Le Sinaïticus retranche les mots ἐπὶ τῇ, à la, et fait ainsi de l'adjectif προβατικη, aux brebis, l'épithète de κολυμβήθρα, le réservoir ou l'étang aux brebis. Cette leçon est trop faiblement appuyée pour être admise, même aux yeux de Tischendorf. Il faut donc sous-entendre, comme substantif de l'adjectif προβατικη, l'un des substantifs πύλῃ, porte, ou ἀγορᾷ, marché. Les passages de Néhémie 3.1-32 ; 12.39, où est mentionnée une porte des brebis, parlent en faveur de la première de ces deux ellipses. Néhémie 3.3, il est fait mention d'une porte des poissons, comme voisine de la précédente ; il est vraisemblable que ces deux portes tiraient leur nom des marchés qui y étaient attenants. La porte des brebis devait être située du côté de la vallée de Josaphat, à l'orient de la ville. Comme le dit M. Bovet, « le petit bétail qui entrait à Jérusalem y arrivait certainement par l'est ; car c'est de ce côté-là que se trouvent les immenses pâturages du désert de Juda. » La porte probatique, ainsi que le remarque Hengstenberg devait d'après Néhémie 12.39-40, être assez rapprochée du temple ; car c'est de là que, dans la cérémonie de l'inauguration des murailles, le cortège des prêtres entra immédiatement dans l'enceinte sacrée. La porte, dite aujourd'hui de Saint-Etienne, à l'angle nord-est du Haram, répond à ces données. Le dictionnaire de Riehm dit également : « Encore aujourd'hui c'est par cette porte que les Bédouins amènent à Jérusalem leurs troupeaux pour la vente. » De Saulcy (Voyage autour de la mer Morte, t. II, p. 367 et 368) admet, d'après quelques passages de saint Jérôme et d'auteurs du moyen âge, qu'il y avait en cet endroit deux étangs voisins, et, sous-entendant κολυμβήθρα, il explique : « Auprès de l'étang probatique, il y a l'étang surnommé Béthesda. » Malgré le ton triomphant[1] avec lequel cette explication est proposée, elle est inadmissible. L'expression de l'évangéliste ainsi comprise supposerait connu de ses lecteurs grecs ce prétendu étang probatique, qui n'est nulle part mentionné dans l'A. T. Meyer, acceptant la leçon du Sinaïticus τὸ λεγόμενον ἑβραιστὶ Βηθζαθά, explique : « Il y a près de l'étang aux brebis l'endroit appelé en hébreu Bethzatha. » Mais un endroit aussi complètement inconnu que l'étang aux brebis ne pouvait être indiqué aux lecteurs grecs comme point d'orientation. Le féminin ἔχουσα, qui suit, est d'ailleurs peu favorable à cette leçon, qui n'est qu'une correction maladroite, comme tant d'autres que l'on rencontre dans ce manuscrit. Weiss fait de κολυμβηθρα un datif et pense que le sujet à sous-entendre est οἰκία, le bâtiment Béthesda : cette ellipse me paraît bien forcée. - Bengel, Lange, Wuttig, ont conclu du présent ἔστι, il y a, que l'évangile avait été écrit avant la ruine de Jérusalem. Mais ce présent peut être inspiré par la vivacité du souvenir. D'ailleurs un établissement pareil appartient à la nature du lieu et peut survivre à une catastrophe. Tobler (Denkblœtter, p. 58 et suiv.) a prouvé qu'au Ve siècle on montrait encore les portiques dont il est ici parlé. - Hengstenberg conclut du ἐπί, sur, dans le ἐπιλεγομένη, « surnommé, » que l'étang portait encore un autre nom. Mais il est plus simple de penser que Jean envisage le mot étang comme le nom, et Béthesda comme le surnom. - L'expression : en hébreu, désigne le dialecte araméen, qui était devenu la langue populaire depuis le retour de la captivité. - L'étymologie la plus naturelle du mot Béthesda est certainement beth-chesda, endroit de miséricorde, soit que ce nom fasse allusion à la munificence de quelque Juif pieux qui avait fait construire ces portiques pour mettre à couvert les malades, soit qu'il se rapporte à la bonté de Dieu, à laquelle était due cette