Les parents de Jésus demeurant à Nazareth, Luc explique ce qui les amena à Bethléem au moment de la naissance de Jésus. La construction ἐγένετο… ἐξῆλθε est hébraïque. - Les mots : en ces jours-là, nous reportent non à 1.80, qui renfermait une anticipation, mais à 1.65-66, c'est-à-dire aux temps qui suivirent la naissance de Jean. Cette date doit être prise dans un sens large ; car il s'agit d'un fait appartenant à l'histoire du monde (un décret d'Auguste) ; on pourrait traduire : à cette époque.
Δόγμα désigne dans le grec classique un édit émanant de l'autorité compétente, et le mot ἐξέρχεσθαι, sortir, répond à l'hébreu jatsa (Dan.2.13 ; 9.23 ; Esth.1.19) et désigne la publication de l'édit. Auguste régna de l'an 31 avant J.-C. jusqu'à l'an 14 après J.-C. - Le verbe ἀπογράφεσθαι, in censum referri, désigne l'inscription dans les registres officiels du nom de chaque citoyen, de son âge, de sa profession, des noms de sa femme et de ses enfants, enfin du chiffre de sa fortune et de son revenu, le tout en vue de la fixation de la somme à laquelle il sera taxé pour le service de l'Etat. - Hug a appliqué ici le terme οἰκουμένη, la terre habitable, à la Palestine seulement, sens qu'a quelquefois le mot γῆ, la terre (21.23), mais qui est indiqué dans ces cas-là par le contexte ; tandis qu'ici le nom de César Auguste conduit précisément au sens le plus large : le monde, dans la mesure où il faisait partie de l'empire romain. Les empereurs portent souvent dans les inscriptions le titre de κύριοι τῆς οἰκουμένης.
Mais ici s'élève une difficulté : les historiens contemporains ne mentionnent aucun édit de ce genre publié sous le règne d'Auguste. On peut répondre que des trois historiens qui auraient pu parler du fait, Dion Cassius n'est parvenu à nous, dans cette partie, que sous forme d'extraits ; que Tacite, dans ses Annales, ne commence son récit, que depuis Tibère, et que Suétone (Vie d'Auguste) est sujet, comme tout historien, à des omissions. Cependant, en face du texte précis de Luc, ce silence de l'histoire conserve quelque chose de surprenant.
Voici certains faits qui peuvent contribuer à éclaircir ce point. Mettre l'ordre dans les finances de l'empire fut dès le commencement l'une des principales préoccupations d'Auguste. Trois fois il fit faire le recensement de tous les citoyens romains (en 29 et 8 avant J.-C, et en 14 après J.-C). Puis il étendit ce travail aux provinces, c'est-à-dire aux peuples soumis. Déjà avant lui Jules César avait ordonné le cadastre complet du territoire de la République ; et après trente-deux ans ce travail immense était arrivé à son terme. Auguste doit s'être livré à un nouveau travail statistique destiné à compléter celui de César. Car Dion Cassius (53, 30) et Tacite (I, 11) parlent tous deux d'un document, Rationarium ou Breviarium imperii, qui embrassait, avec l'Italie, les provinces et les Etats alliés et qui indiquait « les ressources publiques de chaque pays, le nombre des citoyens et des alliés sous les armes, des flottes, des royaumes, des provinces, des tributs ou impôts, des besoins et des distributions[1]. » Ce document était écrit de sa propre main ; il le portait partout avec lui. Suétone (Octav., c. 28) parle également d'un tableau statistique de l'empire qu'Auguste ordonna de faire lire dans le Sénat après sa mort. Le but de ces renseignements était de fixer la quote-part de chaque peuple pour l'entretien de l'empire. Est-il possible que les mesures nécessaires pour l'exécution de pareils travaux aient été prises sans ordres émanant de l'autorité impériale, ordres portant sur les différentes contrées et par conséquent aussi sur la Palestine et ses ressources ? Car, cela est dit