D'après Luc, c'est aux scribes, qui viennent d'exprimer leur admiration, que Jésus adresse cette question. Marc.12.35 n'indique pas d'auditeurs particuliers : « Jésus dit enseignant dans le temple. » D'après Matthieu.22.41, c'est aux pharisiens encore rassemblés que Jésus s'adresse, ce qui n'est pas en désaccord avec Luc, puisque les scribes présents devaient appartenir au parti pharisien (comp. leur καλῶς εἶπας, tu as bien dit, v. 39, en opposition aux sadducéens), ni avec Marc, puisque d'après lui Jésus interrogeait ainsi devant tout, le peuple (v. 45). - Matthieu met dans la bouche des pharisiens, à la suite, de la question de Jésus, l'affirmation de la libation davidique du Messie. Dans Marc, c'est Jésus qui énonce lui-même cette opinion comme étant celle des scribes. Dans Luc, le sujet de λέγουσι, disent-ils, est indéterminé : ceux qui ont le droit de parler ; ainsi au fond les docteurs. - De plus Luc emploie l'expression : le livre des Psaumes, ce qui implique l'inspiration de la parole citée ; Marc et Matthieu disent : par l'Esprit ou par le Saint-Esprit, ce qui signifie la même chose. - Le καί des byz. au v. 42 signifie : « Et pourtant. » - Le γάρ, car, des alex. a ce sens : « Il y a bien lieu de se poser cette question ; car… »
Les explications non messianiques du Psaume 110 sont le chef-d'œuvre de l'arbitraire. On commence par donner au mot לדוד le sens : « adressé à David, » au lieu de : « composé par David, » contrairement à l'usage constant du ל auctoris dans les titres des Psaumes, et cela afin de pouvoir faire de David l'objet du psaume, ce qui serait naturellement impossible s'il en était lui-même l'auteur ; ainsi Ewald. Mais, comme cette interprétation se montre insoutenable, puisque David n'a jamais été sacrificateur (v. 4 : « Tu es sacrificateur à toujours »), on transporte la composition du psaume au temps des Maccabées, et on le suppose adressé par un auteur quelconque à Jonathan, frère de Judas Maccabée, de race sacerdotale. C'est cet homme-là, qui n'a pas même porté le titre de roi, le petit chef d'un peuple chétif, qu'un flatteur inconnu représenterait, selon Hitzig, comme assis à la droite de l'Eternel, c'est-à-dire associé à sa souveraineté, revêtu de la toute-puissance, de la toute-science et de la toute présence divines !
Il n'y a pas d'autre raison que le préjugé pour contester le sens et l'authenticité du titre qui attribue ce psaume à David et par conséquent pour voir dans celui à qui il est adressé le glorieux descendant promis à David par le prophète Nathan, le Messie (2Sam.7). Ce psaume possède les qualités remarquables des poésies attribuées à David, la concision énergique et mystérieuse, l'éclat et la fraîcheur des images, la profondeur des intuitions. Et quant au personnage qui en est l'objet, trois traits empêchent absolument de penser à un autre qu'au Messie : 1o le titre d'Adoni, mon Seigneur, que lui donne David ; 2o la participation à la souveraineté divine qu'il reçoit de Jéhova ; 3o la possession simultanée des deux charges royale et sacerdotale, à la façon du roi et sacrificateur de Salem, Melchisédec. La loi établissait en Israël une muraille infranchissable entre la royauté et le sacerdoce. Car la première de ces charges était liée à la tribu de Juda et à la famille de David ; la seconde à, la tribu de Lévi et à la famille d'Aaron. Il suffisait de ce fait pour empêcher la réunion de ces deux charges en la même personne aussi longtemps que subsistait la constitution théocratique. Aussi le prophète Zacharie, quand il contemple cette réunion accomplie (Zacch.6.9-15), la place-t-il dans l'avenir, en la personne de celui qui porte chez lui le nom de Germe de l'Eternel (Tsémach Jahvé, v. 12), ce personnage dans lequel chacun reconnaît aujourd'hui le Messie, sacrificateur comme représentant du peuple devant l'Eternel, roi comme représentant de l'Eternel devant le peuple. Voilà quel était le sublime idéal dont l'image flottait devant les veux de David quand il composait le psaume 110. Depuis qu'il en avait contemplé la figure dans la personne mystérieuse du roi de Salem, combien de fois son cœur ne s'était-il pas élancé vers la réalisation de cet idéal ! Combien douloureusement n'avait-il pas senti l'imperfection d'une royauté, sans sacrificature ! Avec quelle joie n'aurait-il pas saisi l'encensoir et offert le parfum qui accompagnait l'adoration du peuple ? Mais la loi élevait une barrière infranchissable entre lui et cette fonction glorieuse… et ce fut sans doute sous l'empire de cette privation péniblement sentie, que sa pensée s'élança dans l'avenir et que par la révélation de l'Esprit il entrevit et décrivit le descendant promis auquel il serait donné de réaliser enfin le type qu'il avait contemplé de loin.
