Cette nouvelle invitation supplémentaire représente évidemment la vocation des païens ; car ceux à qui elle s'adresse ne sont plus des habitants de la ville. L'immense charité de Dieu réclame une multitude de convives ; pas un siège préparé ne doit rester vacant. Le nombre des élus est proportionné d'avance à la richesse de la gloire divine ; or celle-ci ne peut se refléter complètement que dans un certain nombre d'êtres humains. L'invitation durera donc, et par conséquent l'histoire de notre race se prolongera, jusqu'à ce que ce nombre soit atteint. C'est ainsi que se concilie le décret divin avec la liberté humaine. Comparativement au nombre des appelés, il y en a peu de sauvés sans doute, par la faute des premiers ; mais il n'y en a pas moins, absolument parlant, beaucoup de sauvés. - Φραγμοί : les haies qui ferment les propriétés et au pied desquelles s'accroupissent les vagabonds. L'expression : Contrains-les d'entrer, s'applique à des gens qui désireraient entrer, mais que retient une timidité naturelle. Le maître prévoit bien ces hésitations chez ces derniers. Le serviteur doit en quelque sorte les pousser dans la maison malgré leurs scrupules. Il s'agit donc, non de confisquer leur liberté, mais bien plutôt de les affranchir de ce qui en entrave l'exercice. Car ils voudraient, mais ils n'osent. - Comme le v. 21 est le texte de la première partie des Actes (ch. 1 à 13, conversion des Juifs), les v. 22 et 23 sont celui de la seconde (ch. 13 à fin, conversion des païens). Ces derniers versets sont en réalité le texte de toute l'économie présente. Cela est si clair que Weizsæcker accuse Luc d'avoir ajouté à la parabole primitive cette distinction entre deux vocations nouvelles, en faveur de la mission de Paul chez les païens. Si cette parole était la seule que les évangélistes attribuassent à Jésus sur la vocation des Gentils, on comprendrait peut-être un pareil soupçon. Mais le passage 13.28-30 n'exprime-t-il pas déjà cette idée, et cette même parole ne se lit-elle pas dans Matthieu aussi bien que dans Luc ? Comparez d'ailleurs Matthieu.24.14 ; Jean.10.16. - Selon plusieurs interprètes, le v. 24 n'appartiendrait plus à la parabole ; il en serait l'application, adressée par Jésus aux convives qui l'entourent « je vous dis ». Mais le sujet de ce verbe : je dis, est bien évidemment encore l'hôte de la parabole et le pronom vous désigne les personnes que l'on se représente l'assemblées autour de lui, au moment où il donne cet ordre. Seulement le regard solennel que Jésus promena sans doute sur toute l'assemblée, en mettant cette menace terrible dans la bouche du maître de la parabole, leur fit sentir qu'en ce moment même la scène de l'invitation divine méprisée se passait réellement entre lui et eux.
Dans Matth.22.1-14 se trouve une parabole assez semblable à celle-ci, mais qui en diffère sur plusieurs points. Il s'agit d'un roi ; ce roi veut célébrer le mariage de son fils, ce qui fait de la noce une affaire d'Etat. Il y a deux envois de serviteurs aux invités, dont le premier, selon Gœbel, désigne Jean-Baptiste, le second, Jésus et ses apôtres, mais qui me paraissent plutôt s'appliquer l'un à la prédication de Jésus, l'autre à celle des apôtres. Les convives ne répondent rien et, sans s'inquiéter de l'invitation, vont à leurs affaires ; plusieurs même maltraitent les serviteurs du roi. Le roi fait détruire la ville où habitent les rebelles (évidemment l'image de Jérusalem). Puis, parmi les convives appelés à remplacer les premiers invités, il s'en trouve un qui n'a pas de robe de noce ; il est jeté hors de la salle. - Weiss voit dans ces deux tableaux deux remaniements d'une parabole unique qu'avait conservée le Matthieu apostolique. Hilgenfeld et Weizsæcker pensent que Luc a retravaillé sa parabole sur celle de Matthieu afin d'y introduire la vocation des Gentils. Reuss et Gœbel admettent deux paraboles distinctes ; car pourquoi Jésus n'aurait-il pas employé la même image en deux circonstances différentes ? - En tout cas, si l'une des deux formes avait été travaillée sur l'autre, c'est à Luc qu'il faudrait accorder l'originalité ; car la forme chez lui est beaucoup plus simple ; celle de Matthieu, au contraire, renferme des éléments divers. L'idée de l'évangélisation des Gentils chez Luc ne prouve rien contre son originalité, puisqu'elle se trouve dans la parabole de Matthieu lui-même ; comp. v. 8-10 avec 21.41 du même évangile. Dans Matthieu se trouve même, outre l'idée de l'évangélisation des Gentils, celle du triage qui devra s'opérer un jour dans l'Eglise nouvelle recrutée parmi eux, et qui correspond à celui qui a précédé, dans le cercle des premiers invités en Israël. En général la parabole de Matthieu a un caractère plus prophétique et se rapporte plus décidément à l'avenir que celle de Luc (destruction de Jérusalem) ; ce qui s'accorde avec le fait que, d'après nos deux récits, l'une a été prononcée plus tard que l'autre. Qu'il y ait donc eu deux paraboles distinctes, cela ne me paraît pas douteux ; mais que quelques traits de l'une aient passé dans le tableau de l'autre, cela me paraît vraisemblable, et cela se comprend aisément si elles avaient été conservées toutes deux par la tradition orale.
4. Un avertissement au sujet des professions précipitées. (14.25-35)
La situation est toujours celle d'un voyage. De grandes foules accompagnent Jésus. Il y a par conséquent là de l'entraînement. C'est ce que font ressortir le pluriel ὅχλοι, les foules, l'adjectif πολλοί, nombreuses, et l'imparfait de durée συνεπορεύοντο, marchaient avec lui. Ce bref préambule fournit, comme d'ordinaire, la clef du discours suivant, qui comprend :
- l'avertissement (v. 26 et 27) ;
- deux paraboles qui le confirment (v. 28 à 32) ;
- une conclusion, revêtue d'une nouvelle image (v. 33 à 35).
1o v. 25 à 27. L'avertissement :