L'amour sincère du bien moral prédispose à la foi ; car Jésus est le bien personnifié. Il y a dans l'humanité, même avant l'apparition du Christ, des hommes qui, quoique atteints comme les autres, du mal inné, réagissent contre leurs penchants mauvais et poursuivent avec une noble ardeur la réalisation de l'idéal moral qui brille devant eux. Jésus les appelle ici ceux qui font la vérité. Saint Paul, d'accord aussi en ce point avec saint Jean, les décrit comme ceux qui, en persévérant dans les bonnes œuvres, recherchent la gloire, l'honneur et l'incorruptibilité (Romains 2.7). Cette aspiration sérieuse au bien, que stimule et protège en Israël la discipline théocratique, fait contraste avec les mômeries de la justice pharisaïque. Elle peut se trouver chez un péager pénitent, non moins que chez un irréprochable pharisien. C'est la même notion qui se retrouve dans les expressions : être de Dieu, être de la vérité (8.47 ; 18.37). Cette disposition est la condition de toute foi réelle à l'Evangile. L'adhésion de la volonté à la révélation préparatoire de Dieu soit dans la loi de la conscience, soit dans celle de Moïse, est la condition première de l'adhésion à la révélation supérieure de la sainteté divine en Jésus-Christ. L'expression faire la vérité désigne l'effort persévérant d'élever sa conduite à la hauteur de sa connaissance morale, de réaliser l'idéal du bien perçu par la conscience ; comparez Romains ch. 7. - L'âme qui, peut-être à la suite de l'expérience amère du péché, soupire après la sainteté, reconnaît en Jésus son idéal réalisé et celui par qui elle parviendra à le réaliser elle-même. L'expression figurée venir à la lumière signifie s'approcher de Jésus, l'écouter docilement, s'abandonner à lui ; comparez Luc 15.1-2. N'y a-t-il point, dans le choix de cette image, une allusion délicate à la démarche actuelle de Nicodème ? Aussi vrai que cette nuit qui règne au dehors est l'image de l'incrédulité dans laquelle s'enveloppent les amis du péché, aussi réellement cette lumière, autour de laquelle sont réunis ces quelques interlocuteurs, est l'emblème de la clarté divine que Nicodème est venu chercher, et aussi il arrivera. C'est l'adieu de Jésus : « Tu veux le bien : c'est ce qui t'a amené ici. Prends courage ! Tu trouveras. »
Si les cœurs droits viennent à la lumière, c'est qu'ils ne redoutent pas, comme les précédents, la manifestation du vrai caractère de leur conduite ; ils la désirent au contraire : « afin, dit Jésus, que ses œuvres soient manifestées, parce quelles sont faites en Dieu. » Je reviens ainsi à la traduction ordinaire de la fin de ce verset. J'avais préféré précédemment celle-ci : « afin qu'elles soient manifestées comme étant faites en Dieu ; » Comparez pour cette construction grecque 4.35. Mais la première construction est ici plus naturelle. L'homme vraiment droit cherche, comme l'a fait Nicodème, à entrer en contact avec Christ, la sainteté vivante, parce qu'il n'y a rien en lui qui le pousse à se soustraire à la lumière de Dieu ; au contraire, la nature de ses œuvres fait qu'il sera heureux de se trouver en plein dans cette lumière. - L'expression « faites en Dieu » paraît bien forte pour caractériser les œuvres de l'homme sincère avant qu'il ait trouvé Christ. Mais n'oublions pas que, soit en Israël, soit même en dehors de la sphère théocratique, c'est d'une impulsion divine que provient tout bien dans la vie humaine. C'est le Père qui attire les âmes au Fils et qui les lui donne (6.37,44). C'est Dieu qui fait retentir dans l'âme sincère le signal de la lutte, même impuissante, contre le mal inné (Romains ch. 7). Partout où il y a docilité de la part de l'homme envers cette divine initiative, s'applique cette expression d'œuvres faites en Dieu, qui comprend aussi bien les soupirs du péager humilié et du croyant repentant que les nobles aspirations d'un Jean ou d'un Nathanaël. Un tel homme, conscient de son désir sincère du bien, ne craint pas de s'exposer à la lumière et par conséquent de venir à Christ. Plus il agit en Dieu, plus il désire voir clair au-dedans de lui-même, alin d'arriver à obéir plus parfaitement encore. J'avais, dans les deux premières éditions, rapporté le afin que au besoin d'une sainte approbation. Weiss y voit le désir de montrer que les bonnes œuvres accomplies sont celles de Dieu et non celles de l'homme. Je pense qu'il s'agit plutôt d'un besoin de progrès. Luthardt me paraît avoir complètement faussé le sens de ce verset et perdu l'enseignement si profond qu'il renferme en expliquant : « Celui qui pratique la vérité morale manifestée en Christ s'attache bientôt à Christ par le lien religieux de la foi. » Mais la pratique de la sainteté révélée en Christ ne suppose-t-elle pas nécessairement la foi en lui ? - La parole de Jésus 7.17 a une analogie frappante avec celle-ci.
