le caractère symbolique du livre qui le renferme et ne pas craindre de faire dire à l'auteur une inconcevable absurdité : le temple échappant pendant trois ans à la destruction, pendant que durant tout ce temps les Gentils occupent le parvis, et que ceux qui adorent dans le temple n'ont ni à boire, ni à manger !
De toutes ces raisons nous croyons pouvoir conclure que la « feuille volante » apocalyptique et anonyme, à laquelle on attribue tout ou partie du discours synoptique, n'est qu'une invention fantaisiste et tout à fait invraisemblable de la critique actuelle[6].
II. D'autres pensent que Jésus a bien parlé ainsi de sa Parousie, mais que la réalité n'a point répondu à sa parole.
C'est là l'opinion de Strauss, de Renan et aussi, quoique dans un sens bien différent, de Weiss. Les critiques précédemment indiqués ne pouvaient se résoudre à faire de Jésus un exalté et un fanatique qui se serait donné pour le grand Juge futur de l'humanité ; mais Strauss et Renan ne se font aucun scrupule d'accepter cette idée. C'est qu'au moment où il a parlé de la sorte, le sombre géant de Judée avait remplacé, comme dit M. Renan, le charmant rabbin galiléen. L'enthousiasme de ses amis trop naïfs l'avait enivré lui-même. L'événement a donc tout simplement démenti les rêves de grandeur future et de glorieux retour auxquels il s'était un moment livré. - Mais, si nous suivons Jésus à ce dernier souper où, deux jours après avoir tenu le discours qui nous occupe, il lave humblement les pieds de ses disciples et se voue librement à la mort de la croix, nous comprendrons ce qu'il faut penser de ce prétendu affolement d'orgueil qu'on lui attribue. Du reste, les faits ont-ils réellement démenti ce discour s ? Les troubles et les calamités n'ont pas manqué sur la terre, à la suite du départ de Jésus ; de cruelles persécutions ont atteint l'Eglise, et cela jusque dans les siècles qui ont précédé le nôtre ; d'autre part, le témoignage des croyants a tenu bon par la vertu de l'Esprit. Jérusalem est tombée et son sol est encore à cette heure foulé par les Gentils. L'Evangile a été prêché et l'est de plus en plus dans le monde entier. Voilà les trois quarts de la prophétie déjà positivement accomplis. Strauss et Renan sont-ils bien sûrs de ce qui en sera du dernier quart ? - Mais en tout cas, dit-on, il y a eu erreur quant au temps. Car Jésus a prédit son retour pour le temps de la génération contemporaine. Il y a donc, en ce point du moins, désaccord évident entre la prophétie et les faits. C'est ce que Weiss croit devoir reconnaître ; voir au v. 24. Jésus, selon lui, comprenait le plan de Dieu, mais ignorant la grandeur de notre monde, il ne savait pas le temps qu'exigerait la prédication de l'Evangile à tous les peuples de la terre. - A ce qui a été répondu v. 24 nous ajouterons ici que nos synoptiques renferment bien des paroles qui impliquent une durée beaucoup plus longue de l'absence de Christ et qui combattent même positivement l'idée de la proximité de son retour. Ainsi dans Matthieu : « Comme l'époux tardait à venir » (25.5) ; « Après un long temps le maître revint » (25.19) ; « Mon maître tarde à venir » (v. 49). Dans Marc : « Vous ne savez quand le maître de la maison viendra, le soir tard ou à minuit, ou au chant du coq ou au matin » (13.35). Cette dernière parole pousse la supposition du retard jusqu'au degré extrême. L'indication des quatre éventualités qui sont indiquées dans ces mots est bien conforme à cette autre parole aussi conservée par Marc (v. 32) : « Quant à ce jour-là, personne ne le connaît, ni les anges, ni même le Fils…, » déclaration certainement authentique et que personne n'aurait songé à prêter au Sauveur. Et ce serait lui qui, tout en professant son ignorance sur ce point, aurait fixé le temps de la vie de ses contemporains comme la limite extrême de son retour ! Chez Luc, 13.35, Jésus fait coïncider la date de sa Parousie avec celle de la conversion du peuple juif ; or cette conversion ne pouvait dans sa pensée avoir lieu qu'après un temps assez prolongé durant lequel ce peuple aurait vécu en état de réjection. Comp, encore cette expression, 19.12 : « Dans une contrée éloignée. » La distance est ici l'image d'un long intervalle de temps. Enfin, dans notre chapitre même, son retour a pour condition la fin du temps de grâce accordé aux Gentils (voir au v. 24). Toutes ces expressions attestent que Jésus n'a pu attendre son retour dans un temps aussi rapproché que le pense Weiss, ni par conséquent confondre l'époque de ce retour avec celle de la ruine de Jérusalem, qu'il annonçait comme prochaine.
