Plusieurs (de Wette, Bleek) envisagent ces réflexions comme placées ici arbitrairement par Luc. Weiss suppose que la parabole de l'économe infidèle avait été suivie d'une autre dans laquelle Jésus traitait du sage emploi des biens terrestres et à laquelle se seraient rattachées, d'une manière naturelle, les paroles suivantes. Ces suppositions sont inutiles. Pour comprendre la relation entre l'enseignement suivant et la parabole qui précède, il suffit de se rappeler que ce qui avait été présenté comme une infidélité, dans l'image employée par Jésus, ne mérite point ce nom dans la relation de l'homme avec Dieu. En effet, en distribuant à ses frères les biens que Dieu lui a confiés, le disciple de Jésus n'agit point, comme l'intendant, contre la volonté et les intérêts de son maître. Au contraire, quand le fidèle bienfaisant prend ce qu'il donne sur le bien de Dieu à lui confié, il agit en parfaite conformité avec les intentions de ce divin propriétaire. Par cet accord, l'infidélité apparente se transforme en réelle fidélité ; et c'est à ce point de vue vrai que se replace maintenant le Seigneur, dans l'enseignement qui suit, abandonnant la forme de langage appropriée à l'exemple qu'il avait momentanément adopté.
Le verset 10 énonce une expérience générale qui est la base de l'application que Jésus a en vue (voir à v. 11 et 12). Il serait faux de dire que celui qui est fidèle dans les grands devoirs le sera aussi dans les petits ; mais Jésus peut en toute vérité affirmer l'inverse. - L'idée de fidélité se rapporte plutôt à la relation avec Dieu ; celle d'injustice, à la relation avec les hommes. Dans les v. 11 et 12, Jésus tire la conséquence de l'expérience formulée au v. 10. Le chrétien qui par la bienfaisance n'aura pas été fidèle (selon Dieu) dans l'administration des biens terrestres (ce qu'il y a de plus petit, τὸ ἐλάχιστον), ne pourra être mis en possession des biens d'un ordre supérieur ; car il a prouvé par son infidélité dans l'emploi des biens de moindre valeur qui lui avaient été confiés, qu'il serait incapable d'en administrer utilement de plus excellents, en les faisant servir à l'accomplissement de la volonté, de Dieu et au bien de ses frères. - Pour l'expression de ἄδικος μαμωνᾶς, mammon injuste, voir à v. 9. - Le contraste avec τὸ ἀληθινόν a engagé plusieurs interprètes à donner ici à ἄδικος, injuste, le sens tout à fait extraordinaire de trompeur, ou de passager, ce qui est à la fois arbitraire et inutile ; arbitraire, puisqu'on ne peut citer d'exemple valable de ce sens ; inutile, parce que l'opposition d'ἀληθινόν se justifie sans cela. Ce mot signifie en effet le bien qui répond parfaitement à l'idée du bien, le bien essentiel, qui est et reste invariablement ce qu'il est, tandis que la richesse peut changer de caractère, devenir un mal, comme lorsque l'homme en fait sa propriété. Ce bien réel, inaltérable, c'est Dieu lui-même et les biens célestes qu'il prépare à l'âme humaine. Or à celui qui ne s'est pas montré fidèle dans l'emploi des biens terrestres, ce bien suprême ne saurait être donné. Le contraste entre le passé ἐγένεσθε, vous avez été, et πιστεύσει, confiera, fait naturellement penser à l'opposition entre la vie présente et la vie future. C'est ce qui résulte aussi de la relation entre cette parole et celle du v. 9. Jésus ne veut, pas dire que l'abondance des dons spirituels accordés ici-bas à un croyant est proportionnée au bon emploi qu'il fait de son argent ; il pense à la relation entre cet emploi et la richesse des communications divines dans l'économie future ; comp. les paraboles des talents et des marcs (Matthieu ch. 25 et Luc ch. 19).
Verset 12. Continuation de la même application, justifiée par un nouveau contraste : celui de ce qui est à autrui avec ce qui est vôtre. De même que les termes : ce qu'il y a de plus petit, le mammon injuste, l'expression ce qui est à autrui ne peut désigner dans ce contexte que les biens terrestres. Ce sens ressort avec évidence de la parabole précédente qui repose précisément sur cette idée : que les biens terrestres ne sont pas les nôtres, mais ceux d'autrui, du seul et unique propriétaire réel de toutes choses. On objecte à ce sens du mot autrui qu'il en est de même des biens spirituels qui sont aussi un prêt de Dieu, et que le terme d'ἀλλότριον, qui est à autrui, signifie simplement que les biens terrestres appartiennent à ce monde et nous quitteront avec lui, tandis que le ὑμέτερον, ce qui est à vous, signifie ce qui vous restera à toujours. Mais l'antithèse de passager et de permanent est bien différente de celle de bien d'autrui et de bien propre. Un bien passager peut être à nous, un de nos sens, par exemple. Et quand on explique le terme ce qui est à autrui par « ce qui appartient à ce monde, » on joue sur le sens du mot appartenir. La seule explication possible de l'antithèse du v. 12 est d'y voir de nouveau le contraste entre les biens terrestres qui sont à Dieu et les biens d'essence spirituelle qui viennent aussi de Dieu, sans doute, mais qui pourtant sont nôtres en ce qu'ils répondent à notre vraie nature, à notre essence spirituelle, en ce qu'ils s'identifient avec notre personne elle-même, tandis que les biens terrestres restent toujours pour nous quelque chose d'extérieur. Il y a, comme l'a dit Jésus lui-même, un bien « qui a été préparé pour nous dès la fondation du monde » (Matth.25.34), et pour lequel nous avons été préparés nous-mêmes par le fait de notre création (Gen.2.7), le royaume divin, tandis que l'argent n'est lié à nous qu'accidentellement et extérieurement.
