Cet entretien renferme la pleine révélation du sentiment pharisaïque et fait bien ressortir son contraste avec le sentiment paternel de Dieu. Cette démarche du père de la parabole qui sort au-devant de son fils et l'invite à entrer, se réalise dans cet entretien même entre Jésus et ses auditeurs pharisiens ; car ce Jésus qui parle avec eux, c'est le Dieu du salut qui est comme en instance auprès d'eux pour les faire entrer dans son plan de miséricorde et de pardon. - La réponse du fils à cette prière (v. 29 et 30) renferme deux accusations contre le père : l'une porte sur sa manière d'agir envers lui (v. 29) ; l'autre sur sa conduite à l'égard de son fils cadet (v. 30). Ce contraste doit, selon lui, mettre en plein jour l'injuste partialité de son père. La naïve et aveugle satisfaction du soi-même, qui fait le fond du pharisaïsme, ne saurait être mieux dépeinte que par ces mots : « Je n'ai jamais contrevenu à ton commandement ; » et la position servile et mercenaire du Juif légal dans la théocratie, que par ceux-ci : « Il y a tant d'années que je te sers. » Bengel observe brièvement sur ces mots : servus erat, et par là il donne la clé de toute cette seconde scène de la parabole. Qu'était pour lui son père ? Un maître. Aussi compte-t-il les années de ce dur servage : il y a tant d'années !… Voilà ce qu'est l'accomplissement du bien pour l'homme sous la loi : un travail accompli péniblement, et qui par conséquent mérite un salaire. Mais il est par là même totalement privé de toutes les douceurs du travail qui procède du libre amour ; et quant aux joies qu'il contemple chez le pécheur réconcilié, elles le scandalisent et l'indignent. Ce chevreau, qu'il eût voulu manger avec ses amis, ce serait un jour de relâche et de joie cordiale au milieu de cette carrière d'observance servile. Mais respire-t-on jamais librement sous la loi ? Faire, faire toujours, faire pour ne pas compromettre sa récompense, voilà bien dans la bouche du fils aîné le tableau de l'homme légal, du pharisien.
A ce dur et incessant travail, il oppose (v. 30) la vie commode et voluptueuse de son frère ; pour ce préféré, d'abord toutes les joies du péché, puis toutes les douceurs du salut ! Ainsi tout peine dans sa propre vie, tout plaisir dans celle de son frère ! Quelle justice ! C'est qu'en effet aux yeux du pharisaïsme le bien est une peine et le péché une jouissance. Voilà pourquoi, selon lui, il doit y avoir récompense pour le premier, châtiment pour le second. En renversant ce rapport, le père a mis au jour sa préférence pour le pécheur, sa sympathie pour le péché. Ton fils, dit le fils aîné, au lieu de : mon frère. Il fait par là ressortir à la fois la partialité de son père et sa propre aversion pour son frère. - Cette expression amère est la critique la plus mordante de l'état d'âme où l'on remplit le devoir tout en l'abhorrant, et où, en ne commettant pas le mal, on en a soif. A remarquer encore l'expression intraduisible ὁ υἱὸς οὗτος (filius iste tuus, ce tien fils). Le détail μετὰ πορνῶν est un coup de pinceau ajouté au tableau du v. 13 par la main charitable de ce frère.
