C'est ici le dernier mot de cet avertissement destiné à calmer l'enthousiasme irréfléchi de la multitude. L'expression : renoncer à tout ce qu'il a, à la vie naturelle ainsi qu'à toutes les affections et à tous les biens propres à la satisfaire, résume les deux conditions indiquées dans les v. 20 (le renoncement à la jouissance) et 27 (l'acceptation de la croix).
Verset 34. Le sel corrige la fadeur de certaines substances et en préserve d'autres de la corruption ; et c'est une chose bonne, et même belle à observer (καλόν), que l'efficacité merveilleuse de cet agent sur les matières soumises à son énergie vivifiante. C'est de même un beau rôle que celui du disciple de Christ exerçant, par l'âpre et austère saveur de l'Evangile dont il est pénétré, une action purifiante et vivifiante sur la vie fade ou souillée de l'humanité qui l'entoure. Mais, d'autre part, quoi de plus misérable que ce même disciple, s'il ne sait pas renoncer à lui-même et aux biens et jouissances terrestres, et paralyse ainsi la vertu du principe de sainteté qui avait été mis en lui ! Maundrell (dans son Journey from Aleppo to Jérusalem, p. 161-162) parle d'un creux formé dans une montagne de sel par l'exploitation. Il brisa un fragment de ce sel, et quoiqu'il eût encore toutes les apparences de cette substance, il le trouva entièrement dépourvu de saveur (voir Morison, Comment, sur Marc, à 9.50). Ainsi, sous les apparences de la profession chrétienne, peut se produire chez le disciple qui n'a pas renoncé à lui-même un affaiblissement graduel de la vertu de l'Evangile qui peut aller jusqu'à l'affadissement total, et le mettre hors d'état d'exercer, sur le monde qui l'entoure, l'action régénératrice et sanctifiante dont il devait être l'instrument. Son sort est pire alors que s'il n'eût jamais professé l'Evangile. Le sel une fois affadi ne peut plus être rendu salant ; car le vrai sel qu'on y mêlerait ne changerait rien à son état propre de détérioration. Ainsi le chrétien déchu est perdu pour la vie d'en-haut ; il ne peut plus être renouvelé par l'Evangile dont l'action sur lui a échoué. Le ἀρτυθήσεται ne peut être pris dans le sens impersonnel : « Avec quoi salera-t-on ? » Car Jésus ne dépeint pas ici les inconvénients de l'infidélité chrétienne pour le monde, mais pour le professant lui-même ; comp. le : on le jette dehors, v. 35. Le sujet du verbe est donc τὸ ἅλας, le sel lui-même : « avec quoi le sel sera-t-il salé ? » Comp. Marc.9.50 : ἐν τίνι αὐτὸ ἀρτύσετε : « avec quoi le salerez-vous ? »
Verset 35. Le sel affadi n'est plus bon à rien ; il ne peut servir ni de sol, comme la terre, pour produire, ni d'engrais, comme le fumier, pour faire produire. Il n'est donc plus bon qu'à être jeté dehors, qu'à être foulé aux pieds par les hommes (Matth.5.13). Y a-t-il allusion à ce fait que l'on se servait quelquefois de sel pour couvrir les chemins glissants ? Comp. Erubin, f. 104, 1 : Spargunt salem in clivo ne nutent (pedes). Non, le sens est que dès qu'il ne sale plus, le sel n'est plus propre à rien. La vie naturelle peut avoir son utilité pour le règne de Dieu, soit sous la forme de l'honnêteté mondaine représentée par la terre, soit, même sous celle d'une conduite corrompue représentée par le fumier. En effet, dans le premier cas, elle est encore le sol où peut être semé le germe de la vie supérieure ; et dans le second, elle peut, du moins, provoquer une réaction salutaire chez ceux que le mal indigne ou dégoûte, et même chez celui qui a mené cette vie-là, et les pousser ainsi à chercher le salut ; tandis que l'infidélité des chrétiens ne fait qu'inspirer aux autres et à eux-mêmes le dégoût de l'Evangile. L'expression : jeter dehors (livrer à la perdition, Jean.15.6), fait la transition à l'invitation finale : Que celui qui a des oreilles… C'est sans doute cette parole qui a servi de base à la fameuse déclaration de l'épître aux Hébreux.6.4-8. - Voici donc le sens de cet avertissement que Jésus adresse aux troupes qui le suivaient comme si déjà elles faisaient cause commune avec lui : « Il vaut mieux demeurer vis-à-vis de moi dans une position neutre, réservée, silencieuse, que de se hâter de faire une profession de foi enthousiaste, qui serait bientôt suivie de relâchement et d'abandon. Car ce dernier état mettrait l'âme en plus grand péril que son état de corruption naturelle. »
Marc place cette parole, comme Luc, vers la fin du ministère galiléen (Marc.9.50). Matthieu la place tout au commencement, dans le sermon sur la montagne (Matthieu.5.13), dans le passage où est décrite la grandeur du rôle des croyants. Un tel avertissement se comprend assurément mieux à une époque plus avancée. Matthieu a peut-être été amené à le placer là par l'analogie avec la parole semblable : « Vous êtes la lumière du monde » (v. 14).
5. Les paraboles de la grâce. (15.1-32)
Ce morceau renferme :
- une introduction historique (v. 1 et 2) ;
- une paire de paraboles, semblable à celles des chapitres 13 et 14 (v. 3 à 10) ;
- une grande parabole qui complète et couronne les deux précédentes (v. 11 à 32).
C'est un rapport semblable à celui des trois allégories, Jean.10.1-18.
1o Versets 1 et 2. Le préambule.