Lazare meurt le premier, épuisé par les privations et les souffrances. A l'instant même il trouve dans le monde céleste la sympathie active qui lui a été refusée ici-bas. Dans la théologie rabbinique, les anges ont charge de recueillir les âmes des Israélites fidèles et de les transporter dans leur lieu de repos. « Les justes, dit le Targoum du Cantique des cantiques, dont les âmes sont portées par les anges dans le paradis. » Ce lieu de repos est appelé par Jésus le sein d'Abraham, expression qui est employée aussi par les rabbins. Il n'est pas nécessaire de recourir à l'image d'un banquet pour l'expliquer (d'après Jean.13.23). Elle se présente tout naturellement comme image de la communion intime ; comp. Jean.1.18 : « Le Fils qui est dans le sein du Père. » Abraham, père des croyants, est représenté comme présidant au rassemblement graduel de ses enfants, les fidèles de l'ancienne alliance qui arrivent dans l'autre vie, de même que nous nous représentons Jésus recueillant ; dans son sein les fidèles de l'alliance nouvelle (Jean.14.3). Meyer conclut du pronom αὐτόν, lui, et du fait que l'inhumation de Lazare n'est pas mentionnée, que d'après le texte, Lazare fut transporté tout entier, corps et âme, dans le monde à venir. Mais ce sens étrange exigerait qu'il en fût de même d'Abraham, ce que ne permet pas le récit de la Genèse qui raconte positivement son inhumation à Macpéla. Les passages de la Genèse sur la mort des patriarches distinguent expressément, comme deux faits différents, celui d'être enseveli et celui d'être recueilli vers les pères dans le Schéol (Gen.15.15 ; 37.35 ; voir Bible annotée). Le passage rabbinique que nous venons de citer ne parle aussi que des âmes. Il est évident que le pronom αὐτόν désigne le vrai moi de Lazare, son âme. Si son inhumation n'est pas mentionnée, c'est qu'elle eut lieu sans pompe aucune, ou même peut-être qu'elle n'eut pas lieu du tout parce que le corps fut jeté à la voirie. En tout cas le contraste avec l'enterrement du riche si expressément rappelé est évident. Il est inutile de le nier, comme le fait Weiss, ou de vouloir réduire avec Gœbel et Keil le contraste à celui-ci : Tout fut fini pour l'un aussi bien que pour l'autre. Il y eut pour le riche cortège funèbre, mais en échange pas d'anges pour transporter l'âme de l'inhumé dans le sein d'Abraham.
On envisage ordinairement le sein d'Abraham comme désignant cette partie de l'Hadès ou du Schéol où étaient recueillis les justes de l'ancienne alliance, tandis que le riche se trouverait dans l'autre partie du même séjour réservé à ceux qui avaient mérité le châtiment divin. M. Bruston s'est élevé avec force contre cette manière de voir (Revue théolog. publiée à Montauban, 1885) dans un article intitulé : L'enseignement de Jésus-Christ sur la vie future. Selon lui, les rabbins ont en général placé le sein d'Abraham non dans le Schéol, mais dans le ciel identifié avec le paradis, ou avec le lieu appelé : sous le trône : et Jésus en a fait autant, comme le montre sa parole au brigand 23.43 : « Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis, » terme qui, d'après 2Cor.12.2-4, ne peut désigner qu'un endroit céleste. Tout en rendant hommage à l'érudition dont fait preuve ce travail, je ne puis m'associer à cette manière de voir. Jésus-Christ a suivi dans ses enseignements, non les opinions des rabbins, - qui d'ailleurs sont postérieures à lui, au moins quant à la date de leur rédaction, - mais ceux de l'Ecriture. Or, quand il est dit des patriarches qu'ils furent recueillis vers leurs pères, il est bien certain que ce fut, d'après toute l'intuition scripturaire, dans le Schéol. Si l'on en pouvait douter, le récit de l'apparition de Samuel qui monte de la terre (1Sam.28) ne permet pas d'objection sur ce point. Il est parfaitement clair que dans notre récit même le séjour d'Abraham et celui du riche appartiennent au même domaine, puisqu'ils ne sont séparés que par un gouffre profond. Jamais, d'ailleurs, le ciel n'eût pu être appelé par Jésus le sein d'Abraham. Car ce terme désigne un lieu où Abraham occupe la place centrale, ce qui ne s'applique pas au ciel. Enfin le paradis, dont parle Jésus au brigand, n'est pas le ciel. Car Jésus dit, même après sa résurrection : « Je ne suis pas encore monté vers mon Père » (Jean.20.17). Il doit donc être placé dans l'Hadès. Il en est évidemment autrement du paradis dans le sens où en parlent Paul 2Cor.12.4 et l'Apocalypse.2.7. A ce moment-là, la glorification de Jésus avait apporté à l'état des choses dans la vie supérieure des changements que nous ne saurions mesurer.
Quelle avait été, dans la vie de ce riche, la faute qui avait motivé cette absence des messagers célestes, ainsi que l'état affreux décrit dans la scène suivante ? De ce qu'elle n'est pas expressément mentionnée, on conclut que ce devait être simplement le fait de sa richesse. L'école de Tubingue dit : il est condamné comme riche ; Lazare est sauvé comme pauvre. M. Renan prétend que la parabole doit s'intituler, non celle du mauvais riche, mais simplement celle du riche ; et de Wette pense que nous retrouverions ici l'hérésie ébionite de Luc. Mais comment n'a-t-on pas compris que, si nul méfait proprement dit n'est reproché au riche, son crime n'en est pas moins clairement signalé dans le tableau même de ce pauvre couché à sa porte et mourant là, sans qu'aucun soulagement efficace ait été apporté à son état ? Voilà le corps du délit. Tout contraste social entre le plus et le moins, soit sous le rapport de la fortune, soit sous celui de la force, de l'instruction, de la piété même, n'est permis, voulu de Dieu, qu'en vue de sa neutralisation par l'activité libre de l'homme. C'est une tâche proposée d'en-haut, le moyen de former ces liens d'amour qui doivent devenir notre trésor au ciel (12.33-34). Négliger cette occasion providentiellement offerte, c'est se préparer à soi-même un contraste analogue dans l'autre vie, contraste qui ne pourra pas plus être adouci pour nous que nous n'avons nous mêmes adouci celui d'ici-bas. - Il serait difficile de comprendre comment, si la richesse était, comme telle, le péché du riche, l'homme qui préside dans ce séjour du repos pourrait être Abraham, le riche des riches en Israël. Quant à Lazare, la vraie raison de l'accueil qu'il reçoit dans le séjour futur, ce n'est pas sa pauvreté ; c'est celle qu'a signalée son nom : Dieu est mon aide ; c'est son humble abandon à la volonté de l'Eternel.
Versets 23 à 31. La scène d'outre-tombe contrastant doublement avec la scène terrestre. - Nous n'essayons pas de discerner, dans ce tableau, ce qui doit être pris au sens figuré ou au sens propre. Les réalités du monde supersensible ne peuvent être exprimées que par des figures ; seulement, comme on l'a dit, ces figures figurent quelque chose. Les couleurs paraissent presque toutes empruntées à la palette des rabbins ; mais la pensée qui s'enveloppe de ces images pour se rendre sensible, est en tout cas, comme nous le verrons, la pensée originale et personnelle de Jésus. - Des deux entretiens dont se compose cette scène, le premier se rapporte au sort du riche (v. 23-26), le second à celui de ses frères (v. 27-31).
Versets 23 et 24. Le tourment et la supplication du riche :