Versets 31 et 32. La réponse du père s'adapte aux deux accusations du fils. Le v. 31 répond à celle du v. 29 ; le v. 32 à celle du v. 30. Le père se justifie d'abord au v. 31 du reproche d'injustice envers le fils qui lui parle ; et avec quelle condescendance ! Le terme Mon enfant, τέκνον, a quelque chose de plus tendre encore que celui de fils. Le père remet sa conduite envers ce fils ingrat dans son vrai jour. Il lui montre ce que sa vie dans la maison paternelle aurait pu être, pour peu qu'il eût eu un cœur filial répondant à son cœur paternel : une fête, non d'un jour, comme la fête actuelle, mais de tous les jours. « Tout était là sous ta main ; tu pouvais en jouir librement. » A quoi bon une fête particulière pour celui qui pouvait jouir chaque jour de l'intimité de son père et de tous les privilèges attachés à la position filiale ? cette parole remarquable est celle que Weiss et d'autres opposent avec le plus de confiance à l'application que nous faisons, de ce personnage du fils aîné, aux pharisiens désignés au v. 2. Cette objection repose sur une fausse idée de ce qu'était le judaïsme normal aux yeux de Jésus. Selon celui-ci, l'Israélite fidèle pouvait jouir déjà des douceurs de la communion divine. Les Psaumes en faisaient foi ; comp. les Ps. 23 et 63. Saint Paul lui-même, qui présente ordinairement la loi comme instrument de condamnation, tire néanmoins la formule de la grâce d'une parole de Moïse, et d'une parole décrivant la loi elle-même (Rom.10.6-8), ce qui prouve bien qu'à ses yeux au fond de la loi se trouvait déjà l'élément de la grâce, en raison du pardon garanti par les sacrifices et du secours du Saint-Esprit assuré, dans la mesure de l'économie ancienne, à celui qui le demandait (Ps.51.9-14) ; d'où il résulte que, quand l'apôtre parle de la loi en l'opposant à la foi, c'est en isolant, à la manière de ses adversaires, le commandement d'avec la grâce. Reuss, qui entend ces paroles à peu près comme nous, en dégage cette pensée : « La meilleure récompense aurait dû être celle du devoir rempli. » Mais il ne s'aperçoit pas qu'en parlant ainsi il substitue simplement le stoïcisme au vrai judaïsme. Le père a dit : τέκνον, mon enfant ; ce mot fait sentir toute la différence entre l'A. T. et Zénon. Weiss voit dans le fils aîné le type des justes ; c'est simplement un bon fils comme il s'en trouve tant, qui seulement n'est pas exempt d'orgueilleuse satisfaction de lui-même et de jalousie à l'égard de son frère cadet. Mais comment supposer qu'en face du personnage historique et concret du fils cadet, Jésus place un personnage purement abstrait et fictif tel qu'il peut en exister ? Si le fils aîné ne paraissait qu'en passant sur la scène, on pourrait admettre cette absence de toute application précise et actuelle. Mais Jésus lui consacre toute la seconde partie de la parabole. Le v. 31 s'explique tout naturellement dans notre sens, pourvu qu'on admette que Jésus distinguait, comme saint Paul, entre un judaïsme normal et le judaïsme pharisaïque.
Le v. 31 présentait la fidélité théocratique comme un bonheur, non comme un labeur ; le v. 32 fait envisager la vie dans le péché comme un malheur, non comme un plaisir. Il y avait donc réellement lieu de célébrer une fête pour le retour de celui qui venait d'échapper à une si grande misère et de rétablir par son arrivée la vie de famille au complet. Ton frère (littéralement ce tien frère), est la réplique au : ton fils (littéralement ce tien fils), du frère aîné, v. 30.
Ici s'arrête la parabole. Jésus ne raconte pas le parti qu'a pris le fils aîné. Pourquoi ? Parce que c'était aux pharisiens à voir eux-mêmes ce qu'ils voulaient faire, s'ils entreraient, à l'appel de Dieu, ou s'ils resteraient dehors. A eux d'achever la parabole.
L'école de Tubingue (Baur, Zeller, Volkmar, Hilgenfeld) trouve dans le fils aîné, non le parti pharisien, mais le peuple juif en général, et dans le fils cadet, non les péagers, mais les nations païennes, d'où il résulterait inévitablement, 1o que cette parabole aurait été inventée par Luc dans le but d'appuyer le système de son maître Paul ; 2o qu'à cette invention, il en aurait ajouté une seconde, destinée à accréditer la première, celle de la situation historique décrite v. 1 et2. Mais : 1o Est-il concevable que l'évangéliste, qui s'est tracé à lui-même le programme 1.1-4, se permît de traiter sa matière avec un pareil sans-gêne ? 2o N'avons-nous pas retrouvé dans ce tableau une foule de fines allusions au milieu historique dans lequel la parabole est censée avoir été prononcée et qui ne seraient plus applicables dans le sens proposé ; quand, par exemple, les païens sont-ils sortis de la maison paternelle (v. 15, 17, etc.) ? 3o. Qu'une fois la parabole donnée, saint Paul ait pu en dégager la doctrine de la justification par la foi, cela est aisé à comprendre. Mais que l'inverse ait eu lieu, que la parabole ait été inventée après coup pour donner un corps à la pensée paulinienne, cela est incompatible avec l'absence de tout élément dogmatique dans l'exposition. Les expressions de repentance, de foi, de justification, la notion de l'expiation, s'y seraient infailliblement introduites, si elle eût été le produit d'un travail dogmatique contemporain du ministère de Paul. - D'après Keim, le sens primitif du tableau était bien l'application de toute la scène aux péagers et aux pharisiens. C'est Luc qui a voulu l'appliquer aux païens et aux Juifs. Mais pour admettre de la part de Luc un pareil changement de destination, il faudrait que la parabole, telle qu'il nous l'a rendue, offrît des obstacles insurmontables à l'application indiquée par lui-même v. 1 et 2, ce qui n'est point le cas, comme nous l'avons vu. - Selon Weizsæcker, le fils aîné représente les membres de l'Eglise judéo-chrétienne qui refusaient d'admettre au salut les païens chrétiens représentés par le fils cadet. Mais dans quel sens pourrait-on dire que les pagano-chrétiens aient jamais quitté la maison paternelle, et des judéo-chrétiens qu'ils aient refusé d'y entrer à l'occasion des pagano-chrétiens ? - Holtzmann croit avoir découvert que notre parabole est une amplification de celle des deux fils (Matth.21.28-30). Mais la signification des deux scènes est absolument différente, et c'est faire trop d'honneur à Luc que de lui attribuer la composition d'un chef-d'œuvre dans lequel chaque trait révèle le pinceau du Maître.