Jésus fait ressortir la contradiction qu'il y a entre la qualité de Seigneur de David, que David lui-même reconnaît au Messie, et le titre de fils de David que lui donnent les docteurs en Israël. Quel est son but en posant cette question ? Nous avons déjà vu que ce ne peut être d'embarrasser les docteurs présents. Serait-ce, comme l'ont pensé plusieurs, de leur démontrer que l'on se trompait en lui donnant à lui-même ce titre de fils de David ; que le Messie ne devait nullement descendre de ce roi ? Car le descendant ne saurait être le Seigneur de son ancêtre. C'est ainsi que l'entendent Strauss, Schenkel, Volkmar, etc. Le but de Jésus, en niant sa filiation davidique, serait d'expliquer pourquoi il ne ressemble en rien à un prétendant au trône et d'ôter ainsi la pierre d'achoppement qui en empêchait plusieurs de tenir un homme comme lui pour le Messie. Mais, en agissant ainsi, Jésus se serait élevé non contre l'opinion vulgaire seulement, mais encore contre toute la révélation prophétique, qui faisait naître le Messie de la famille de David (2Sam.7 ; Es.9.5-6 ; 11.1 ; Jér.23.5 ; Mich.5.2, etc.), et cela sans la moindre nécessité ; car nous avons vu que la voix publique n'hésitait pas, malgré son humble attitude, à le désigner comme le descendant de David ; comp. Matth.9.27, les deux aveugles ; 15.22, la femme Cananéenne ; Matt.15.22-23 ; Matt.20.31, le peuple ; Matth.21.9, les enfants, etc. Bien loin donc de faciliter par là la reconnaissance de sa dignité messianique, il l'aurait gravement compromise. - Ou bien, l'intention de Jésus était-elle, comme le supposent beaucoup d'autres, de spiritualiser l'idéal messianique du peuple ? « Vous attendez en la personne du Messie un fils de David ? Vous avez raison ; mais n'allez pas penser qu'il sera comme David, son aïeul, un roi puissant et guerrier. Il doit être autre chose et mieux que l'héritier et la fleur de la dynastie davidique ; il en est le Seigneur, comme il est celui de David lui-même, en tant qu'il règne dans un ordre de choses supérieur, céleste, divin, dans lequel David n'est, comme tout autre homme, que son sujet. »
C'est à ce sens que reviennent, avec des nuances diverses, les explications de Bleek, Colani, Reuss, Weiss, etc. Mais ce serait dire d'une manière bien détournée et bien alambiquée ce qu'il était possible d'enseigner d'une manière toute simple. Comp. 17.20-21 ; Jean.18.36. Et combien n'eût-il pas été facile aux docteurs qui l'entouraient de répondre à une question posée dans ce sens en disant : « Il n'y a pas la moindre contradiction entre la qualité de descendant de David, que nous attribuons au Messie, et sa qualité de Seigneur de David, que lui attribue le psaume. Car pourquoi le Messie descendant de David ne pourrait-il pas être élevé par l'Eternel sur le trône divin, et, ainsi occuper une position bien plus glorieuse que celle de son ancêtre ? » Qu'aurait pu répliquer Jésus ? L'idée de la spiritualité du règne messianique n'est point celle qu'implique naturellement l'expression de Seigneur de David ; on ne peut l'y rattacher qu'artificiellement. - Hofmann et Klostermann s'y prennent autrement. Jésus voudrait faire comprendre aux docteurs la nécessité de sa mort. Comme homme terrestre, Jésus est le descendant de David ; mais il doit devenir son Seigneur d'après le psaume. Or pour cela, il faut qu'il meure et ressuscite ; alors il possédera une vie glorifiée qui ne sera plus celle qu'il tenait de David, mais qui sera une vie reçue de Dieu même. Cette explication fait honneur à la