Jésus est arrivé à l'endroit de la route d'où l'on découvre immédiatement en face de soi, de l'autre côté du Cédron, la terrasse du temple et la ville sainte ; elle est là sous ses yeux dans toute sa magnificence (ἰδὼν τὴν πόλιν). Quel jour pour elle, si le bandeau tombait de ses yeux ! Mais ce qui vient de se passer entre lui et les pharisiens présents a réveillé dans son cœur le sentiment de la résistance insurmontable à laquelle il va encore se heurter. Saisi et comme étreint par le contraste entre ce qui aurait pu être et ce qui sera, il ne peut contenir sa douleur. Ἔκλαυσεν, non ἐδάκρυσεν, il s'agit, de pleurs, de sanglots qui coupent la voix, non de larmes : « Si toi aussi, comme cette foule d'humbles croyants qui forment en ce moment ce joyeux cortège. » Les deux mots καίγε et σοῦ, omis par les alex., ont une grande valeur. L'un signifie : du moins en ce jour, le dernier pour toi ; » l'autre : « celui que Dieu te donne encore pour ton salut et où se décide ton sort. » Tout le passé pourrait encore en ce seul jour se réparer. Jésus aurait-il pu s'exprimer de cette manière si c'eût été là sa première visite à Jérusalem ? Pouvait-il s'envisager comme définitivement rejeté par la population de cette ville, le jour où il en franchissait pour la première fois les portes ? Une telle parole confirme en plein la narration johannique des séjours à Jérusalem. - Dans cette expression : les choses qui vont à ta paix, Jésus pense à la fois au salut individuel des habitants et à la conservation de la ville. En se soumettant à la souveraineté de Jésus, Israël eût été préservé de l'esprit d'exaltation charnelle et de rébellion qui l'a conduit à sa perte. La paix est celle qui résulterait du salut obtenu ; non, comme le veut Meyer, le salut lui-même. - Par le νῦv δέ, mais maintenant, Jésus revient de ce salut possible qu'il a contemplé en esprit, à l'affreuse réalité. Le sujet de ἐκρύβη, ont été cachées, n'est point le fait indiqué par la phrase suivante : « Il viendra des jours… » Cette construction serait lourde et traînante. Ce sont « les choses qui vont à la paix. » Il y a dans le terme ἐκρύβη l'idée d'un décret divin qui s'exécute. Israël, disposé comme il l'était, ne devait pas croire et s'approprier le salut ; c'est ce qu'explique Rom.11.7-12.
Verset 43. Le ὅτι, parce que, signifie que la catastrophe qui va se consommer, est la preuve de cet aveuglement dont Israël est frappé. L'effet démontrera la cause. - Au lieu des temps de délivrance et de gloire que devait amener la venue du Messie, Jésus voit approcher des jours dont la prévision remplit son âme d'une douleur amère (v. 43 et 44). La critique moderne s'accorde à déclarer que cette description de la ruine de Jérusalem renferme des traits trop précis pour n'avoir pas été écrite ab eventu ; et elle conclut de ce passage que notre évangile a été composé à la suite de la catastrophe. Mais c'est là refuser à Jésus tout savoir surnaturel et renvoyer dans le domaine du mythe ou de l'imposture tous les faits de l'histoire évangélique qui l'impliquent, par exemple, l'annonce du reniement, de Pierre, si bien attestée par les quatre évangiles. D'ailleurs, si comme on ne peut le nier, Jésus a prévu et prédit la ruine de Jérusalem, n'est-il pas naturel que tous les détails, connus de chacun, d'un tableau de siège, selon que cette opération se pratiquait alors, se soient présentés à sa pensée ? Nous savons combien Jésus aimait à individualiser chaque idée par les traits de détail les plus concrets. Penserions-nous aujourd'hui à un siège imminent sans voir en esprit des tranchées et des batteries ? Il n'est pas nécessaire pour cela d'être prophète. Enfin il faut se rappeler que Jésus reproduit ici presque mot pour mot le passage d'Esaïe.29.3 : Καὶ κυκλώσω ἐπὶ σὲ καὶ βαλῶ ἐπὶ σὲ χάρακα καὶ θήσω ἐπὶ σὲ πύργους - Χάραξ : une palissade de pieux, garnie de branchages et de terre et le plus souvent munie d'un fossé, derrière laquelle s'abritaient les assiégeants. Un pareil rempart fut en effet construit par Titus. Les Juifs le brûlèrent dans une sortie ; on le remplaça par un mur. - Dans les LXX, ἐδαφίζειν signifie : briser contre le sol. Mais dans le bon grec, il signifie : abaisser au niveau du sol. Ce dernier sens est celui qui convient ici ; car il s'applique et aux maisons nivelées et aux habitants égorgés. - Les τέκνα σου, les enfants de Jérusalem, désignent la population tout entière, et le καιρὸς ἐπισκοπῆς, le temps propice où le peuple reçoit la visite de son Dieu. C'est l'heure de le trouver (Es.55.6) ; mais cette heure touche à son terme. Comme Jésus a distinctement conscience de la grandeur de sa venue et de l'importance décisive du moment actuel pour Israël ! Et quel amour pour ce peuple sur lequel il pleure jusqu'aux sanglots, comme il avait, pleuré sur la tombe de son ami ! En même temps, quelle possession parfaite de lui-même au milieu de son plus glorieux triomphe ! Tandis que tout chante autour de lui, lui prévoit et pleure.
Ce récit est l'un des joyaux de notre évangile. Après ces détails saisissants, Luc ne mentionne pas même l'entrée dans la ville. Tout l'intérêt est pour lui dans les faits qui précèdent. Marc.11.11 et Matthieu.21.10 en agissent autrement. Ce dernier s'attache à peindre l'émotion dont la ville entière fut saisie, tandis que Marc décrit d'une manière remarquable les impressions profondes de Jésus dans la soirée de ce grand jour. Comment des récits aussi divers dans leurs traits de détail, proviendraient-ils d'une même source écrite ?
II.
Le règne de Jésus dans le temple.
(19.45 à 21.4)
Dès ce moment, Jésus s'établit en souverain dans la maison de son Père ; il y fonctionne non seulement comme prophète, mais comme législateur et comme juge ; pendant, quelques jours les autorités théocratiques semblent avoir abdiqué entre ses mains. - Ces jours sont comme le prélude du règne du Messie dans son temple, tel que le décrit Malachie.3.1-2.
Cette section contient les faits suivants :
- Jésus chasse les vendeurs (19.45-48) ;
- il répond à une question officielle du Sanhédrin sur sa compétence (20.1-8) ;
- il annonce la destitution de cette autorité, dans la parabole des vignerons (20.9-19) ;
- il échappe aux pièges que lui tendent successivement les pharisiens et les sadducéens (20.20-26,27-40) ;
- il leur pose une question sur la personne du Messie (20.41-44) ;
- il met le peuple en garde contre ces séducteurs (20.45-47) ;
- à leur faux système d'appréciation morale il oppose la vraie norme du jugement divin (20.1-4).
1. Expulsion des vendeurs. (19.45-48)