Mais, s'il en est ainsi, comment donc s'expliquer dans les comptes rendus de Marc et de Matthieu les expressions en ces jours-là (Marc.10.24) et aussitôt après (Matth.24.29) ? La tribulation dont parlent Matthieu (v. 29) et Marc (v. 24) ne pouvant être autre que celle qu'ils ont mentionnée l'un v. 22-28, l'autre v. 20-23, il faut reconnaître que ces deux évangélistes ont réellement placé la Parousie bien peu de temps après la ruine de Jérusalem. Seulement il ne me paraît pas que ce fait soit suffisant pour imputer à Jésus lui-même cette intuition. Car ce serait, d'après tout ce que nous venons de voir, le mettre en contradiction avec lui-même. Il faut donc admettre que la rédaction des deux premiers évangélistes a fait subir en ce point-là une légère et involontaire altération aux paroles du Seigneur, et cela parce qu'ils n'ont pas suffisamment tenu compte de l'intervalle signalé par lui entre la ruine de Jérusalem et sa Parousie. Cet intervalle, nous l'avons trouvé expressément indiqué par Luc dans l'expression : « jusqu'à ce que les temps des Gentils soient accomplis. » Il pouvait leur arriver d'autant plus aisément d'omettre ces mots qu'au point de vue des prophéties de l'Ancien Testament la fin de la théocratie Israélite se confondait, dans l'expression : la fin des jours, avec la fin de l'économie présente. Imbus de cette idée, ceux des apôtres auxquels remonte la reproduction de ce discours, telle que nous la trouvons dans Matthieu et Marc, purent facilement rapprocher les deux événements plus étroitement que ne l'avait fait Jésus (voir le même rapprochement dans la question formulée par Matthieu v. 3, en tête du discours). Il suffisait pour cela de l'omission d'une seule phrase. Cette fois encore, comme dans tant d'autres cas, le compte rendu de Luc a reproduit plus exactement et complètement les articulations de l'enseignement primitif.
III. Des troisièmes disent : Jésus a parlé ainsi, et ce qu'il a prédit s'est exactement accompli jusqu'ici et achèvera de s'accomplir encore.
Appliquée au discours de Luc, cette manière de voir, d'après ce que nous venons de dire, ne souffre aucune difficulté. Il nous paraît qu'il n'y a qu'une ombre à l'exactitude de son compte rendu, c'est la place assignée à la parole du v. 32 : « Cette génération ne passera point…, » à la suite d'un passage relatif à la Parousie, tandis qu'elle se rapporte certainement à la ruine de Jérusalem. Je pense qu'il en est ici comme des quatre déclarations réunies au commencement du ch. 17, v. 1-10, et qui se trouvent juxtaposées sans qu'il existe entre elles la moindre relation, sans doute parce qu'elles se trouvaient sous cette forme dans le document où puisait Luc, ou parce que, n'en connaissant point la place réelle, il les a réunies lui-même en cet endroit-là.
