Il était dans l'intérêt des pharisiens de voir Jésus se rendre en Judée, où il tombait sous la compétence et le pouvoir du Sanhédrin. Et il convenait aussi à Hérode de le voir quitter ses Etats ; car, d'un côté, la fermentation que sa présence excitait dans le peuple devait l'inquiéter, et, de l'autre, il lui répugnait certainement d'ajouter un nouveau meurtre à celui de Jean-Baptiste, dont sa conscience était déjà travaillée. Quant à Jésus, il connaissait assez les pharisiens pour être assuré que ce n'était pas l'intérêt pour sa personne qui les amenait à lui parler de la sorte. A l'ouïe de cet avertissement, il pressentit donc à l'instant un complot dont Hérode était le principal instigateur (v. 32 : ce renard). De là sa réponse. Il l'adresse par cette raison à Hérode lui-même, par l'intermédiaire des pharisiens. Elle est sévère, mais méritée : « N'osant montrer les dents du lion, tu as recours aux ruses du renard. » On a reproché à Jésus de parler avec peu de respect du prince de son peuple. Mais il faut se rappeler qu'Hérode était la créature de César, et nullement l'héritier légitime du trône de David. Et si les prophètes de l'A. T., comme délégués divins, se sentaient la liberté de parler aux souverains d'Israël le langage que l'on sait, combien plus Jésus, qui se savait le Messie lui-même, le vrai roi d'Israël, pouvait-il caractériser ainsi la conduite d'Hérode ! - Le renard est l'image de la ruse dans toutes les langues, surtout en grec où tous les grands écrivains (Pindare, Platon, Aristote, Sophocle, Démosthène, Plutarque) offrent des exemples de cet emploi. On a même formé dans cette langue le verbe ἀλωπεκίζειν.
La réponse de Jésus a deux parties. La première (32b) signifie : « Tu peux te rassurer ; mon activité, qui ne consiste qu'à faire du bien à ceux qui souffrent, touche à sa fin. » - Le verbe ἐπιτελῶ, plus usité qu'ἀποτελῶ a probablement été substitué à ce dernier qui se lit dans les anciens Mss. - La locution : aujourd'hui, demain et après-demain, est évidemment ici une expression proverbiale, pour désigner un temps très court ; comp. Os.6.2. - Le verbe τελειοῦμαι, que Bleek envisage comme un futur moyen attique, est tout simplement le présent passif, employé ici dans le sens de futur imminent. Le sens de Bleek : « Dans peu de jours j'achèverai mon activité en Galilée, » est trop insignifiant. Cette expression solennelle ne peut signifier que : « Je suis au terme (consummor), soit quant à mon activité, soit quant à ma vie. » - Ce dernier mot doit complètement tranquilliser Hérode.
Verset 33. Mais, après cela, Jésus se redresse en quelque sorte de toute sa hauteur ; πλήν : « cela concédé, voici ce qui reste. » Serviteur de Dieu et de Dieu seul, Jésus réserve sa pleine et entière liberté, quant à ce court temps qui lui est encore donné. Le message d'Hérode ne l'empêchera pas de continuer tranquillement son pèlerinage actuel. Δεῖ, il faut. « Il y a une volonté supérieure à la tienne à laquelle j'obéis. » Πορεύεσθαι : continuer à cheminer lentement comme je le fais maintenant ; ce terme est opposé à τελειοῦμαι, qui désignait le moment où cette marche finira. Wieseler a pris les mots aujourd'hui, demain et le jour suivant, à la lettre, et conclu de cette expression que Jésus n'avait plus, au moment où il parlait, que trois journées de chemin jusqu'à Béthanie, où il se rendait dans ce voyage, selon ce savant. C'est rapetisser comme à plaisir ce qu'il y a de plus grand. Bleek, ne voyant aucun moyen d'expliquer cette parole énigmatique, propose de l'envisager comme interpolée. De Wette pense qu'elle a été mal conservée par la tradition. Holtzmann croit que c'est à cause de son obscurité que Matthieu l'a omise ; Weizsæcker : que Jésus a voulu faire allusion aux trois ans de son ministère. Mais où est la difficulté ? Jésus dit : « Mon travail ne dure plus que trois jours (v. 32b), mais ces trois jours, personne, pas même Hérode, n'en peut rien retrancher (v. 33). » Quelle dignité calme dans cette réponse, qui à la fois concède tout et réserve tout ! C'est là la portion de la réponse de Jésus qui se rapporte à ce mot : « Hérode veut te faire mourir. » Les derniers mots du v. 33 concernent les pharisiens. Eux aussi peuvent se rassurer ; leur proie ne leur échappera point. Jérusalem n'a-t-elle pas le monopole du meurtre des prophètes ? Et, dans cette occasion suprême, cette ville pourrait-elle être privée de son droit ? Le terme ἐνδέχεται, il convient, renferme, comme cette parole tout entière, une poignante ironie : « Il ne sied pas ; ce serait contre les us et coutumes et, en quelque sorte, contre le décorum théocratique, qu'un prophète tel que moi périt ailleurs qu'à Jérusalem. » Sans doute, Jean-Baptiste avait péri hors de cette ville. Mais de pareilles ironies ne doivent pas se prendre à la lettre. Jérusalem ne pouvait se laisser enlever deux fois son privilège en si peu de temps ! - Le ὅτι, parce que, signifie que « son activité galiléenne ne sera pas interrompue par sa mort, parce que c'est à Jérusalem, non en Galilée, qu'il doit mourir. »
Déjà, v. 4 et 5, à l'occasion d'un fait qui concernait plus particulièrement les Galiléens, les pensées de Jésus s'étaient dirigées vers Jérusalem. Maintenant, l'idée de cette capitale, devenue en quelque sorte le coupe-gorge des prophètes, saisit profondément son cœur. Sa douleur éclate : c'est le prélude des larmes du jour des Rameaux.