sagacité de celui qui l'a proposée, mais rien de plus. Quel auditeur de Jésus aurait, entrevu dans la question posée par Jésus une démonstration de la nécessité de sa mort ? De plus cette explication échoue exégétiquement en ce point : elle fait découler la dignité de Seigneur de David attribuée au Messie de son élévation sur le trône, tandis que d'après les termes du psaume la relation est inverse ; la dignité seigneuriale du Messie est l'antécédent : « L'Eternel a dit à mon Seigneur, » et l'élévation sur le trône divin, la conséquence : « Sieds-loi (comme tel) à ma droite. » Le Messie est présenté par David comme son Seigneur antérieurement, à l'acte divin par lequel il reçoit sa position suprême. Strauss, avec son grand bon sens, a dit (Leben Jesu, 1864, p. 223) : « Ou bien Jésus avait par devers lui un moyen de concilier la relation d'infériorité renfermée dans le terme de fils de David avec celle de supériorité impliquée dans le terme de Seigneur de David ; et ce moyen ne pouvait être que la supposition d'une nature supérieure de la personne du Messie, en vertu de laquelle, tout en étant selon la chair descendant de David, il était selon l'esprit un être supérieur, sorti immédiatement de Dieu ; ou bien, il voulait poser la contradiction comme insoluble et par conséquent déclarer inadmissible la conception du Messie comme fils de David. » Strauss adhère à cette seconde interprétation ; nous venons de reconnaître son impossibilité. Il ne reste, selon Strauss lui-même, que la première, qui à nos yeux aussi est la seule possible. La dénomination de fils de David ne pouvait porter et ne portait réellement, d'après l'usage qui en était fait, que sur l'origine de la personne du Messie, et nullement sur la nature de son règne. Elle ne pouvait par conséquent être mise en opposition avec le titre de Seigneur de David qu'autant que ce titre se rapportait également à l'idée de l'origine du Messie : « Comment, si le Messie tire son origine de David, peut-il posséder une existence supérieure à la sienne en vertu de laquelle David lui-même le déclare son Seigneur ? » Voilà une question parfaitement claire et intelligible, et l'on comprend que les adversaires n'y répondent que par le silence, car ils ne pouvaient résoudre ce problème qu'en reconnaissant, avec toute la révélation prophétique, la nature divine du Messie (Es.9.5 ; Mich.5.2 ; Zach.12.10 ; Mal.3.1). Mais ils eussent ainsi perdu le prétexte sous lequel ils prétendaient condamner Jésus, le grief de blasphème pour s'être attribué la divinité (Jean.5.18 ; Matth.26.63). Et c'est là enfin ce qui nous explique le vrai but de Jésus en leur proposant cette question. Il répondait ainsi d'avance, pendant qu'il pouvait encore parler, enseigner, discuter, à l'accusation qui devait faire injustement le motif de sa condamnation.
Ce sens, qui est celui qu'adoptent Meyer, Keil et d'autres, est conforme, quant à la filiation davidique de Jésus, à la déclaration de l'Apocalypse qui l'appelle la racine et le rejeton de David (Ap.22.16) et à la parole de Paul, Rom.1.3 : « Né de la race de David selon la chair ; » et quant à son origine divine, à la déclaration que Jean nous a conservée (Jean.8.58) : « Avant qu'Abraham fût, je suis. » Fils d'Abraham, et pourtant avant Abraham ! Fils de David, et pourtant Seigneur de David !
7. L'avertissement contre les scribes. (20.45-47)
Sur ce champ de bataille où les scribes viennent d'être battus, Jésus les juge, et cela en présence du peuple entier, témoin de cette lutte ardente et opiniâtre.