expressément, les rois alliés - et Hérode était dans cette catégorie - étaient mentionnés dans l'énumération du document impérial. Les ordres ne furent donnés peut-être et exécutés que successivement, et en tenant compte, comme savaient, le faire les Romains, de l'état et des usages des différents peuples soumis ou alliés. Il suffit, pour justifier l'expression de Luc, de constater qu'il dut y avoir sous Auguste une mesure générale prise dans le but de régler définitivement le budget de cet immense empire et la quote-part imposée à chacune de ses parties[2]. A ce résultat favorable à l'exactitude de Luc on oppose deux choses :
Comment Hérode, souverain indépendant de Palestine, eût-il pu recevoir l'ordre de faire exécuter dans ses Etats un dénombrement décrété par l'empereur ? Et comment expliquer le silence de Josèphe, l'historien juif, sur une telle mesure ? La réponse est facile. Malgré son autonomie relative, Hérode dépendait d'Auguste pour tous les actes importants de son administration. Pompée, le premier, avait imposé un tribut au peuple juif et il est bien probable que dès lors cet usage n'avait pas cessé. Appien rapporte (Bell. civ. V, 75) qu'Hérode, en recevant du Sénat le titre de roi, s'était engagé à payer un tribut à l'empire. Nous savons qu'il contribuait de temps en temps aux dépenses de l'Etat romain pour constructions, pour jeux publics, etc. Sans donc supposer que l'autorité romaine soit venue faire elle-même un recensement dans les Etats d'Hérode, nous pouvons parfaitement admettre que, sur l'ordre d'Auguste, Hérode lui-même fit procéder à un recensement de ses sujets et de leurs biens, non en vue de les frapper d'une taxe personnelle à payer à l'empire, mais afin de déterminer plus exactement le tribut national que lui, Hérode, devait payer au nom de son peuple au fisc romain. La mesure ainsi comprise correspond entièrement au but que s'était proposé Auguste en établissant ce Breviarium imperii dont il a été parlé plus haut. L'on comprend bien qu'un recensement ainsi accompli dans les formes juives, par les autorités Juives et en vue d'un tribut à payer par le roi lui-même, d'après les ressources nationales, n'excita point un soulèvement semblable à celui de l'an 6 qui aboutit à la taxe par tête, et que par conséquent Josèphe ait pu n'en pas faire mention. Rien dans la situation du peuple n'était changé par la mesure qui nous occupe, ainsi comprise[3].
Notes
[1] Tacite : Opes publicæ, quantum civium sociorumque in armis, quot classes, regna, provinciæ, tributa aut vectigalia et necessitates ac largitiones.
[2] Suidas (lexicographe du Xe s.) rapporte qu'Auguste, devenu empereur, « choisit 20 hommes, les plus excellents quant à leur vie et leurs mœurs, et, les ayant envoyés dans toutes les contrées des peuples soumis, exécuta par leur moyen le recensement des hommes et des choses ; » et il ajoute : « Et ce fut là le premier recensement (αὕτη ἡ ἁπογραφή πρώτη ἐγένετο). » De ces derniers mots Schürer prétend tirer la preuve que tout le récit de Suidas n'est qu'une amplification du passage de Luc (Lehrb. der N.-T. Zeitgesch., 1874, p. 269). Mais les détails qui précèdent ces mots appartiennent à Suidas seul, et, à moins d'être une pure invention, ils doivent avoir été puisés à quelque source historique. Les derniers mots me paraissent signifier : « Ce fut là le vrai premier recensement. »
[3] Voir le solide travail de Sieffert (Real-Encycl. v. Herzog u. Plitt), 2e éd., XII, au mot Schatzung : « Auguste voulait connaître la mesure des ressources financières que possédait la Palestine dans le but de constater si le tribut payé par Hérode y correspondait, et d'en changer le montant s'il en était autrement. »