Les Romains laissaient en général aux peuples vaincus la jouissance de leurs lois et de leurs institutions nationales, exactement comme le font aujourd'hui les Français à l'égard des Musulmans algériens, dit Renan. Les Juifs, se plaçant à ce point de vue, en appellent à l'article de leur code (Lévitique 24.16), qui condamne à mort les blasphémateurs, et ils réclament impérieusement de Pilate l'application de cet article. On peut ici toucher du doigt la différence, si souvent méconnue, entre le titre de Fils de Dieu et celui de Messie ou de Roi des Juifs. L'enquête sur la prétention messianique ou royale de Jésus est terminée : on passe maintenant à un tout nouveau grief. Et comment les Juifs viendraient-ils si tard fonder l'accusation de blasphème sur un titre au sujet duquel on aurait discuté depuis si longtemps à un tout autre point de vue ? C'est en vain que Weiss veut échapper à cette conséquence, en prétendant qu'il ne s'agit point d'un nouveau grief, mais que les Juifs cherchent simplement à se disculper de demander la mort d'un innocent. La suite montre clairement que l'enquête recommence tout à nouveau. - La parole des Juifs a produit sur Pilate un effet auquel ils ne s'attendaient point. Elle a confirmé un pressentiment redoutable qui se formait de plus en plus chez lui. Il avait entendu parler des miracles de Jésus, de son caractère élevé et mystérieux, de ses enseignements et de sa conduite ; il venait de recevoir de sa femme un message étrange ; Jésus lui-même produisait sur lui une impression telle qu'il n'en avait reçue d'aucun homme : il se demande si tout cela ne s'explique pas par ce titre de Fils de Dieu ! Si cet homme extraordinaire était réellement un être divin apparu sur la terre ? La vérité se présente naturellement à son esprit sous la forme des superstitions païennes et des souvenirs mythologiques. L'on sait en effet combien est souvent rapide le passage du scepticisme aux craintes les plus superstitieuses. Reuss ne veut pas admettre que ce soit là le motif de l'accroissement de crainte que Jean signale chez Pilate. Il explique ce fait par l'autorité de la loi qu'on oppose à la sienne et qui le jette dans un embarras toujours plus grand. Mais, dans ce qui suit, tout roule sur la dignité de Fils de Dieu. C'est cette idée qui, comme nous allons voir, préoccupe Pilate et devient le sujet de son nouvel entretien avec Jésus. C'est donc bien là le fondement de sa crainte. Pilate. ayant ouï ce mot : Fils de Dieu, ramène Jésus au prétoire afin de s'entretenir là-dessus avec lui en particulier. La question : D'où es-tu ? ne peut se rapporter à l'origine terrestre de Jésus ; Pilate sait bien qu'il est de Galilée. Le sens est certainement : « Es-tu de la terre ou du ciel ? » C'est donc en vain que Reuss prétend l'appliquer uniquement à sa mission et non à l'origine de sa personne, en s'appuyant sur 9.29. Dans le sanhédrin on pouvait bien poser la question de la mission de Jésus : s'il était un vrai ou un faux prophète ? Mais cette distinction n'avait pas de sens pour un homme tel que Pilate. - On s'est étonné du refus de répondre de Jésus. D'après les uns, il se tairait parce qu'il craindrait, en répondant selon la vérité, d'entretenir une superstition païenne dans l'esprit de son juge. Selon d'autres, il refuserait de répondre à une question qui n'est pour Pilate qu'affaire de curiosité. Lampe, Luthardt, Keil pensent qu'il ne veut pas, en révélant à Pilate sa grandeur divine, empêcher le plan de Dieu de s'exécuter jusqu'au bout. La vraie réponse me paraît résulter de tout ce qui précède : Pilate en savait assez sur le compte de Jésus pour le libérer : il l'avait lui-même déclaré innocent. Cela aurait dû lui suffire. Ce qu'il voulait savoir de plus « n'appartenait pas à sa compétence » (Ebrard). S'il ne délivrait pas Jésus en tant qu'homme innocent, il méritait de le crucifier, lui, le Fils de Dieu. Son crime devenait son châtiment. - Du reste, Hengstenberg observe avec raison que ce silence est une réponse. Si la prétention dont les Juifs accusaient Jésus n'eût pas été fondée, il ne pouvait manquer de la démentir.