« Dans l'humanité antérieure à Christ, dit avec raison Lücke, sont confondues deux espèces d'hommes. Avec l'apparition de Jésus commence le triage ; » αὕτη ἡ κρίσις. « Sous les arbres de la même forêt, observe Lange, toutes sortes d'oiseaux s'abritent confondus, durant la nuit. Mais au matin, dès que le soleil verse ses rayons, les uns ferment les yeux et cherchent la retraite la plus obscure, tandis que les autres battent des ailes et saluent le soleil de leurs chants. Ainsi l'apparition du Christ sépare les amis du jour et ceux de la nuit, confondus jusqu'alors dans la masse de l'humanité. » Mais il ne faudrait pourtant pas comprendre cette idée dans le sens que l'école de Tubingue prête à l'évangéliste : c'est qu'il y a deux espèces d'hommes opposées de nature. Toutes les expressions employées par Jean, « ils ont mieux aimé, » « pratiquer les choses mauvaises, » « faire la vérité, » sont bien plutôt empruntées au domaine du libre choix et de l'activité réfléchie. (Comparez ⇒ et suivantes.)
C'est par cette parole d'espérance que Jésus prend congé de Nicodème. Et nous pouvons aisément comprendre pourquoi, à l'inverse de Jean Baptiste (v. 36), Jésus a parlé en premier lieu de ceux qui repoussent la lumière (v. 19-20), et en second lieu de ceux qui la rechercher (v. 21). Il voulait terminer l'entretien par un mot encourageant à l'adresse de son interlocuteur. Il avait reconnu en lui une de ces âmes droites qui croiront un jour et que la foi conduira au baptême d'eau et par là au baptême d'Esprit. Jésus l'attend désormais. Reuss trouve étrange le silence de Jean sur son départ. « Nous l'avons bien vu venir mais nous ne le voyons pas s'en aller. Nous ignorons complètement le résultat de cet entretien. » Puis ce savant tire résolument de là une preuve contre la réalité du personnage de Nicodème et de son entretien avec Jésus. Cette objection est-elle sérieuse ? L'évangéliste aurait-il réellement dû nous dire que Nicodème, en quittant Jésus, s'en retourna dans sa maison et se mit au lit ! L'effet produit sur lui par l'entretien ne ressort-il pas de l'histoire ultérieure ? Comparez 7.50-51 ; 19.39. Jean respecte le mystère du travail intérieur qui vient de commencer et laisse parler les faits. Le sujet du récit, c'est la révélation de Jésus à Nicodème, et non la biographie de ce pharisien. Matthieu ne mentionne pas non plus le retour des Douze après leur première mission (ch.10) ; résulte-t-il de là que leur envoi n'est pas historique ? La narration de nos évangiles est toute au service du but religieux et ne s'amuse pas à de vains détails.