D'autre part nous avons reconnu que cette troisième manière de voir n'est pas complètement applicable au discours de Jésus tel qu'il est reproduit par Matthieu et Marc, et nous sommes obligés d'examiner de plus près cette question, quoiqu'elle ne se rapporte pas directement à l'explication de l'évangile de Luc. La difficulté, nous l'avons vu, résulte des expressions : aussitôt après (Matth. v. 29), et : dans ces jours-là (Marc v. 24), qui rattachent si étroitement l'événement de la Parousie à la destruction de Jérusalem. On a cherché de diverses manières à décharger le discours de Jésus de la responsabilité de cette erreur chronologique. D'après Kliefoth[7] tout le passage précédent, que l'on applique généralement à la ruine de Jérusalem par les Romains, se rapporterait à l'avenir, aux temps de l'Antéchrist. Les v. 4-6 seuls auraient trait à la ruine de Jérusalem. Dans ce cas le aussitôt après de Matthieu s'expliquerait assez bien. Mais, outre que les termes de Matthieu ne comportent pas cette explication (voir Weiss, elle est contredite par Luc, qui a certainement appliqué ce passage à la ruine de Jérusalem (voir au v. 24). Hengstenberg, Hofmann, Keil, sans nier l'application du passage Matth.24.15 et suiv., à la destruction du peuple juif par les Romains, rappellent que ce jugement est en réalité un avec celui qui terminera l'économie présente, en tant que tous deux reposent sur une loi morale unique et qu'ainsi l'on comprend qu'ils se soient confondus dans l'intuition prophétique de Jésus. Mais la détermination chronologique si précise : « Cette génération ne passera point… » (Luc v. 32 et parall.), exclut toute solution de ce genre. M. Mazel[8] pense que Jésus a repris trois fois dans ce discours la description de l'avenir qui suivra son éloignement d'ici-bas : 1o v. 4-14, le coup d'œil général ; 2o v. 15-31, la destruction de la nation juive, suivie du jugement qui frappera les païens et précédera la Parousie ; 3o l'exposé du tout au point de vue des déterminations chronologiques. Mais est-il naturel d'admettre deux retours en arrière dans un discours suivi et sans qu'aucune indication dans le texte conduise à cette idée ? Voir sur ce sujet Henriquet : Le discours prophétique de J.-C. (1884). - Ce dernier trouve comme nous dans Matth.24.1-28 et parall., la description de la ruine de Jérusalem et de ses suites ; mais il voit au v. 29 le tableau de la décadence de la puissance romaine, dès le second siècle de l'Eglise, et dans les v. 30 et 31 et parall., celui de la prédication et de la victoire de l'Evangile dans le monde, de sorte que cette partie du discours ne renfermerait pas un mot sur la Parousie et renfermerait seulement le tableau des grands événements qui devaient se passer dans le monde païen à la suite de la ruine de Jérusalem. Ce serait depuis le v. 36 et parall. : « Quant à ce jour-là… » (rapporté à ce qui suit), que Jésus commencerait à parler du second sujet sur lequel il avait été interrogé (d'après Matthieu), de la Parousie. Henriquet s'accorde, dans l'interprétation du v. 29 de Matthieu (v. 25 et 26 de Luc) : « Il y aura des signes dans le ciel…, » avec Dorner[9] qui dans les phénomènes du monde physique ici décrits, voit la description, en style figuré et prophétique, de la chute du paganisme. Mais comment appliquer ensuite à la prédication de l'Evangile la parole de Luc v. 27 et parall. : « Et alors ils verront le Fils de l'homme venant sur les nuées avec puissance et une grande gloire, » comme le fait Henriquet ? Et si, avec tous les interprètes, on y voit la Parousie, comment serait-il possible de voir encore avec Dorner dans le verset précédent : « Et il y aura des signes dans le soleil…, » un fait aussi hétérogène que celui de la chute du paganisme ? Les deux versets sont si étroitement liés qu'ils doivent se rapporter au même événement.
