Sans doute, il arrive quelquefois dans les relations humaines que la maxime du v. 10 ne trouve pas son application. Mais, dans une relation paternelle et filiale, telle que celle que suppose l'oraison dominicale, le succès est certain. C'est un père que prie le fidèle, et, en le priant conformément au modèle donné, il est sûr de ne lui demander que des choses qu'un tel père ne peut refuser à son enfant ou à la place desquelles il ne saurait lui en donner d'autres nuisibles ou seulement moins précieuses. La fin du morceau nous ramène ainsi au point de départ : le titre de père donné à Dieu et le caractère filial du disciple de Jésus. Δέ, or, se rapporte à l'a fortiori que nous venons de formuler. La leçon de quelques alex. : τίς… ὁ υἱός (ou υἱός), « quel fils demandera à son père ? » ferait appel au sentiment filial chez les auditeurs ; il faut évidemment y préférer la leçon τίνα…dots, « quel père auquel son fils demandera ? » qui fait appel au cœur des pères dans l'assemblée. - Les trois aliments énumérés par Jésus paraissent au premier coup-d'œil mis là au hasard. Mais, comme le fait remarquer M. Bovet[1], des pains, des œufs durs et des poissons frits, ce sont là précisément les éléments ordinaires d'un dîner de voyageur en Orient. Matthieu omet le troisième ; Luc ne l'a certainement pas ajouté de son chef. La corrélation extérieure entre pain et pierre, poisson et serpent, œuf et scorpion, saute aux yeux. Tout est pittoresque, plein d'un à-propos exquis dans l'enseignement de Jésus, jusqu'aux plus minutieux détails. - Ἐπιδιδόναι : transmettre de la main à la main. Ce terme, non répété au v. 13, renferme cette idée : « Quel père aura le courage de mettre dans la main de son fils… ? »
La conclusion, v. 13, repose sur un nouvel a fortiori ; et l'argumentation est renforcée par les mots : vous qui êtes mauvais. La leçon ὑπάρχοντες indique plus expressément que le ὄντες (qui est tiré de Matthieu), l'état de fait comme point de départ du raisonnement. - Illustre testimonium de peccato originali, dit avec raison Bengel. - La leçon des alex., qui omettent ὁ devant ἐξ οὐρανοῦ permettrait de traduire : donnera du ciel. Mais il n'y a pas de raison dans le contexte qui ait pu engager Luc à mettre si spécialement en relief ce régime. Ce complément du ciel dépend à la fois du substantif πατήρ et du verbe δώσει. Il y a comme un mélange de deux constructions : « le Père qui est du ciel » et « donnera du ciel ; » comp. Actes.10.23 ; 17.11-13 ; Hébr.13.24 ; et dans le grec classique Xén. Anabas. V, 2, 24. - Au lieu de : le Saint-Esprit, Matthieu dit. : de bonnes choses ; et de Wette pense que c'est Luc qui a corrigé l'expression de Jésus dans un sens spiritualiste. Mais ce serait justement le procédé inverse de celui qu'on lui attribue dans la reproduction des béatitudes 6.20 ! N'est-il pas évident que Luc a puisé tout ce morceau dans une source qui lui appartient en propre et qu'il a simplement rendue telle quelle ? Quant à la valeur relative des deux expressions, celle de Matthieu est plus simple, moins didactique, tandis que celle de Luc s'harmonise mieux avec la portée élevée de l'oraison dominicale qui est le point de départ du morceau. On peut donc hésiter sur la préférence à donner à l'une ou à l'autre. L'emploi du simple δώσει (au lieu d'ἐπιδώσει, v. 12) vient de ce qu'il ne s'agit plus ici d'un don à faire de la main à la main.
Ce morceau nous paraît être l'un de ceux où l'originalité et l'excellence des sources de Luc ressortent dans tout leur jour, quoique la comparaison de Matthieu soit indispensable pour rétablir dans leur teneur complète les paroles du Seigneur.
7. Le blasphème des pharisiens. (11.14-36)
Nous avons fait observer (voir à 6.11) le synchronisme remarquable qui existe entre les accusations provoquées en Galilée par les guérisons sabbatiques et celles que suscite vers la même époque, à Jérusalem, la guérison de l'impotent (Jean ch. 5). Il existe une corrélation semblable entre l'accusation plus grave encore de complicité avec Béelzébul, que l'on élève contre Jésus à l'occasion des guérisons de démoniaques, et cette injure qui lui est adressée à Jérusalem, à peu près dans le même temps, aux fêtes des Tabernacles et de la Dédicace : « Tu es un Samaritain, tu as un démon ! » (Jean.8.48) ; « Il a un démon et il déraisonne ! » (Jean.10.20). Matthieu (ch. 12) et Marc (ch. 3) placent cette accusation un peu plus tôt, dans le cours du ministère galiléen. Elle peut s'être répétée plus d'une fois ; et nous avons la preuve qu'il en a été ainsi, en comparant le passage Matth.9.32-34.
Ce morceau comprend :
- le récit des deux faits qui ont provoqué les deux discours suivants (v. 14-16) ;
- le premier discours en réponse à l'accusation des pharisiens (v. 17-26) ;
- un épisode (v. 27-28) ;
- le second discours en réponse à la demande d'un signe céleste (v. 29-36).
1o Versets 14 à 16 : Les deux faits.
Notes
[1] Voir le charmant passage, Voyage en Terre-Sainte, p. 362, 6e édition.