source bienfaisante. Delitzsch a supposé que l'étymologie pouvait être beth-estaw (אסטיו), péristyle. On a pensé aussi à beth-aschada (אשדא), endroit de l'effusion (du sang des victimes). - Les variantes alex. et gréco-latines ne sont que de grossières corruptions (voir celles de B et de D). - On pourrait supposer que ces portiques étaient cinq édifices isolés, disposés en éventail autour de l'étang. Mais il est plus simple de se représenter un édifice unique, formant un péristyle pentagonal, au centre duquel se trouvait le réservoir. - On connaît encore aujourd'hui, dans la partie orientale de la ville de Jérusalem, quelques sources d'eaux minérales : entre autres, à l'ouest de l'enceinte du temple, dans le quartier mahométan, les bains de Aïn-es-Schéfa (Ritter. 16e partie, p. 387). Tobler a prouvé que cette source est alimentée par la grande chambre d'eau située sous la mosquée qui a remplacé le temple. Une autre source plus connue se trouve au pied du versant sud-est de Morija ; elle se nomme source de la Vierge. » Nous possédons sur cette piscine deux rapports principaux, ceux de Tobler et de Robinson. La source est très intermittente. Le bassin est parfois tout à fait sec ; puis on voit l'eau jaillir entre les pierres. Le 21 janvier 1845, Tobler vit l'eau monter de 12 cm, avec une légère ondulation. Le 14 mars, elle monta pendant plus de 22 minutes jusqu'à presque 20 cm, et en deux minutes redescendit à son niveau précédent. Robinson vit l'eau monter d'un pied en 5 minutes. Une femme l'assura que ce mouvement se répète dans certains temps deux à trois fois par jour, mais qu'en été on ne le remarque souvent qu'une fois en deux ou trois jours. Ces phénomènes présentent une certaine analogie avec ce qui est raconté de la source de Béthesda. Eusèbe parle aussi de sources, existant dans cette localité, dont l'eau était rougeâtre. Cette couleur, qui provient évidemment d'éléments minéraux, était, selon lui, due à l'infiltration du sang des victimes. La tradition place l'étang de Béthesda dans un grand enfoncement rectangulaire entouré de murs et situé au nord du Haram, au sud de la rue qui part de la porte Saint-Etienne. Il se nomme Birket-Israïl ; il a environ 21 mètres de profondeur, 40 de largeur, plus du double de longueur. Le fond est à sec, rempli d'herbes et d'arbrisseaux. Robinson a supposé que c'était un fossé, appartenant jadis aux fortifications de la citadelle Antonia. Cette supposition est rejetée par plusieurs hommes compétents. Quoi qu'il en soit, Béthesda devait se trouver à peu près dans cette localité, car c'est là qu'était probablement située la porte des brebis (voir plus haut). Comme il est impossible d'identifier la piscine de Béthesda avec l'une des sources thermales dont nous venons de parler, elle doit avoir été recouverte par les décombres, ou avoir disparu, ainsi qu'il arrive si souvent des fontaines intermittentes. Les sources que l'on trouve aujourd'hui prouvent seulement combien le sol est favorable à ce genre de phénomènes[2].
Notes
[1] Voici ses expressions : « Il est fort curieux de voir que les commentateurs aient fait des efforts incroyables pour comprendre ce verset… Ils ont été aussi heureux les uns que les autres dans leurs suppositions ; c'était le mot κολυμβηθρα qu'il fallait sous-entendre et tout devenait clair. » - De Saulcy admet que, d'après Brocardus, le second étang était situé à l'ouest du premier. Mais le passage cité prouverait plutôt qu'il devait être au nord.
[2] Josèphe, Bell. Jud. X, 5, 4, parle de deux piscines nommées Strouthion et Amygdalon ; la première près de la citadelle Antonia au nord-ouest du temple ; la seconde au nord du temple. Béthesda doit avoir été située non loin de là, vers l'angle nord-est.