Le mot voici annonce un fait inattendu, extraordinaire : l'enfant lui-même semble avoir reconnu la présence de celui qu'il devra servir.
Verset 45. Son dernier mot, comme le premier, est, pour Marie. Cette épithète de μακαρία, bienheureuse, Elisabeth la lit sans doute en ce moment même sur le visage de Marie. Elle comprend tout ce qu'il y a d'héroïque dans sa foi. La plupart des interprètes modernes, Bengel, de Wette, Meyer, Weiss, Keil, Schanz, à l'exemple de Grotius, interprètent le ὅτι dans le sens de que : « Heureuse est celle qui a cru qu'il y aura accomplissement des choses qui lui ont été dites. » Mais combien cette construction est lourde et traînante ! Et surtout combien est oiseuse cette description de l'objet de la foi ! Etait-il besoin d'apprendre à Marie que c'était à l'accomplissement du message divin qu'elle avait cru ? Cette idée n'est-elle pas comprise dans le mot de foi ? Il faut donc traduire avec Erasme, Luther, Lange, etc., ὅτι dans le sens de parce que, et voir dans la proposition qui suit non l'indication du contenu de la foi, mais l'explication du bonheur de Marie croyante. « Quelque incroyable que soit la promesse à laquelle elle a cru, cette promesse s'accomplira et cet accomplissement fera son bonheur ! » Weiss objecte à ce sens que le bonheur du croyant ne dépend pas de l'accomplissement, puisque celui-ci peut avoir lieu même sans la foi. Mais il faudrait prouver que la foi peut être heureuse sans l'accomplissement. Meyer tire une autre objection du futur ἔσται : « il y aura accomplissement. » Par le fait de l'incarnation, dit-il, l'accomplissement avait déjà eu lieu au moment où parlait Elisabeth. Mais l'incarnation n'est que le commencement de l'accomplissement des paroles divines ; les v. 32 et 33 renferment bien d'autres promesses qui étaient loin encore d'être accomplies et qui ne le sont pas même à cette heure.
Versets 46-56 : Le cantique de Marie.
Marie ne répond pas positivement à Elisabeth ; elle ne s'adresse pas non plus directement à Dieu. Profondément recueillie en face de l'œuvre que Dieu a accomplie en elle, elle exprime simplement les émotions dont son cœur déborde. Par son caractère calme, recueilli, majestueux, royal, peut-on dire, ce cantique contraste avec l'allocution exaltée d'Elisabeth. Aussi le récit ne dit-il pas de Marie qu'elle fut saisie de l'Esprit. Plus le bonheur est grand, plus il est calme. Ce cantique est à plusieurs égards une imitation des Psaumes, et tout particulièrement un écho de celui d'Anne, la mère de Samuel (1Sam.2). Un critique a demandé si Marie avait feuilleté sa Bible avant de parler. Cela n'était point nécessaire. Toutes les jeunes Israélites étaient nourries depuis leur enfance des Psaumes ainsi que des hymnes de Marie, sœur de Moïse, et de ceux d'Anne et de Débora. Comment ces paroles sacrées ne seraient-elles pas venues d'elles-mêmes sur les lèvres de Marie en ce moment où elle se trouvait dans une position analogue ? Néanmoins il est aisé de saisir la différence entre l'hymne de Marie et ses modèles. Les expressions qui, dans la bouche d'Anne, sont au service de son triomphe personnel et ressemblent à un cri de vengeance contre sa rivale, servent, dans celle de Marie, à célébrer la grandeur et le triomphe de l'œuvre divine et magnifique qui se prépare, et dont elle se sent indigne d'être l'organe.
Cet hymne, qui s'est formé spontanément dans son cœur, se divise en quatre strophes. La première, v. 46-48, exprime simplement les expressions saintes qui en ce moment unique remplissent son âme. Dans la seconde, v. 49-50, Marie remonte à la cause de ces impressions, l'œuvre dans laquelle Dieu a déployé envers elle ses divines perfections. Dans la troisième (v. 51-53), elle contemple et décrit la révolution complète dans l'état du monde dont cette œuvre sera le principe ; puis, dans la quatrième strophe (v. 54 et 55), elle termine en rendant hommage à la fidélité divine qui couronne ainsi tout le développement de l'ancienne alliance.