Siméon décrit son rôle comme celui d'une sentinelle que son maître aurait placée en un lieu élevé avec la mission d'attendre l'apparition d'un astre et de l'annoncer au monde. Cet astre désiré, il le voit, il publie son lever, et il demande d'être relevé du poste d'attente occupé par lui si longtemps. Ainsi, dans Eschyle, à l'ouverture d'Agamemnon, la sentinelle postée pour observer l'apparition du feu qui doit annoncer à la Grèce la prise de Troie, contemplant enfin le signal attendu, célèbre à la fois sa propre délivrance et la victoire de la patrie. Le νῦν, maintenant, enfin, rappelle la longueur de l'attente. Le terme ἀπολύειν, délier, congédier, se rapporte à la fois à l'achèvement de la tâche et à celui de la vie ; car l'oracle divin-impliquait que tâche et vie prendraient, fin l'une avec l'autre. - Le mot δέσποτα, maître, est corrélatif de celui de δοῦλος, serviteur. Siméon reconnaît à Dieu le droit de disposer de sa personne, soit pour la vie, soit pour la mort, comme un maître de son esclave. - Le ῥῆμά σου, ta parole, est l'oracle que Dieu lui avait donné et qui était comme son mot d'ordre. - En paix : ce dernier mot du verset répond au premier : Maintenant !
Verset 30. Le motif de la parfaite satisfaction qu'éprouve Siméon : il a vu de ses yeux le σωτήριον. Ce mot, qu'on ne peut traduire que par celui de salut (σωτηρία), signifie exactement, comme neutre de l'adjectif σωτήριος, ce qui sert
à sauver, le moyen de délivrance. Il s'agit de l'enfant lui-même, non de l'œuvre de salut qu'il accomplira.
Les v. 31 et 32 sont la seconde strophe du cantique ; ils disent ce que cet enfant sera pour le monde. - Le terme ἑτοιμάζειν, préparer, est expliqué par ce qui suit : Dieu a fait naître cet enfant pour l'exposer aux regards de tous les peuples et afin qu'il apporte lui-même aux uns et aux autres le bien qui leur manque ; comp. l'expression analogue Ps.23.5 : « Tu prépares la table devant moi. » - L'universalisme décidé qu'expriment les mots : à la face de tous les peuples, ne dépasse en aucune façon l'horizon des anciens prophètes, d'Esaïe en particulier (Es.19.23-25 ; 42.6 ; 60.3, etc.), et il est parfaitement en place dans la bouche d'un homme qui, comme Siméon, était, doué de l'esprit prophétique.
Cette notion : tous les peuples, est subdivisée au v. 32 en ses deux éléments essentiels : les païens et les Juifs. C'est là le profond dualisme qui, au point de vue biblique, domine toute l'histoire de l'humanité, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse. - Les Gentils sont ici placés les premiers. Siméon pressentirait-il que l'œuvre d'un tel Messie s'accomplira chez les païens avant de pouvoir s'exercer envers les Juifs ? que les premiers deviendront les derniers ? Nous verrons combien le regard de ce vieillard avait profondément discerné l'état moral du peuple juif contemporain. Aidé de tout ce qu'Esaïe avait prédit sur l'incrédulité future d'Israël à l'égard de son Messie (Es.53.1 ; 65.1-2), il pouvait donc être arrivé à la prévision du sort qui attendait cet enfant de la part du peuple élu. Le v. 35 élève cette supposition à la certitude. - Ainsi, tôt ou tard, chacune des deux fractions de l'humanité trouvera dans cet enfant le bien qui lui fait défaut. Les païens sont plongés dans l'ignorance. Ils n'ont pas reçu, comme les Juifs, la révélation de la vérité sur Dieu et sur les relations de l'homme avec Dieu ; comp. Es.25.7, où ils sont représentés comme enveloppés d'un épais brouillard, d'une couverture d'obscurité. Cet enfant est destiné de Dieu à être pour eux le soleil qui déchirera ce voile et leur révélera ce qui leur a été caché jusqu'ici. Israël, de son côté, a la lumière ; mais il gémit sous le poids de la honte et de l'oppression. Lui, le premier-né de Dieu, il est sous le joug des païens ; et pourtant la gloire lui est promise. Cet enfant est destiné à la lui apporter : il glorifiera Israël, d'abord comme étant son représentant normal, puis par l'œuvre qu'il accomplira pour lui. Les deux substantifs φῶς et δόξα peuvent être envisagés comme deux appositions parallèles de σωτήριον, ou bien aussi comme deux attributs de ἡτοίμασας : « que tu as préparé comme lumière, comme gloire. » Cela ne fait pas de différence essentielle pour le sens. La seconde construction est plus naturelle. En tout cas il est impossible de faire dépendre (avec Luther, Bleek) δόξαν de φῶς εἰς, comme accusatif parallèle de ἀποκάλυψιν. - Le génitif ἐθνῶν, des païens, dépend, selon Hofmann, de φῶς, de telle sorte que εἰς ἀποκαλυψιν ne serait qu'un déterminatif de ce substantif ; comp. Es.42.6, où le Messie est appelé or gojim. Mais ἐθνῶν dépend plus naturellement d'ἀποκάλυψιν, non qu'il faille donner à ce substantif le sens actif d'instruction : « lumière pour l'instruction des païens, » sens qu'il n'a jamais, mais en prenant, ἐθνῶν comme génitif de possession : « lumière en vue de la révélation qui sera accordée aux Gentils. » C'est après avoir apporté ce bien aux païens qu'il glorifiera son propre peuple et résoudra enfin le grand dualisme de l'histoire (Rom.11.30-32). Dans ces courtes et riches paroles se trouve renfermé le contenu des siècles futurs. On sent bien que ni la banalité légendaire ni la préoccupation dogmatique n'ont concouru à la composition de ce joyau lyrique. Tout y est ferme, concis, original. C'est le pur accent primitif.
Une satisfaction charnelle et pleine d'illusions pouvait aisément s'emparer du cœur des parents, de celui de la mère surtout, à l'ouïe de pareilles promesses. C'est pourquoi Siméon a soin de mêler à son message la goutte d'amertume qui, dans ce monde de péché, doit tempérer et purifier toute joie.
Versets 33-35 : L'adieu de Siméon.