6. Deux paraboles sur l'emploi des biens terrestres. (Ch. 16)
Ces deux remarquables enseignements sont propres à Luc ; Holtzmann pense qu'ils sont tirés de la source commune, les Logia, qu'emploie aussi Matthieu. Mais par quelle raison celui-ci les aurait-il omis ? Le second (v. 31 : Ils ont Moïse et les prophètes) eût très bien convenu à l'esprit du premier évangile. Selon Weizsæcker, ces deux paraboles ont subi, par une série de rédactions successives, d'assez graves modifications. La pensée primitive de la première signifierait que la bienfaisance est le moyen, pour celui qui l'exerce, de se justifier de ses injustices précédentes. Cette parabole serait devenue, entre les mains de Luc, une promesse faite aux païens d'entrer dans le royaume de Dieu s'ils exercent la bienfaisance envers les Juifs, héritiers légitimes de ce royaume. La seconde parabole appartiendrait aussi, dans l'origine, à la tendance du judéo-christianisme ébionite ; elle mettrait en action l'idée des quatre béatitudes et des quatre malédictions qui ouvrent dans Luc le sermon sur la montagne. Plus tard, on en aurait fait le tableau du rejet des Juifs infidèles, représentés par le mauvais riche et ses frères, et du salut des Gentils, personnifiés en Lazare (qui, d'après le v. 21, doit probablement être un païen). Nous verrons si l'interprétation justifie des suppositions semblables.
Ce morceau comprend : 1o la parabole de l'économe infidèle avec les réflexions qui l'accompagnent, (v. 1-13) ; 2o des réflexions formant une introduction à la parabole du mauvais riche, et cette parabole elle-même (v. 14-31). Ces deux tableaux sont évidemment le pendant l'un de l'autre. L'idée commune est celle de la relation entre l'emploi des biens terrestres et l'avenir de l'homme au-delà de la tombe.
L'économe représente le propriétaire qui sait assurer son sort futur par un sage emploi de ces biens passagers ; le mauvais riche, celui qui compromet son avenir par la négligence de ce juste emploi.
1o Versets 1 à 13. L'économe infidèle.
Y a-t-il une liaison entre cet enseignement et le précédent ? La formule ἔλεγε δὲ καί, or il disait aussi (v. 1), semble l'indiquer. Olshausen suppose que les disciples (v. 1) auxquels est adressée la parabole de l'économe infidèle sont les péagers du ch. 15 que Jésus a ramenés à Dieu. Il les exhorterait à employer sagement désormais les biens terrestres qu'ils avaient injustement acquis. Mais l'expression : à ses disciples (v. 1), se rapporte naturellement aux disciples ordinaires du Seigneur et non à de nouveaux convertis. Dans ce sens, une épithète eût dû être ajoutée à ce terme. S'il y a une liaison entre ces paraboles et celles du ch. 15, elle consiste uniquement en ce que la vie nouvelle qui résulte de la réconciliation avec Dieu est mise ici comme là en parallèle avec la justice pharisaïque et ses vices cachés, là l'orgueil (ch. 15) ; ici l'amour de l'argent (ch. 16). Dans le sermon sur la montagne, Jésus passe directement de l'un de ces péchés à l'autre (Matth.6.18-19). C'est ce qu'il fait de nouveau ici. L'orgueil et l'hypocrisie pharisaïques, qu'il a stigmatisés dans la personne du fils aîné, marchent ordinairement de pair avec la dureté hautaine qui est le caractère du mauvais riche ; de même que le cœur brisé par les expériences de la foi est naturellement disposé à la libéralité, représentée par l'économe infidèle. De là la formule : Et il leur dit aussi.
Versets 1 à 9. La parabole.
Versets 1 et 2. La faute et la punition :