Si on lit avec le T. R. τῷ πνεύματι tout court, le sens naturel est : en esprit. L'esprit est dans ce cas celui de Jésus lui-même, comme élément de sa personne humaine ; comp. 1Thess.5.23 ; Hébr.4.12 ; Rom.1.9. L'esprit dans ce sens diffère de ψυχή, l'âme en ce que celle-ci est le siège des émotions qui tiennent à la vie naturelle (Jean.12.27), tandis que l'esprit est l'organe de celles qui se rapportent aux intérêts divins ; car l'esprit est dans l'âme humaine l'organe de la relation avec le monde supérieur. Nous avons vu chez Marie, au moment où elle entonne son cantique, une émotion de la nature de celle qui se manifeste en ce moment dans la personne de Jésus ; comp. 1.46-47. Là se trouve le même verbe ἀγαλλιᾶσθαι indiquant le tressaillement intérieur de l'âme en contact immédiat avec l'être divin. Jean.11.33 signale dans l'esprit de Jésus un mouvement non moins profond, mais de nature opposée ; le verbe est ici ἐμβριμᾶσθαι, frémir d'horreur. D'après le Sinaiticus, il faudrait lire ἐν devant πνεύματι, et τῷ ἁγίῳ après ; il s'agirait dans ce cas de l'Esprit divin. Mais je ne connais pas de cas où depuis le baptême l'action du Saint-Esprit sur Jésus soit spécialement mentionnée. L'union entre son esprit et celui de Dieu a été dès ce moment trop complète et trop permanente, sans doute, pour laisser place à une pareille action brusque et momentanée. Ces mots sont donc primitivement des gloses marginales qui sont peu à peu entrées dans le texte. Ajoutons néanmoins qu'en parlant de l'esprit de Jésus, Luc n'a pas voulu faire abstraction de l'Esprit divin qui le remplissait. - La réaction puissante des faits extérieurs sur le cœur de Jésus, que nous constatons ici, montre combien son humanité est prise au sérieux dans nos récits évangéliques.
Le verbe ἐξομολογεῖσθαι, proprement « déclarer, confesser, » correspond chez les LXX à l'hébreu ηοδαη, louer (Gen.29.35). Il exprime l'acquiescement confiant et joyeux du cœur de Jésus à la dispensation divine. - Les mots Père et Seigneur se rapportent, le premier, à l'amour particulier de Dieu dont Jésus se sent l'objet dans la marche de son œuvre, et le second à la souveraineté magnifique avec laquelle Dieu, maître de l'univers, se passe, quand il lui plaît, de toutes les conditions humaines de réussite et ne doit le succès de ses plans qu'à lui-même. - On pense souvent, que l'action de grâces de Jésus ne porte que sur le second des deux faits mentionnés dans ce qui suit ; le sens serait : « de ce que, tandis que tu as caché…, tu as révélé… » L'acte de révélation serait, seul l'objet de cette louange. Une forme semblable se trouve, il est vrai, Es.50.2 et Rom.6.17. Mais je pense avec Weiss que par là on n'atteint pas toute la profondeur de la pensée du Seigneur. Dieu, dans la manière dont il dirigeait l'œuvre de Jésus en Israël, ne voulait décidément pas du concours des habiles politiciens et des savants légistes de Jérusalem. Qu'on se rappelle la parole sur les vieilles outres et les outres neuves (5.36-38), si du moins nous l'avons bien comprise. Il fallait au Seigneur des instruments exclusivement formés à son école et n'ayant d'autre sagesse que celle qu'il leur avait communiquée lui-même de la part du Père (Jean.17.8). Les rabbins de Jérusalem n'auraient pu s'empêcher de mêler l'alliage de leur propre science à l'enseignement du divin révélateur. C'est pourquoi il a donné son salut sous une forme sous laquelle les humbles et les petits peuvent seuls se l'approprier. Si jamais Jésus décide d'appeler un savant à l'apostolat, avant de l'employer il devra commencer par le briser par l'expérience de sa folie. Jésus constate en ce jour avec une sainte joie l'excellence de cette marche imprimée par Dieu à son œuvre. Et ce sont ces premiers résultats visibles qu'il célèbre dans un tressaillement d'adoration. Qui donc s'y serait attendu ? La plus grande et salutaire révolution dans l'histoire du monde accomplie par des gens qui avaient à peine jusqu'à ce moment rang dans le monde ! C'est ce que saint Paul constatait de nouveau à l'occasion de la fondation de l'église de Corinthe 1Cor.1.25 ; et il explique la raison de ce procédé divin, v. 29 et 31. D'un côté les sages qui, si on les eût employés, eussent été tentés de se glorifier, sont humiliés en ce qu'on se passe de leur sagesse ; et de l'autre les petits dont il plaît à Dieu de se servir, ne peuvent s'enorgueillir de ce privilège, conscients qu'ils sont de leur ignorance. - Hofmann fait remarquer avec raison l'omission de l'article devant les mots σοφῶν et συνετῶν, sages et habiles. Le sens est des sages, des habiles. L'exclusion sous cette forme n'est pas absolue. Il peut y en avoir parmi eux qui, devenant ignorants et pauvres à leurs propres yeux, rentrent ainsi dans la catégorie des petits enfants ; comme à l'inverse, il peut y avoir des ignorants fort présomptueux et sages à leurs propres yeux, à qui Dieu ne révélera rien ; c'est pourquoi l'article est omis aussi devant νηπίοις. - Le ταῦτα, ces choses, désigne naturellement la nouvelle révélation des choses divines (v. 22), qui s'accomplit en la personne et par l'enseignement de Jésus.
Ce procédé divin est si étrange, si inattendu, que Jésus l'énonce une seconde fois en le réaffirmant avec un nouvel élan d'adoration. Il est résumé dans le mot οὕτως, ainsi. Le ναί, oui, exprime énergiquement l'acquiescement filial du cœur de Jésus à cette marche des choses. Le nominatif ὁ πατήρ, le Père, substitué au vocatif πάτερ, Père (dans la phrase précédente), est un qualificatif : « Toi qui agis en Père à mon égard, en dirigeant ainsi mon œuvre. » - Le ὅτι est pris par plusieurs dans le sens de parce que ; Jésus motiverait sa louange. Mais en réalité, ce qui suit ne la motive pas du tout et ne fait que la répéter. Il vaut donc mieux donner à ὅτι le sens de que et le faire dépendre encore de « je te loue. » « Oui, je te loue de ce qu'il t'a plu d'en décider de la sorte. » - La locution εὐδοκία ἐμπροσθέν est hébraïque ; elle correspond à leratson liphené Jahveh (Ex.28.38). Jésus se réjouit de ce que « Dieu dans son plan n'a pas fait dépendre la connaissance du salut de la mesure du savoir et de l'habileté naturelle de l'homme » (Hofmann). Gess résume bien la pensée de ce verset en disant : « A l'orgueil de l'intelligence il est répondu par l'aveuglement ; à la simplicité du cœur qui désire la vérité, par la révélation. » - Les mots suivants sont destinés à expliquer la réussite de cette marche.