Cette observation de l'évangéliste étonne, parce que rien dans ce qui précède n'est propre à la motiver Le fait de l'incarcération déjà accomplie de Jean-Baptiste n'était en aucune façon supposé dans le récit antérieur. C'est donc ailleurs que dans notre évangile qu'il faut chercher la raison pour laquelle l'évangéliste croit devoir rectifier un malentendu existant à ce sujet, comme il le fait par la remarque du v. 24. On découvre facilement cette raison dans le récit de nos deux premiers synoptiques : Matthieu 4.12 : « Jésus, ayant appris que Jean avait été livré, se retira en Galilée. » Marc 1.14 : « Après que Jean eût été livré, Jésus vint en Galilée. » Ces paroles suivent immédiatement le récit du baptême et de la tentation : elles devaient produire sur le lecteur l'impression que l'emprisonnement de Jean-Baptiste avait suivi de près le baptême de Jésus et précédé, motivé même son premier retour en Galilée, ainsi précisément l'opinion qu'écarte la remarque de Jean. Le récit Luc 3.19-20 est différent : l'emprisonnement du Baptiste n'y est évidemment mentionné que par anticipation. Hengstenberg a pensé que le récit de Marc et de Matthieu pouvait s'expliquer par le fait que le premier retour de Jésus en Galilée, celui que Jean raconte 1.44, a été simplement supprimé par eux. Mais nous avons vu (2.11) que le premier séjour de Jésus à Capernaüm coïncide avec certaines scènes des tout premiers temps du ministère galiléen racontées par les synoptiques. Il ne reste donc qu'à reconnaître que fréquemment, dans la tradition orale primitive, les deux premiers retours de Judée en Galilée (1.44 et 4.1-3) se trouvaient confondus en un. De cette identification résultait naturellement la suppression de tout l'intervalle qui les avait séparés, c'est-à-dire de presque toute une année du ministère de Jésus. Pour recouvrer ce terrain disparu, Jean était donc obligé de rétablir expressément la distinction entre les deux retours. Il était tout spécialement obligé de le faire en arrivant au trait qu'il va raconter, trait qui tombe précisément dans cet intervalle. Hilgenfeld dit lui-même, en parlant de ce passage : « Involontairement le IVe évangéliste témoigne ici de sa connaissance de la narration synoptique. » Il n'y a à reprendre dans cette remarque que le moi involontairement. Car le caractère intentionnel de cette parenthèse, v. 24, saute aux yeux. Nous avions déjà constaté chez Jean l'intention marquée de distinguer ces deux retours en Galilée, dans la manière dont il parlait du miracle de Cana, 2.11 ; nous aurons l'occasion de faire une remarque dans le même sens à propos de 4.54. Quant à la manière dont s'était produite cette confusion dans la tradition rédigée par les synoptiques, nous rappellerons que ce ne fut que depuis son second retour en Galilée que Jésus commença ce ministère prophétique suivi que nous dépeignent tout particulièrement les trois premiers évangiles et qui a été le principe de la fondation de l'Eglise. Autant les tentatives faites en Judée jusqu'à ce moment avaient de l'importance dans le tableau du développement de l'incrédulité juive que retraçait Jean, autant elles pouvaient facilement être omises dans le récit de l'établissement réel du règne de Dieu et de la fondation de l'Eglise qui fut le fruit du ministère galiléen raconté surtout par les synoptiques.
Nous pouvons tirer de ce v. 24 une conséquence importante pour la position de l'auteur du IVe évangile au sein de l'Eglise primitive. Quel autre qu'un apôtre, qu'un apôtre de premier ordre, qu'un apôtre reconnu pour tel, eût pu prendre dans son écrit une position aussi souveraine à l'égard de la tradition reçue dans l'Eglise, émanant des Douze et consignée dans les évangiles antérieurs au sien ? Pour apporter d'un trait de plume une modification aussi profonde à un récit revêtu d'une telle autorité, il fallait être et se sentir soi-même en possession d'une autorité complètement incontestée.