Plusieurs, Weisse, Schweizer, Hilgenfeld, Weizsäcker, Keim, Bæumlein, Reuss, Sabatier, prétendent que dans ces paroles, v. 35, l'auteur de l'évangile se distingue expressément de l'apôtre et qu'il se donne uniquement comme le rédacteur du témoignage oral de ce dernier. Il déclarerait aux lecteurs de l'évangile que Jean l'apôtre a vu cela, qu'il en a rendu témoignage, et qu'il a eu la conscience intime de dire une chose vraie en racontant ce fait. Ainsi cette parole, que l'on avait toujours envisagé comme l'une des plus fortes preuves de la composition johannique de notre évangile, se transformerait en une dénégation formelle de son origine apostolique. Nous avons examiné déjà cette question ⇒ et suivantes. Nous présenterons encore ici les observations suivantes :
1. Quant à l'école de Baur, qui prétend que l'auteur veut tout du long se faire passer pour l'apôtre, elle aurait évidemment dû se garder d'accepter cette explication. Cependant elle n'a pu s'empêcher de mordre à l'appât : mais elle a bien senti la contradiction dans laquelle elle se jetait par là : voir l'embarras de Hilgenfeld à l'égard de cette question (Einl., p. 731). En effet, si l'auteur veut dans tout son écrit se faire passer pour Jean l'apôtre, comment déclarerait-il ici ouvertement le contraire ? La réponse de Hilgenfeld est celle-ci : « Il oublie (tombe hors de) son rôle » (p. 732). Singulière inadvertance assurément, chez un faussaire d'une habileté aussi consommée que celui auquel les critiques attribuent la composition de notre évangile.
2. D'autres critiques, tels que Reuss, ne se trouvent pas moins embarrassés de l'apparent avantage qu'ils cherchent pourtant à tirer de cette parole. En effet, il existe au ch. 21 un passage analogue, dans lequel les dépositaires de notre évangile, ceux qui ont reçu la mission de le publier, attestent expressément l'identité du rédacteur de cet écrit avec l'apôtre témoin des faits, avec le disciple que Jésus aimait. Comment expliquer une telle déclaration de la part des dépositaires de l'écrit, si l'auteur avait lui-même attesté dans notre passage sa non identité avec l'apôtre, le témoin oculaire ? Mentent-ils sciemment ? Reuss n'ose l'affirmer. Sont-ils dans l'erreur ? Il faudrait en conclure qu'eux-mêmes, les éditeurs, n'avaient jamais lu l'écrit auquel ils donnaient cette attestation contraire à celle de l'auteur. Bien plus, s'ils ont reçu de celui-ci son livre à publier, ils doivent le connaître personnellement : d'ailleurs, c'est d'après cette connaissance personnelle qu'ils ont de lui et de son caractère qu'ils se portent garants de sa véracité. Comment donc pourraient-ils se tromper à son sujet ? - Et sur quelles raisons fait-on reposer des suppositions aussi impossibles ? On allègue avant tout le pronom ἐκεῖνος, par lequel l'auteur désigne, l'apôtre en le distinguant de lui-même. Mais dans tout le cours de notre évangile nous avons vu ce pronom employé, non pour opposer un sujet plus éloigné à un sujet plus rapproché, mais dans un sens exclusif ou très affirmatif, afin de souligner en quelque sorte le sujet auquel il se rapporte (comparez 1.18 ; 5.39 ; 7.29 ; 11.51 ; 19.31 etc., et particulièrement 9.37, où nous voyons que celui qui parle, lorsqu'il le fait en s'objectivant et en parlant de lui-même à la troisième personne, peut fort bien employer ce pronom)[1]. Jean, forcé de parler de lui-même dans ce cas, emploie ce pronom, parce que seul il avait été témoin du fait spécial qu'il raconte.
3. Keim n'insiste plus sur cette question philologique ; il en appelle à « la logique raisonnable, » qui ne permet pas d'admettre « qu'un écrivain s'objective aussi longuement. » Mais comparez saint Paul 2 Corinthiens 12.2-4 ! Et c'est précisément la « logique raisonnable » qui ne permet pas d'attribuer à un autre écrivain, différent de Jean, cette affirmation : Et son témoignage est véritable. Un disciple de Jean, attester à l'Eglise que l'apôtre, son maître, n'a pas menti ou n'a pas été dupe d'une illusion ! La première de ces attestations serait une injure pour son maître lui-même ; la seconde une absurdité : car a-t-il le droit de rien affirmer sur un fait qu'il n'a pas vu et qu'il ne connaît que par le témoignage de Jean lui-même ?
4. Reuss s'appuie, sur le parfait μεμαρτύηκε, a rendu témoignage. Le récit du témoin, d'après cela, serait présenté comme un fait passé depuis longtemps. Mais comparez 1.34 où le : j'ai rendu témoignage s'applique à la déclaration que vient de prononcer Jean-Baptiste au moment même. Il en est de même ici : ce verbe s'applique à la déclaration que l'auteur vient de faire, dans les lignes précédentes sur le fait raconté : « C'est dit ; le témoignage est rendu et demeure désormais : » voilà le parfait.