Nous sommes maintenant en état de porter un jugement sur cet entretien. Il me paraît que son caractère historique résulte de l'à-propos parfait que nous avons constaté dans toutes les paroles de Jésus et de leur exacte appropriation à la situation donnée. La notice du v. 1 : « un homme d'entre les pharisiens, » se trouve être la clef de tout le morceau. Chaque mot de Jésus est comme un coup tiré à bout portant sur un tel interlocuteur. A cet homme qui s'approche de lui aussi assuré de sa participation au royaume divin que de son existence même, il commence par faire sentir tout ce qui lui manque et par dire, quoique en d'autres termes : « Si ta justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, tu n'entreras point au royaume des cieux. » Après avoir ainsi fait le vide dans ce cœur rempli de lui-même et de sa justice propre, il travaille à combler ce vide, dans la partie positive de l'entretien où il répond aux questions que Nicodème s'était proposé de lui adresser. Dans cette réponse, il oppose du commencement à la fin programme à programme : d'abord Messie à Messie, puis salut à salut, enfin jugement à jugement, substituant sur chacun de ces points la pensée divine à l'attente pharisaïque. Il suffit, me semble-t-il de cette appropriation directe, de cette convenance parfaite, de cette tenue ferme de l'entretien pour en garantir la réalité. Une composition artificielle du IIe siècle n'eût réussi à s'adapter si parfaitement à la situation donnée. En tout cas la cohésion de toutes les parties de l'entretien est trop évidente pour permettre la distinction entre la part de Jésus et celle de l'évangéliste. Ou le tout est une composition libre de celui-ci, ou le tout aussi doit être envisagé comme le sommaire d'un entretien réel de Jésus. Nous disons : le sommaire ; car nous n'en possédons certainement pas un compte-rendu complet. La visite de Nicodème a naturellement duré plus que les quelques minutes nécessaires pour en lire le récit. Jean nous a transmis dans quelques paroles saillantes la quintessence des communications de Jésus en cette circonstance. C'est ce qu'indiquent les transitions assez vagues, au moyen d'un simple et, καί. Nous avons devant nous les principales sommités, mais non la totalité de la chaîne.
III. Jésus dans la campagne de Judée (3.22 à 3.36)
Les témoignages précédents de Jean-Baptiste étaient des appels à la foi. Celui qui va suivre prend le caractère d'une menaçante protestation contre l'attitude généralement hostile et l'incrédulité naissante d'Israël. Ce discours appartient donc bien au tableau de la manifestation de Jésus et de son résultat général en Israël.
A la suite de la fête de Pâques, Jésus ne retourna point immédiatement en Galilée : la raison de cette manière d'agir sera indiquée 4.43-45. Il se rendit dans les campagnes de la Judée, où il se mit à prêcher et à baptiser, à peu près comme le faisait Jean-Baptiste. Les v. 25 et 26 font supposer que le lieu où Jésus se mit à exercer ce ministère, n'était pas éloigné de celui où travaillait le précurseur.
Comment expliquer cette forme que revêt en ce moment l'activité de Jésus ? - Le temple s'était fermé pour lui, et il avait parcouru la ville sainte sans y rencontrer d'autre homme marquant disposé à préférer sérieusement la lumière aux ténèbres que Nicodème ; alors il s'éloigne encore plus du centre et se fixe dans la province. A cette retraite locale correspond une modification dans le genre de son activité. Il s'était présenté dans le temple avec pleine autorité, comme un souverain qui fait son entrée dans son palais. Cet appel n'ayant pas été accepté, Jésus ne peut continuer son activité messianique ; il se restreint à l'œuvre de la préparation prophétique ; il est obligé de redevenir en quelque sorte son propre précurseur, et par ce pas rétrograde il se trouve placé, pour un moment, au même point que Jean-Baptiste parvenu au terme de son ministère. De là la simultanéité et l'espèce de concurrence qui s'établit entre les deux ministères et les deux baptêmes. Après son retour en Galilée, Jésus renoncera même à ce rite, et comme unique élément d'organisation messianique il ne conservera que l'apostolat. Il ne visera plus qu'à éveiller la foi par la parole. La fondation de l'Eglise, à laquelle se lie le rétablissement du baptême, sera renvoyée à l'époque où, par sa mort et sa résurrection, le lien entre lui et le peuple incrédule aura été complètement rompu, et la fondation de la société nouvelle préparée.
Ces transformations dans le mode d'activité de Jésus n'ont point échappé aux regards des rationalistes ; ils n'y ont vu autre chose que le résultat d'un mécompte croissant. Pourtant, Jésus avait tout annoncé dès le premier jour : « Abattez ce temple ; » le succès final de son œuvre prouve qu'il y a mieux ici que l'effet d'une déception. Dans cette marche si variée, la foi admire au contraire l'élasticité du plan divin dans ses rapports avec la liberté humaine, et la parfaite souplesse avec laquelle le Fils sait se plier aux instructions journalières du Père. Par là, l'absence de plan devient le plus sage et le plus merveilleux des plans ; et la sagesse divine, acceptant le libre jeu de la liberté humaine, se fait des obstacles mêmes que lui oppose la résistance des hommes des moyens de réaliser ses desseins. Ce coup d'œil sur la situation explique la juxtaposition momentanée de ces deux ministères dont l'un semblait devoir succéder à l'autre.
Le morceau suivant renferme : 1o le tableau général de la situation : v .22-26 ; 2o le discours de Jean-Baptiste : v. 27-36.
1. versets 22-26