IV. Après toutes ces tentatives restées sans succès, nous en revenons à l'idée exprimée plus haut : que, par l'omission, chez Marc et Matthieu, de la parole relative aux temps des Gentils (Luc v. 24), le passage touchant la Parousie s'est trouvé dans leur texte plus rapproché de celui qui décrivait la ruine de Jérusalem, qu'il ne l'était dans le discours de Jésus. A cette circonstance il faut en ajouter une autre. C'est que, d'après Luc, Jésus a tenu deux discours distincts sur l'avenir de l'œuvre de Dieu après son départ ; l'un. ch. 17, motivé par une question des pharisiens, et où il a décrit en détail l'état moral du monde avant sa Parousie et cette Parousie elle-même ; l'autre, Luc ch. 21, occasionné par la scène du temple et par la question des apôtres, et dont le sujet principal (non pas unique) a été la ruine de Jérusalem et du peuple juif. La fusion de ces deux discours, probablement réunis en un seul dans la tradition et par là aussi chez Matthieu et Marc, a produit le rapprochement si étroit, que nous trouvons chez ceux-ci, des deux événements qui y étaient annoncés. Nous retrouvons encore ici le procédé ordinaire de Matthieu, de rapprocher les paroles traitant de sujets homogènes, et le procédé ordinaire de Luc, de remettre chaque enseignement dans sa situation historique. Cependant il faut reconnaître que chez Luc lui-même se trouve, dans la position du v. 32, une trace de la confusion qui a déterminé la forme des deux autres comptes rendus.
M. Reuss fait à ce sujet deux remarques avec lesquelles nous nous sentons entièrement d'accord. D'un côté : « Il serait téméraire de traiter Jésus de visionnaire et d'enthousiaste, alors que tant de paroles incontestablement authentiques attestent son admirable sagesse et sa merveilleuse pénétration à l'égard des destinées réservées à sa cause ; » et de l'autre : « Il est de fait que l'auditoire auquel s'adressait Jésus était imbu d'idées préconçues sur l'avenir et que ces idées gagnaient en vivacité à mesure que les convictions relatives à sa personne et à sa dignité messianique devenaient plus énergiques. »
Il résulte de cette longue investigation que ce n'est pas Jésus qui a rattaché si étroitement l'un à l'autre les deux événements annoncés dans ce discours. Il n'ignorait point qu'il faudrait un long espace de temps pour que le grain de semence devînt un grand arbre, capable d'abriter les peuples, et pour que le levain pénétrât toute la vie de l'humanité. Mais l'esprit de ses apôtres n'était pas à la hauteur du sien, et l'ampleur de leur coup d'œil n'a pas tout à fait répondu à celle de ses vues, qui se sont ainsi trouvées rétrécies dans le compte qu'ils en ont rendu. Nous ignorons au souvenir fidèle duquel d'entre eux-Luc a dû la parole précieuse du v. 24 : « Jusqu'à ce que les temps des Gentils soient accomplis. » Ce n'est pas la seule de même valeur que cet évangéliste nous ait conservée.
Versets 37 et 38. Coup d'œil général.
Notes
[1] Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, 1864.
[2] Untersuchungen, p. 423 et suiv.
[3] Der Wiederkunftsgedanke Jesu, 1873. p. 69 et suiv.
[4] Jésus-Christ et les croyances messianiques ; p. 204 et suiv.
[5] Die Lehre Jesu, p. 10 et suiv.
[6] Pour donner une espèce de fondement à cette hypothèse, on essaie de rapprocher cet écrit supposé du χρησμός (l'oracle) dont parle Eusèbe (H. E. III, 5), qui détermina les chrétiens de Judée à émigrer à Pella avant le siège de Jérusalem. Comp. Wendt, p. 20, note, où, il est vrai, cette identification n'est présentée que comme une simple possibilité. Mais Eusèbe attribue cet avertissement aux hommes les plus vénérables de l'Eglise de Jérusalem, par conséquent aux apôtres et à leurs successeurs immédiats, et ces hommes n'auraient pas mis sur le compte de Jésus leurs propres fictions.
[7] Die Offenbarung des Johannes, 1874.
[8] Le retour de Jésus-Christ, 1878.
[9] De oratione Christi eschatologica, etc. 1844.