5. Il me paraît qu'il faut surtout tenir compte de l'expression : « Il sait qu'il dit vrai. » Voici le sens que l'on serait forcé de donner à ces mots : « Le témoin de qui je tiens le fait sait qu'il dit vrai. » Mais de quel droit l'écrivain peut-il rendre témoignage de la conscience qu'a le témoin de la vérité de qu'il dit ? On témoigne pour sa propre conscience, non pour celle d'autrui.
6. Hilgenfeld, Keim, Bæumlein, Reuss, Sabatier, citent comme analogie 21.24. « C'est ce disciple (le disciple bien-aimé) qui témoigne de ces choses et qui les a écrites ; et nous savons que son témoignage est véritable. » Mais l'analogie même de l'expression en fait d'autant mieux sentir la différence. Les attestants disent, non comme dans notre passage : « il sait (οἶδε) qu'il dit vrai, » mais : « nous savons (οἴδαμεν) qu'il dit vrai : » ils font ce qu'aurait dû faire l'évangéliste dans notre passage, s'il eût voulu, comme eux, se distinguer de l'apôtre : ils emploient la première personne : nous savons.
L'adjectif ἀληθινή ne signifie pas plus ici qu'ailleurs véridique (ἀληθής) ; le sens est : un témoignage réel, qui mérite vraiment ce nom, parce qu'il énonce un fait vraiment vu. Καὶ ὑμεῖς, vous aussi : « vous qui lisez, aussi bien que moi qui ai vu et témoigné. » Il s'agit non de la croyance au fait rapporté, mais de la foi, dans le sens absolu du mot, de leur foi en Christ, qui doit tirer son affermissement de ce fait et de ceux qui sont mentionnés ensuite, comme c'étaient ces faits qui avaient jadis affermi la foi de l'auteur lui-même. Ce n'est point seulement du fait de l'effusion du sang et de l'eau que ce résultat est attendu. Le car du v. 36 prouve qu'il s'agit de la manière dont les deux prophéties rappelées v. 36 et 37 ont été accomplies par les trois traits racontés v. 33 et 34. - La première citation est tirée d'Exode 12.46 et Nombres 9.12 ; non de Psaume 34.21, comme le pensent Bæumlein et Weiss ; car ce dernier passage se rapporte à la conservation de la vie du juste, non à celle de l'intégrité de son corps. L'application que fait l'évangéliste de cette parole suppose admise la signification typique de l'agneau pascal ; comparez 13.18, une application typique semblable. - L'agneau pascal appartenait à Dieu et figurait l'Agneau de Dieu. Voilà pourquoi la loi l'avait mis si expressément à l'abri de tout traitement violent et brutal. C'est aussi la raison pour laquelle les restes de sa chair devaient être brûlés immédiatement après le repas.
Comme la prophétie fut accomplie par ce qui ne se fit pas à l'égard de Jésus (le brisement des jambes), elle le fut du même coup par ce qui se fit envers lui (le coup de lance), v. 37. Zacharie 12.10 avait représenté Jéhova comme percé par son peuple, en la personne du Messie. La conduite des Juifs livrant Jésus au supplice de la croix avait pleinement réalisé cette prophétie. Mais cet accomplissement a dû prendre un caractère plus littéral encore (voir à 12.15 ; 18.9 ; 19.24). Le sens du terme hébreu דקרו, ils ont percé, a été considérablement affaibli par les LXX, qui ont trouvé sans doute que cette expression était trop forte, appliquée à Jéhova, et l'ont rendue par κατωρχήσαβτο, ils ont insulté, outragé Dieu par l'idolâtrie. L'évangéliste remonte au texte hébreu ; comparez également Apocalypse 1.7. Le terme ils verront, ὄψονται, se rapporte à ce qui se passera au moment de la conversion des Juifs, quand, dans ce Jésus rejeté par eux, ils reconnaîtront leur Messie. Il s'agit du regard de repentance, de supplication, de foi, qu'ils jetteront alors sur lui (εἰς ὅν) ; scène saisissante magnifiquement décrite dans le même tableau prophétique, Zacharie 12.8-14.
Pour bien comprendre ce que Jean a ressenti dans le moment qu'il décrit ici, représentons-nous un Juif croyant, bien au fait de l'A. T., voyant approcher les soldats qui doivent rompre les jambes des trois condamnés. Que va-t-il se passer à l'égard du corps du Messie, plus sacré encore que celui de l'agneau pascal ? Et voici que, par une suite de circonstances inattendues, il voit ce corps soustrait à toute opération brutale ! Le même coup de lance qui lui épargne le traitement dont il était menacé, réalise à la lettre celui qu'avait annoncé le prophète ! De tels signes n'étaient-ils pas propres à fortifier sa foi et celle de l'Eglise ? Voilà ce qu'avait éprouvé Jean comme témoin oculaire et ce qu'il a voulu dire dans ce passage, v. 31 à 37.
L'ensevelissement de Jésus : v. 38 à 42.
Jean complète ici, comme dans le morceau précédent, le récit de ses devanciers. Il fait ressortir la part que prit Nicodème aux honneurs funèbres rendus à Jésus, et met en lumière la relation qu'il y eut entre l'heure avancée du jour et le lieu du sépulcre où le corps fut déposé. Il rend ainsi compte de faits dont les synoptiques n'indiquaient pas la relation.
Notes
[1] Voir sur l'emploi du pronom ἐκεῖνος dans le IVe évang. : Steitz, Stud. u. Kritik.., 1859, p. 497-606, et Buttmann, ibid. 1860. p. 505-536.