De l'usage fidèle ou infidèle, juste ou injuste, conforme ou contraire à la volonté de Dieu que fait, ici-bas le croyant de ses biens terrestres, dépend donc la question de savoir si son véritable patrimoine, le bien qui mérite le nom de grand, de véritable, de nôtre, dans le sens vrai du mot, et dont il ne possède ici-bas que les prémices, pourra lui être confié ou devra lui être refusé dans la vie à venir. Semblable à un père riche qui, avant de livrer à son fils le plus précieux de l'héritage qu'il lui réserve, le mettrait à l'épreuve en lui confiant un domaine de moindre valeur, ainsi Dieu ne craint pas d'exposer les biens terrestres à toutes les chances de notre infidélité, afin que l'emploi que nous faisons de ces biens de mince valeur démontre notre aptitude à la gestion de notre fortune éternelle, ou notre incapacité à l'administrer et par conséquent à la posséder. Il y a là une admirable conception du but de la vie terrestre et même de l'existence de la matière.
Le verset 13, qui clôt ce morceau, se rattache encore à l'image de la parabole : l'économe avait deux maîtres, dont il ne pouvait réussir à concilier le service, le propriétaire de la fortune qui lui était confiée et le mammon dont il était l'adorateur. L'amour du second lui faisait haïr le premier, tandis que l'attachement à celui-ci lui eût inspiré un généreux mépris de l'autre. Il en est ainsi du disciple de Christ placé entre Dieu et l'argent. - On envisage ordinairement les deux propositions de ce verset, comme ayant un sens identique et ne différant que quant au mode de l'expression. Mais Bleek a fait remarquer que l'absence de l'article devant ἕνος, dans la seconde proposition, ne permet guères de faire de ce pronom la simple répétition du précédent τὸν ἕνα dans la première ; il lui donne donc un sens plus général et l'applique indifféremment à l'un ou l'autre des deux maîtres ; toute la différence entre les deux propositions parallèles est ainsi dans le sens des verbes, s'attacher à étant moins fort qu'aimer, et mépriser, moins fort que haïr : « Il haïra l'un et aimera l'autre ; ou du moins il s'attachera davantage soit à l'un soit à l'autre des deux, et négligera le service de l'autre. » Cela ne fait pas de différence pour le fond. - Ce verset, quoiqu'en dise le même savant, clôt parfaitement ce discours. La place qu'il occupe chez Matthieu, dans, le sermon sur la montagne (6.24), est convenable sans doute, mais peu assurée, comme celle de tout le morceau dont il fait partie. Weiss lui-même pense que c'est Luc qui a conservé à cette parole sa position originaire ; par conséquent d'après une autre source. S'il en est ainsi, ce savant devrait tirer de là une autre conséquence : c'est que des paroles de Jésus peuvent avoir été conservées parfaitement identiques, sans qu'il en résulte qu'elles proviennent du même document. Cet aveu minerait par la base son système sur la composition des synoptiques.
2o Versets 14 à 31. La parabole du mauvais riche.
Versets 14 à 18. Le préambule. - Nous nous trouvons ici en face d'une série de paroles qui, au premier abord, n'ont aucune relation entre elles. Holtzmann a pensé que Luc réunissait, comme au hasard, des paroles dispersées dans les Logia, et qu'il n'avait pas trouvé jusqu'ici l'occasion de placer. Mais il n'y a, au fond, dans ce préambule, que deux idées : la condamnation des pharisiens et la permanence de la loi. Or ce sont, précisément les deux idées qui se trouvent mises en action dans la parabole suivante, l'une dans la damnation du mauvais riche, ce fidèle pharisien (« père Abraham, » v. 24, 27, 30), l'autre dans la parole d'Abraham par laquelle il fait ressortir l'impérissable valeur de la loi et des prophètes. La relation entre ces deux idées essentielles du préambule et de la parabole, peut se formuler ainsi : La loi, ce point d'appui du crédit des pharisiens, sera elle-même l'instrument de leur condamnation éternelle. C'est exactement ce que Jésus dit aux Juifs, Jean.5.45 : « Ce Moïse en qui vous espérez, c'est lui qui sera votre accusateur. » Il faut reconnaître cependant que ce préambule, v. 14-18, a un caractère très fragmentaire. Ce sont les éléments d'un discours, plutôt que le discours lui-même. Mais cela même prouve que saint Luc ne s'est pas permis de composer ce préambule. Quel historien composerait de la sorte ? Un discours fabriqué par l'évangéliste n'eût pas manqué de présenter un enchaînement logique évident, aussi bien que les discours que Tite-Live ou Xénophon mettent dans la bouche de leurs héros. Cette rédaction fragmentaire prouve à elle seule qu'un discours analogue à v. 14 et suiv., a réellement été tenu à ce moment et a servi de fondement au compte-rendu brisé de Luc.